dimanche 27 novembre 2016

Soldats d'Assad 2/Les Tiger Forces de Souheil al-Hassan

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Les Tiger Forces du colonel Souleil al-Hassan, considérées par les thuriféraires du régime, et par d'autres, comme l'élite des combattants pro-Assad, sont en réalité emblématiques de la transformation de l'armée syrienne depuis le début du conflit. Ayant fait ses preuves dans la répression des manifestants en 2011, Hassan, également impliqué dans la mise au point des fameux « barils explosifs » à Hama, constitue en 2013 une unité dont le squelette est constitué par sa branche d'origine, les renseignements de l'armée de l'air, le tout complété par des officiers alaouites de l'armée, des milices locales, des civils formés par les renseignements de l'armée de l'air, voire de pur et simples criminels. A partir de l'automne 2013, et surtout 2014, les Tiger Forces servent de « brigade de pompiers » sur tous les points chauds pour le régime. Appliquant la tactique de la « terre brûlée », Hassan, qui a un accès direct à l'aviation du régime et qui a réussi à s'approprier une énorme puissance de feu, écrase les positions adverses sous un mur de flammes avant de lancer des attaques foudroyantes. Cela ne l'empêche pas d'être mis en difficulté par l'offensive rebelle à Idlib au printemps 2015. Il faudra l'intervention russe de septembre pour rétablir la situation. Depuis, Hassan, remis en selle, a été sur tous les fronts décisifs pour le régime : aujourd'hui, il est en première ligne à Alep. Son succès montre aussi que les plus ardents défenseurs du régime, bien qu'intégrés dans des forces hétérogènes, locales et étrangères, échappent de plus en plus au contrôle de Bachar el-Assad : Hassan œuvre aussi comme un pion indépendant, avec ses propres objectifs. Ses succès en font une véritable icône des supporters du régime, en faisant même pour certains un rival potentiel de Bachar el-Assad.

 

Historique


Souheil al-Hassan, alaouite, est né en 1970 dans un petit village (Beit Ana) de la région côtière d'al-Jableh1. Il est surnommé « al-Nimr » (le Tigre), d'où le nom de la formation qu'il mène aujourd'hui dans la guerre en Syrie, les Tiger Forces. Hassan sort diplômé de l'académie militaire de Homs, parmi les premiers de sa promotion, en 1991, avec le grade de lieutenant de la défense antiaérienne2. Il sert ensuite dans les groupes des opérations spéciales de l'armée de l'air. Il intègre finalement les services de renseignement de l'armée de l'air, branche névralgique du maintien de la dictature Assad, en 2005-2006. Avec le déclenchement de la révolution, il réintègre les forces spéciales de l'armée arabe syrienne en 2011. Connu pour sa brutalité sur le champ de bataille, il écrit aussi des poèmes à ses moments perdus, tout en cultivant la forme physique et une « éthique » (sic) du guerrier3. Hassan est réputé pour ne pas être forcément sectaire : il s'est entouré de combattants sunnites, chrétiens, ismaëliens, et aurait même de nombreux informateurs dans la rébellion4. Ce qui ne l'empêche pas de se montrer impitoyable avec ses adversaires.

Souheil al-Hassan.


Dès le mois de de décembre 2011, un rapport de Human Rights Watch compile les témoignages de soldats syriens déserteurs identifiant des officiers ayant donné l'ordre de tirer sur les manifestants5. Un membre du groupe des opérations spéciales des services de renseignement de l'armée de l'air explique que le colonel Suheil Hassan, alors cantonné à Mezzeh, lui a donné l'ordre de battre les personnes arrêtées dans la banlieue de Damas. Hassan aurait reçu la mission, du chef du renseignement de l'armée de l'air, de sécuriser la frontière avec Israël dès le mois d'avril 20116. Ce même mois, à la tête d'un contingent des renseignements de l'armée de l'air, Hassan part pour une caserne à Saïda, dans la province de Deraa : sa troupe tire sur des manifestants voulant rejoindre la ville de Deraa, assiégée par le régime, tue 120 personnes et en arrête 160. Hassan est ensuite transféré à l'aéroport militaire de Hama. Il gère le principal centre de détention du renseignement de l'armée de l'air et conduit la répression qui alimente les cellules du lieu. Puis Hassan s'implique dans la fabrication des « barils explosifs », lâchés par les hélicoptères du régime sur les quartiers urbains tenus par les rebelles, et qui sont notamment assemblés à la périphérie de Hama, les appareils décollant de l'aéroport militaire voisin, chargés de leurs munitions improvisées.

