samedi 6 août 2016

Wassim NASR, Etat Islamique, le fait accompli, Paris, Plon, 2016, 183 p.

Wassim Nasr, journaliste à France 24, suit de près les factions djihadistes en Syrie et en particulier l'Etat Islamique. Ce livre assez court, rapidement lu, plus en forme d'essai que de synthèse de fond, livre donc ses réflexions à partir d'un travail qui est surtout celui de terrain, au contact des sources.

La préface d'Olivier Ravanello est peut-être un peu trop fracassante, avec cette comparaison étonnante entre l'EI et la Révolution française, qui paraît un peu déplacée. Je suis d'accord par contre sur l'idée que l'EI est bien un Etat, d'ailleurs j'emploie ici le terme Etat Islamique et non Daech, comme je le disais récemment sur mon autre fiche du livre de Nicolas Hénin.

Wassim Nasr, comme dit plus haut, place son travail dans ce bref ouvrage sous l'angle des propos d'acteurs et de témoins oculaires, et de ses réflexions sur le phénomène. On ne sera donc pas surpris de ne trouver ni notes avec sources ni bibliographie. On peut le regretter, mais c'est un choix qui se défend.

Le propos se décompose en 13 chapitres de taille inégale. Le premier revient justement sur le choix des termes : Daech ou l'Etat Islamique ? Le premier terme revient, comme l'explique l'auteur, à dénier à l'EI sa capacité à être un Etat et son aspiration révolutionnaire, danger véritable pour les pays du monde arabe et pour certaines populations dans d'autres pays.



Le deuxième chapitre démonte l'idée reçue selon laquelle l'EI serait soutenu par des pays étrangers. L'Arabie Saoudite, depuis longtemps, pourchasse ses djihadistes et elle est devenue une cible de choix pour l'organisation. Concernant les richesses, Wassim Nasr explique que plus que le pétrole ou les trafics illicites, c'est du contrôle des populations que l'EI tire sa fortune -jamais un groupe djihadiste n'avait contrôlé un territoire aussi vaste et aussi peuplé. Le groupe assure la redistribution des richesses, tente de frapper sa propre monnaie, assure les services de base pour gagner "les coeurs et les esprits". L'EI cède les villes face à la poussée de ses adversaires pour économiser ses forces, mais à terme, sa capacité d'administration pourrait en pâtir. La fin du chapitre 2 est consacrée aux rapports entre al-Qaïda et l'EI.

Le chapitre 3 fait le point sur les rapports entre le califat et les clans sunnites.  Les combattants et les commandants de l'EI sont issus pour bonne part des clans sunnites. Dès sa montée en puissance en Irak avant l'EI, l'EIIL a cherché à la fois à coopter ses opposants sunnites par le pardon tout en confiant la gestion des zones conquises aux clans locaux. Mais ces clans n'ont pas forcément prêté une allégeance collective à l'EI -celle-ci étant plutôt individualisée : il s'agit d'un accord tacite. Cela n'empêche pas des sunnites de combattre l'EI, en Irak comme en Syrie. L'EI tente pourtant de se rallier les tribus en réglant les contentieux existants entre elles, parfois.

Dans le chapitre 4, Wassim Nasr rappelle que les premiers djihadistes étrangers sont arrivés en Syrie dès 2012, en prenant l'exemple des Libyens (cf mon propre billet sur ces derniers). Pour l'auteur, d'après des témoignages, ce qui devient ensuite le front al-Nosra est présent en Syrie dès les premiers mois de la révolution, pour commencer à créer des structures, en particulier à partir de Deir-es-Zor. Il rappelle aussi que les rebelles syriens, parrainés par leurs soutiens étrangers, ont combattu l'EIIL, ancêtre de l'EII, dès l'automne 2013 et jusqu'au début 2014 avant la proclamation du califat.

Gonflé par ses succès en Syrie, dopé par la politique autoritaire et sectaire du Premier Ministre al-Maliki, l'EIIL revient à la charge sur le théâtre irakien. A Falloujah, l'EIIL a su tirer les leçons des échecs du passé et capitalise sur le rejet du pouvoir, ce qui lui permet en quelques mois d'établir un territoire continu à cheval sur la Syrie et l'Irak.

