dimanche 21 août 2016

Djihad au pays de Cham 7/Katibat al Tawhid wal Jihad

Katibat al Tawhid wal Jihad est révélateur de l'importance d'un groupe souvent négligé au regard de l'EI pour ce qui est de la guerre en Syrie : Jabhat Fateh al-Cham, l'ex-front al-Nosra1. Formation aux origines assez obscures, issue des rangs de l'ex-front al-Nosra et peut-être d'une autre formation ouzbèke qui lui est liée, Imam Bukhari Jamaat, Katibat al Tawhid wal Jihad rassemble à la fois des combattants d'Asie Centrale et des Syriens. Cette formation a gagné en effectifs, en matériel et en expérience au fil des années 2015 et 2016, ainsi qu'en visibilité, depuis son ralliement à l'ex-front al-Nosra en septembre 2015. Bien que focalisée sur le combat en Syrie, à terme, son discours djihadiste transnational pourrait se révéler dangereux pour les pays dont ses combattants sont originaires, en Asie Centrale.




Historique


Katibat al Tawhid wal Jihad (KTJ) est un groupe djihadiste constitué essentiellement d'Ouzbeks et qui opère dans le nord-ouest de la Syrie (provinces d'Idlib et d'Alep au départ). Il apparaît le 28 décembre 2014 à travers une vidéo montrant l'un de ses camps d'entraînement en Syrie. La formation semble plus petite qu'une autre, plus ancienne, et également composée d'Ouzbeks, Imam Bukhari Jamaat. D'ailleurs KTJ est sans doute issu, au départ, des rangs d'al-Nosra et collabore étroitement avec cette dernière formation2. Dirigé par Abou Saloh, KTJ comprend, outre des Ouzbeks, d'autres combattants issus d'Asie Centrale mais aussi des Syriens. En avril 2015, KTJ entre avec le front al-Nosra et de nombreux autres groupes djihadistes reliés à al-Qaïda dans Jisr al Shughur3. Cette dernière bataille donne aux groupes djihadistes dominés par des combattants d'Asie Centrale une certaine visibilité. A l'inverse d'autres formations plus anciennes, KTJ n'a aucun lien avec le Mouvement Islamique d'Ouzbékistan, désormais rallié à l'EI (et pour bonne part éradiqué par les talibans en représailles de leur "trahison") et qui combat avec lui en Afghanistan et au Pakistan, et qui avait organisé des départs de volontaires vers la Syrie. L'EI n'arrive pas semble-t-il à se rallier ces groupes désormais pourvus d'une expérience opérationnelle, d'un certain équipement et d'une visibilité médiatique4. A Jisr al Shughur KTJ a combattu aux côtés de Jund al-Sham, le groupe de Muslim Shisani, et du Parti Islamique du Turkestan, autre formation djihadiste organisée autour de combattants ouïghours. En juillet 2015, KTJ fait partie de la coalition créée par le front al-Nosra pour la bataille à Alep, Ansar al-Charia5. KTJ opère alors depuis quelques temps contre les enclaves chiites de Zahra et Nubl près d'Alep. A ce moment-là, le groupe semble s'être étoffé et comporte davantage de combattants que dans la première vidéo, et il apparaît qu'il a deux camps d'entraînement en Syrie et non un seul6. Le 29 septembre 2015, le groupe prête allégeance au front al-Nosra, ancienne branche officielle d'al-Qaïda en Syrie. Il avait depuis sa création toujours été proche de la formation djihadiste, que ce soit par sa propagande en ligne ou ses interventions sur le champ de bataille. Dans une de ses vidéos, on pouvait voir Abdullah al Muhaysini, un religieux proche d'al-Nosra, aux côtés de l'Ouzbek Abu Ubayda al Madani, l'émir de la brigade Sayfullah Shishani du front al-Nosra, à dominante tchétchène7. KTJ avait participé ce même mois à la prise de la base aérienne d'Abu Duhur, et à un nouvel assaut sur les enclaves de Fuha et Kafraya. Dès le lendemain de son allégeance à al-Nosra, KTJ revendique un tir de roquettes sur la base aérienne de Hmeymin à Lattaquié, où stationnent les appareils russes qui interviennent alors pour frapper les rebelles syriens8. D'ailleurs les frappes aériennes russes visent, au début, KTJ, avec d'autres groupes issus d'ex-républiques soviétiques ou du territoire russe9.