A l'été 2013, il est à la tête d'une force d'opérations spéciales qu'on l'a chargé de créer pour mener des opérations offensives. Hassan a choisi la plupart de ses cadres, comme son adjoint, le capitaine Lu’ayy Al-Sleitan. En réalité, Hassan forme cette unité avec du personnel des renseignements de l'armée de l'air7. Il se reposera souvent sur des milices locales combinées à un entourage de pro-régime venant de différents milieux8. Cette force est financée par Rami Makhlouf, le fameux cousin de Bachar el-Assad qui a participé à la mise en coupe réglée de la Syrie. Le recrutement s'effectue parmi les officiers alaouites des 4ème et 11ème divisions, tandis que les renseignements de l'armée de l'air forment des civils alaouites pour l'unité9. Avec cette unité, Hassan reprend, le 3 septembre, la ville d'Ariha, dans la province d'Idlib, tombée entre les mains des rebelles dix jours plut tôt10. Utilisant des tactiques de forces spéciales, Hassan tend une embuscade aux rebelles en déguisant ses hommes pour bénéficier de l'effet de surprise. Ariha est matraquée à coups de barils explosifs et de roquettes, 60 à 70% des bâtiments de la ville sont détruits11. Ce sont les prémices de la tactique de la « terre brûlée » dont Hassan va se faire une spécialité.
 

Hassan ouvre ensuite la voie au sud-est d'Alep, à partir d'Hama, en direction d'al-Safira (pilonnée méthodiquement comme Ariha), reprenant la ville de Khanasser aux rebelles, puis, en mai 2014, perce vers la prison centrale d'Alep, assiégée par les rebelles, opération qui devient son premier coup d'éclat médiatique, et qui lui donne une certaine visibilité. Hassan, alors commandant militaire à Alep, s'empare aussi du quartier industriel de Sheikh Najjar à l'est de la ville en juillet 2014. C'est grâce à son action que les rebelles sont déjà en passe d'être encerclés dans l'est d'Alep à la fin de l'année 2014. Alors que ses forces sont encore sur le front d'Alep12, le front al-Nosra et les rebelles lancent en juillet 2014 une offensive contre Hama et son aéroport militaire. Hassan accourt avec l'élite de ses forces pour rétablir la situation, bloquant l'offensive sur la ville chrétienne de Mhardeh. Il reprend la ville de Morek, point stratégique de la province de Hama, le 26 octobre13, mais la résistance des rebelles est plus dure, notamment en raison de l'afflux de lance-missiles antichars. Puis Hassan doit rejoindre le front à l'est : l'EI reprend en effet, fin octobre 2014, le champ gazier d'al-Shaer (nord-ouest de Palmyre), où une première bataille avait eu lieu contre l'EI en juillet. Le régime, au prix d'une furieuse bataille, parvient à reconquérir al-Shaer, les forces sur place étant commandées par Hassan.