Le chapitre 6 m'intéresse particulèrement car il porte sur la dimension militaire de l'EI. Avec raison, Wassim Nasr souligne que l'EI s'appuie sur de petites unités polyvalentes et très mobiles. Pour ce qui est de l'aspect décentralisé et de l'initiative laissé au plus bas échelon, je ne suis pas sûr que l'exemple des Stosstruppen soit le plus approprié. Les VBIED ont effectivement un rôle phare dans les assauts (l'auteur oublie le LTTE et le PKK dans la liste de ceux qui ont employé les attaques suicides) ; pour autant, l'EI sait aussi utiliser l'artillerie classique en plus des VBIED. D'ailleurs, ces moyens d'appui continuent à être utilisés sur le front syrien, contrairement à ce qu'écrit Wassim Nasr, et pas ou peu sur le front irakien, ce qui montre justement une différence quant à l'impact des frappes aériennes de part et d'autre de la frontière. Je suis d'accord en revanche sur l'efficacité des renseignements de l'EI et leur préparation minutieuse des opérations. Certes l'armement de l'EI n'est pas spécialement sophistiqué (pris en quasi totalité sur le régime syrien, les adversaires irakiens ou les rebelles syriens), mais l'EI n'est pas non plus une force rudimentaire : l'utilisation de l'artillerie et des blindés, de véhicules de combat improvisés donnant une composante mécanisée aux assauts, la formation de détachements de snipers ou de katibas antichars montrent que l'EI n'est plus seulement une insurrection/guérilla, sans être pour autant une force conventionelle : il est devenu un hybride. D'ailleurs, l'EI fait justement jeu égal notamment avec les forces paramilitaires dont parle Wassim Nas (je pense aux milices chiites en Irak, mais aussi en Syrie, ou autres alliés du régime syrien comme les Afghans de la Fatemiyoun) mais parfois aussi avec des forces plus régulières comme celle du régime syrien, ou du régime irakien. Effectivement les combattants de l'EI ont l'expérience et la motivation ; mais d'où viennent leurs tactiques, leurs pratiques militaires ? C'est ce point-là qui reste à décrypter. L'influence de l'armée irakienne post-guerre du Kippour est visible sur certains points (preuve d'un passage via le Baath) mais pas exclusive, loin de là. D'autres influences sont probables : celle de la guérilla irakienne bien sûr, mais probablement d'autres djihads plus anciens et étrangers (Wassim Nasr parle justement d'Omar al-Chichani ; un récent article soulignait que ce serait plutôt son frère la tête pensante, lui-même étant plutôt le noeud médiatique...). Les exemples choisis sur l'attaque à Samarra avant la prise de Mossoul ou la chute de Ramadi en mai 2015 montrent bien les capacités de cette organisation : restent à décortiquer précisément cet héritage.

Dans le chapitre 7, l'auteur explique que l'EI ne combat pas les Kurdes par principe, certains faisant partie de l'organisation. En réalité, l'affrontement concerne deux projets transfrontaliers concurrents.

Et les chrétiens ? Wassim Nasr montre que l'EI leur a proposé un choix, même si des persécutions ont eu lieu par le bas. A Raqqa, les chrétiens, organisés, ont choisi le statut de dhimmi. A Mossoul et dans le nord de l'Irak en revanche, ils sont chassés dès lors qu'ils refusent l'accomodation voulue par l'EI.

L'EI a réduit des centaines de femmes yézidies en esclavage, notamment pour fournir les combattants étrangers, mais aussi pour des motifs religieux.

C'est aussi que l'EI prépare la fin des temps, et que le fameux hadith d'Abou Houraira évoque les enfants issus de l'union des musulmans avec leurs esclaves. On est sûr la même logique que l'insistance sur la fameuse plaine de Dabiq à partir de l'été 2014.

Pour Wassim Nasr, la moitié du djihad est constituée du "djihad médiatique". Internet n'est qu'un outil, que les djihadistes maîtrisent maintenant très bien. C'est un chapitre où sont inclus de longs témoignages.

Sur les réseaux sociaux, l'EI a des supporters très nombreux, qui cherchent à créer un buzz systématique autour du groupe.

Sur le plan médiatique, l'EI innove dans la scénarisation et la réalisation de ses vidéos. Outre le fait de vouloir s'approcher au plus près des combats (caméra embarquée), c'est l'industrialisation et la scénarisation des vidéos violentes qui fait la marque de fabrique de l'EI. Les vidéos de l'EI ont commencé cette mue dès 2006 et l'époque du premier Etat Islamique en Irak. Elles ciblent leur public en fonction de ce qui est montré. L'absence de violence peut même constituer un message. En soi, les organisations comme l'EI n'ont même plus besoin des médias traditionnels pour les relayer comme cela était encore le cas sous al-Qaïda.

En conclusion, Wassim Nasr souligne que le projet de l'EI est révolutionnnaire : c'est bien ce qui en fait un djihad de masse, avec une finalité religieuse certaine.

Au final, on est bien en présence d'un essai : l'auteur livre à la fois son ressenti et son travail de terrain sur ce qu'est devenu l'Etat Islamique, et c'est pourquoi certains chapitres sont plus intéressants que d'autres. Les chapitres comportant les témoignages recueillis par Wassim Nasr sont certainement les meilleurs. L'ouvrage est plus là pour faire un point de situation temporaire et démonter certaines réponses erronnées sur des sujets précis (chapitre 2) que pour faire autorité. J'en ai pointé moi-même les limites sur le chapitre 6, par exemple : pour autant, de mon côté, je travaille toujours à déterminer les origines des influences militaires sur les tactiques et méthodes de combat de l'EI. Un seul leitmotiv, donc : au travail, pour mieux comprendre.

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