Au centre, Abou Saloh, le chef de KTJ, qui apparaît souvent dans les vidéos et les photos mises en ligne par le groupe (août 2016). Il semble disposer d'une AK-103 camouflée.
En avril 2016, KTJ diffuse une vidéo montrant l'entraînement de "commandos" pour le combat urbain : 15 hommes avec AK-47, mitrailleuses PK et lance-roquettes RPG-710. Jacob Zenn, spécialiste des djihadistes d'Asie Centrale, estime en mai 2016 que 80% des 3 000 combattants d'Asie Centrale présents en Syrie appartiennent à l'Imam Bukhari Jamaat, à KTJ, au Parti Islamique du Turkestan ou autres groupes liés à al-Qaïda11. En juin, KTJ combat avec al-Nosra et d'autres groupes djihadistes près de Khan Touman, au sud d'Alep. En juillet, KTJ participe aux affrontements dans les montagnes au nord-ouest de la province de Lattaquié. Début août 2016, KTJ est engagé dans l'opération Colère d'Alep pour lever le blocus de la ville. Il combat notamment à Maarata au sud d'Alep. Le 7 août 2016, KTJ publie des photos du butin récupéré dans l'académie d'artillerie prise par les rebelles : on y voit notamment un automoteur d'artillerie 2S1 Gvozdika (122 mm).


2S1 Gvozdika dans l'académie d'artillerie d'Alep (août 2016).
 

Armements et tactiques


KTJ subit une évolution assez notable entre sa naissance en décembre 2014 et aujourd'hui (août 2016). Petite troupe d'infanterie capable d'aligner des technicals et quelques mortiers et canons artisanaux, il se retrouve pendant l'opération Colère d'Alep à opérer avec un BMP-1, appuyé par un T-72 de Jaysh Fateh al-Cham, avec des combattants casqués, bien protégés, armés d'AK-47 à lunette, d'un lance-grenades RBG-6, de fusil de sniper SVD Dragunov, des hommes de toute évidence bien entraînés.

Abou Saloh sur les hauteurs entourant la plaine d'al-Ghab (automne 2015).

Dès 2015, on remarque la couleur ocre appliquée au technical de KTJ, caractéristique semble-t-il de la formation.













Sur le front d'Ariha (printemps 2015).





Autour de l'enclave de Fuah (automne 2015).

Abou Saloh au milieu de ses combattants.
















Front sud d'Alep, avril 2016. Abou Saloh est toujours présent.
















Une vidéo de début juillet 2016 montre un groupe de combattants de 20 hommes au minimum, relativement bien armés, avec AK-47 et SVD Dragunov. On distingue aussi un groupe d'une quinzaine d'hommes à l'entraînement derrière le drapeau du groupe. KTJ semble disposer de plusieurs technicals, ZPU-2 ou 4 montés sur Toyota Land Cruiser notamment. On peut voir également un ZU-23 bitube monté sur ce même véhicule. Un groupe d'attaque comprend au moins une vingtaine d'hommes avec SVD, PK et RPG-7 (avec un pourvoyeur). Outre les technicals, KTJ semble avoir récupéré un Safir iranien avec canon sans recul de 106. Il y a aussi un canon M1939 de 37 mm AA monté sur camion. Les combattants sont transportés en camion léger, pick-up, vans et motos. 2 autres camions portent également un 37 mm AA et un autre un canon S-60 de 57 mm. KTB semble également en mesure de lancer ses propres roquettes artisanales Elephant. Une scène de groupe montre un ensemble d'au moins 50 à 100 hommes. Sur le front de Kinsabba, dans la province de Lattaquié, en juillet 2016 également, montrent des combattants bien équipés : casques, RPG 22 ou 26, véhicule blindé BMP-1. Un groupe de combat de 9 hommes comprend le tireur RPG-7 avec pourvoyeur. Parmi les armes capturées, on note des lance-roquettes monocoups RPG et un reste de fusil iranien AM 50 anti-matériel. Le tireur d'un bitube ZU-23 sur Land Cruiser est lui aussi casqué. Il faut noter qu'une vidéo du front de Lattaquié emploie un nasheed également utilisé par l'EI dans ses vidéos de propagande militaire, et ce n'est pas l'exception. Sur le front au sud d'Alep, Abou Saloh tient un discours au milieu d'une vingtaine de combattants. Plusieurs sont casqués ; l'un porte un fusil de sniper ; un autre tireur d'élite est sur SVD Dragunov.

Front d'Alep, juillet 2016.






Front de Lattaquié, juillet 2016.