Son unité, les « Tiger Forces » (Qawat Al-Nimr), devient une véritable brigade de pompiers, intervenant sur tous les points chauds du front pour le régime. Hassan se transforme une légende vivante pour les partisans du régime, mais sa réputation d'invincibilité est écornée par la chute de la province d'Idlib en avril-mai 2015 : même ses troupes n'ont pas pu sauver les positions du régime pressées par les rebelles. La situation a été particulièrement dure pour ses 800 hommes à Jisr-al-Shughur. Le coup est d'autant plus dur pour Hassan que c'est là qu'il avait réalisé ses premiers « exploits » en 2013. Un des gardes du corps de Hassan est abattu à côté de lui par un sniper le 13 juin 2015. Ce même mois, Hassan est redéployé en urgence dans l'est, après la chute de Palmyre tombée face à l'EI, pour enrayer l'avance de l'organisation djihadiste14. En septembre 2015, les Tiger Forces participent à l'offensive du régime pour lever le siège de la base aérienne de Kweires, à l'est d'Alep, par l'EI. Hassan, revenu sur le devant la scène, repousse plusieurs contre-attaques de l'EI sur al-Safirah et la route entre Hama et Alep, puis, après un mois d'offensive (largement soutenue par les Russes -Spetsnaz guidant les frappes aériennes15- et d'autres alliés étrangers16), finit par faire la jonction avec la garnison de Kweires le 11 novembre 2015. Il semble que ce soit une subdivision des Tiger Forces, les Cheetah Forces (Qawat al-Fahoud), commandées par le colonel Ismael et par le désormais colonel Sleitan, qui sont engagées dans la bataille17. Un précédent commandant des Cheetah, Ali Al-Hajji de 'Ayn Al-Souda, dans la province de Tartous, est d'ailleurs tué dans la plaine d'al-Ghab en octobre 201518. A la mi-novembre, les Tiger Forces sont engagées au nord-est de Hama et à l'est de Homs pour effectuer des raids en profondeur du dispositif adversaire et des éliminations ciblées afin de favoriser l'offensive des forces du régime19. Hassan est promu Major General par Assad en décembre 2015, une promotion qu'il accepte après en avoir refusé une autre de Brigadier General, selon ses dires, pour rester combattre auprès de ses hommes. Il est également décoré par les Russes20.

Novembre 2015 : un membre des Tiger Forces avec un RPO-A Shmel russe.
 
Décembre 2015. T-72 des Tiger Forces.

Les Tiger Forces reçoivent d'ailleurs du matériel plus performant suite à l'intervention russe. Elles sont intégrées dans le 4ème corps créé sous l'égide de Moscou qui mêle les forces paramilitaires du régime avec les conseillers étrangers21. Elles font partie du corps qui reprend Palmyre à l'EI en mars 2016 (avec une autre subdivision, les Panther Forces du colonel Shaheen, qui sont redéployées dans la plaine d'al-Ghab peu après la reprise de Palmyre22). Egalement engagées à Deir-es-Zor, les Panther Forces, en tant que forces spéciales, repèrent et identifient les cibles pour les frappes aériennes russes23. En mai 2016, Hassan menace le gouverneur du régime de la province de Homs, Talal Barazi, qui ne l'a pas reçu comme il se doit, d'après lui24. En juillet 2016, un autre des gardes du corps de Hassan est tué au combat par les rebelles à Alep : les Tiger Forces sont engagées dès le mois précédent dans l'offensive du régime pour encercler les quartiers est tenus par les rebelles. A la fin octobre, elles reviennent pour repousser l'attaque contre les quartiers ouest tenus par le régime. Elles combattant parallèlement au nord de Hama, où elles perdent un de leurs cadres, Tariq Al Bonyahi, décédé après avoir été amputé des deux jambes le 8 novembre. Le 25 novembre, un des commandants des Tiger Forces, Wael Taffouh, vétéran des combats de Kweires et des appartements 1070 à Alep, est tué durant les combats.

Carte non exhaustive des engagements des Tiger Forces depuis 2013 : cercle rouge, 2013 ; cercle bleu, 2014 ; cercle jaune, 2015 ; cercle vert, 2016.