Pour l'opération Colère d'Alep, Abou Saloh pose au milieu de ses hommes muni d'un AK-47 au camouflage élaboré. Un groupe de combat de 10 hommes comprend un tireur d'élite sur SVD Dragunov. Un autre groupe embarquant dans un BMP-1 comprend 2 hommes masqués et les combattants portent des brassards d'identification bleus, comme ceux de Jaysh Fateh al-Sham. Un ZU-23 bitube sur véhicule est employé en tir tendu ; KTJ tire aussi des roquettes artisanales Eléphant. Une photo de groupe montre entre 20 et 30 hommes. Une photo du 2 août, au début de l'opération Colère d'Alep, montre deux missiles Metis-M capturés. Le groupe d'assaut utilisé dans la phase finale de l'opération Colère d'Alep, en août 2016, est particulièrement bien équipé. Une escouade de 7 hommes comprend un tireur PK, un tireur RPG-7 avec un pourvoyeur ; 2 des 7 hommes sont casqués. Un combattant casqué porte aussi une caméra GoPro sur le front. Une autre escouade de 7 hommes comprend également la même configuration : 7 hommes, 1 tireur PK, 1 tireur RPG-7 avec pourvoyeur et 3 hommes casqués. Un lance-grenades RBG-6 croate de 40 mm fait partie de l'arsenal du groupe. KTJ engage aussi deux technicals en tir antiaérien : un ZPU-2 et un ZU-23 bitube monté sur Land Cruiser. D'après les vidéos de KTJ, il semble que les technicals sur Land Cruiser se voient souvent appliqués un camouflage ocre à dominante rouge qui les rend aisément reconnaissables. Lors des assauts, KTJ aligne parfois plusieurs tireurs RPG-7 par escouade ; Abou Saloh, le chef du groupe, est protégé dans une vidéo par 2 tireurs PK.

Opération colère d'Alep, août 2016.
















Propagande


KTJ dispose d'un site internet12, d'une page Facebook13, et, chose intéressante, de deux comptes Twitter : l'un en russe14, plus ancien, l'autre en arabe15. La page Facebook et les comptes Twitter relaient les mêmes photos et vidéos de KTJ, mais les comptes Twitter proposent parfois d'autres documents comme cette carte de situation de l'opération Colère d'Alep le 1er août. Les photos sont plus nombreuses que sur la page Facebook. Le groupe multiplie les chaînes Youtube car ses vidéos sont régulièrement effacées.

Photo de couverture sur Facebook et Twitter.


L'emblème du groupe, qui n'est pas apparu immédiatement à sa naissance, rassemble une AK-74 disposée à l'horizontale, le drapeau arborant le Tawhid, et le nom du groupe à l'arrière-plan.










1https://www.ctc.usma.edu/posts/al-qaida-plays-a-long-game-in-syria
2http://thelineofsteel.weebly.com/news/katibat-al-tawhid-wal-jihad
3http://www.longwarjournal.org/archives/2015/04/jihadists-celebrate-in-key-idlib-city-after-defeating-syrian-regime.php
4http://www.jamestown.org/single/?tx_ttnews%5Btt_news%5D=43968&no_cache=1#.V7hGwvQUHZg
5http://www.longwarjournal.org/archives/2015/07/al-nusrah-front-new-coalition-aleppo.php
6http://thelineofsteel.weebly.com/news/an-update-on-katibat-al-tawhid-wal-jihad
7http://www.longwarjournal.org/archives/2015/09/uzbek-group-pledges-allegiance-to-al-nusrah-front.php
8http://www.longwarjournal.org/archives/2015/09/al-qaeda-brigade-claims-attack-on-russian-forces.php
9http://www.silkroadreporters.com/2015/12/02/islamic-state-sees-surge-of-caucasus-recruits/
10http://www.longwarjournal.org/archives/2016/04/uzbek-al-qaeda-battalion-trains-commandos-in-aleppo.php
11http://www.cacianalyst.org/publications/analytical-articles/item/13357-the-imu-is-extinct-what-new-for-central-asias-jihadis?.html
12http://tavhidvajihod.com/
13https://www.facebook.com/tawhid.va.jihad/
14https://twitter.com/tavhidvajihod1
15https://twitter.com/AljihadWa

2 commentaires:

  1. Bonsoir,
    Merci pour ce travail, très instructif.

    J'ai deux petites questions :
    - Pourquoi les profils sur les "réseaux sociaux" de cette organisation liée à al-Qaïda ne sont pas supprimés ?
    - Peut-on supposer que certains combattants montrés dans les vidéos soient en fait des alliés locaux ?

    Cordialement,

    GB

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    1. Bonjour,

      1) Ici ce ne sont pas des profils mais des pages Facebook. Ce n'est pas la première du groupe, elles sont en fait régulièrement supprimées et recréées... il doit y avoir aussi des profils de membres ou sympathisants mais là c'est plus difficile à tracer.

      2) Il y a probablement oui des alliés locaux car le groupe combat souvent avec des alliés, Jabhat Fatah al-Cham ou autres.

      Cordialement.

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