Hassan a probablement été mis en avant par Bachar el-Assad et son frère Maher, qui dirige la Garde Républicaine, sur les conseils des officiers de renseignement25. Il a ainsi pu nommer les chefs des comités de sécurité à Hama et Homs, de même que les nouveaux chefs du renseignement militaire et du renseignement de l'armée de l'air à Hama. C'est lui aussi qui gère les instruments de renseignement de la ville de Salamiyeh dans la province de Hama. La situation est parfois tendue avec les autres chefs de guerre du régime, dégénérant jusqu'à l'affrontement armé. L'efficacité d'Hassan sur le champ de bataille est sans doute lié à son accès quasi direct à l'aviation ; en outre il a accumulé une force d'artillerie tractée par camions (à l'origine, de la 4ème division blindée), combinée aux chars, véhicules blindés et mortiers qui lui permettent de mener des bombardements massifs et une véritable politique de « terre brûlée ». Ses combattants ont été formés par les Iraniens (qui fournissent également de nombreuses armes et des munitions à ses troupes) ou le Hezbollah. Le colonel Fadl Salami, chef du comité de sécurité de Hama, a été relevé de ses fonctions de direction de l'aéroport militaire de la ville pour n'avoir pas voulu obéir à certains ordres de Hassan. Depuis l'intervention russe, Hassan bénéficie aussi du soutien aérien de Moscou. Ces faveurs lui valent la haine sourde d'autres responsables militaires ou des renseignement du régime, qui ont parfois tenté de l'assassiner (on évoque notamment les responsables du renseignement militaire) ; en outre Hassan attire les recrues, ce qui n'est pas sans poser problème à l'architecture des forces pro-Assad. Il a souvent été déclaré comme tué au combat, ce qui a été jusqu'ici démenti à chaque fois. D'aucuns le considèrent comme un rival de Bachar el-Assad : un parcours foudroyant pour cet officier des renseignements de l'armée de l'air qui a su fédérer autour de lui les énergies d'un régime en plein désarroi, officiers des renseignements, leaders tribaux locaux (d'abord à Hama, puis ailleurs), et criminels parfois, aussi, et qui en a fait un Etat dans l'Etat26.


Armement, matériel, tactiques


Une analyse en source ouverte sur les deux derniers mois (septembre-novembre 2016) offre un bon aperçu de l'armement, du matériel et des tactiques mis en œuvre par les Tiger Forces de Hassan. L'unité dispose d'une abondante artillerie : canon D-30 de 122 mm, LRM BM-21 Grad, batterie de canons M-46 de 130 mm... Outre les canons, elle a aussi des mortiers lourds et des lance-missiles antichars (Metis-M par exemple), ainsi que des lanceurs IRAM montés sur véhicules. Hassan a, pour ses opérations, accès à un impressionnant soutien aérien de l'aviation du régime : Sukhoi Su-22, hélicoptère Gazelle, hélicoptère Mi-8/17 lâchant des barils explosifs. Les chars, comme les T-55, sont utilisés pour le pilonnage à distance, tandis que les véhicules blindés BMP-1 ouvrent la voie des assauts au sol. En plus des T-55, les Tiger Forces disposent de chars T-72 et même de T-90A, un des matériels les plus récents livrés par la Russie. Un ZSU 23/4 est employé en tir tendu contre des objectifs terrestres. Les Tiger Forces ont aussi un automoteur d'artillerie 2S1 ou 2S3 utilisé en tir tendu. Elles font également largement usage de technicals : Toyota Land Cruiser avec ZU-23 ou KPV/ZPU-2, pick-up ou camions avec ZPU-4, nombreux camions portant des canons antiaériens S-60 de 57 mm... L'infanterie opère en groupes d'une dizaine d'hommes, avec tireur PK, tireur RPG-7 et brancardier, plus des tireurs SVD. Le tireur RPG-7 porte en même temps ses munitions. Les combattants portent un brassard jaune pour s'identifier sur le champ de bataille. Les fantassins ont accès à des armes plus sophistiquées comme des lance-grenades AGS-17 ou des RPO-A Shmel russes. Les Tiger Forces semblent compter plusieurs subdivisions, probablement de taille réduite (bataillon/compagnie) : outre les Cheetah Forces et les Panther Forces, on trouve à Alep le bataillon Al Rahhal et le groupe des Lions de Yaraab. La tactique favorite des Tiger Forces est d'écraser l'adversaire sous leur puissance feu (avions, artillerie, chars) puis de lancer un assaut mené par les éléments blindés ou mécanisés suivis de l'infanterie.











































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