vendredi 17 juin 2016

Tactiques militaires de l'EI-Synthèse 5

La synthèse n°5 fait le bilan sur les vidéos 21 à 25 de la propagande militaire de l'EI analysées avec le questionnaire sur le blog.

Il y a toujours la même proportion entre les vidéos irakiennes et syriennes : 4 vidéos des wilayats irakiennes contre 1 seule syrienne. En Irak, pour une fois, nous avons 2 vidéos de la même wilayat : Falloujah. Cela peut se comprendre à la lumière de la bataille commencée fin mai par l'armée irakienne et les milices chiites. La première vidéo montre les combats au nord-ouest et au nord-est de la ville, et la seconde encore au nord-est. Les deux autres vidéos irakiennes sont celles de la wilayat Dijlah, qui met en ligne beaucoup de productions, et de la wilayat al-Anbar, un des bastions de l'EI. Pour la wilayat Dijlah, on est sur le front des monts Makhoul au nord de Baiji. A al-Anbar, les combats montrés ont lieu au nord de Ramadi et à l'ouest du lac Tharthar. En Syrie, il s'agit de la wilayat Halab que je traite pour la première fois depuis la mise au point du questionnaire. Les combats se déroulent dans le corridor d'Azaz, au nord d'Alep.



Au niveau des dates, et si l'on excepte la vidéo en Syrie, l'échantillon frappe par une caractéristique commune : le décalage important entre les mises en ligne (début juin) et les opérations montrées. Le cas le plus flagrant est la wilayat al-Anbar qui montre un VBIED opérant en novembre 2015 (!) et une grosse séquence remontant au mois de janvier 2016. Pour la deuxième vidéo de la wilayat Falloujah, on est au début mars 2016. A chaque fois il y a donc un écart de 3 mois au moins. Dans le cas des vidéos de Dijlah et la première de Falloujah, il est probable que l'écart soit également important. Cela signifie probablement que la situation est suffisamment difficile en Irak pour que l'EI n'ait pas d'images plus récentes à montrer et se contente donc d'opérations anciennes quand la situation était meilleure. En revanche, la wilayat Halab qui a mis en ligne sa vidéo le 4 juin montre des opérations s'étant déroulées le 27 mai précédent : il y a donc moins de 10 jours entre les faits et la publication, on est en-dessous de la moyenne habituelle (20 jours). L'EI conserve plus de mordant en Syrie.

Colonne mécanisée, wilayat al-Anbar. Véhicule improvisé au centre.


Les vidéos sont assez variées quant à la nature des opérations de l'EI. La première vidéo de la wilayat Falloujah est du type guérilla en position défensive : l'EI harcèle l'armée irakienne et les milices chiites notamment à coups de missiles antichars. A Al-Anbar, l'EI monte des raids mécanisés/motorisés avec des moyens importants, ce qui est une tradition dans cette wilayat. A Dijlah, on est toujours dans une guerre de positions sur les monts Makhoul qui implique surtout des combats de fantassins. Dans la deuxième vidéo de Falloujah, l'EI mène également des raids mais avec des moyens plus limités qu'à al-Anbar. Pour Halab enfin, le groupe monte à l'assaut d'un village tenu par les rebelles syriens ce qui implique surtout des combats de rues.

Groupe de combat, monts Makhoul, wilayat Dijlah : PK, RPK, RPG-7...

Vue GoPro d'un combattant de l'EI, wilayat Falloujah.

Groupe de combat du wilayat Halab. On note le trou pratiqué dans le mur pour passer de maison en maison en combat urbain.

Comme toujours, les adversaires de l'EI sont multiples, selon le front où se tiennent les opérations. Dans la première vidéo de Falloujah, l'EI insiste sur la participation des milices chiites à la bataille, mais au final, il combat surtout l'armée irakienne. A al-Anbar, c'est également l'armée irakienne qui est visée, ainsi que la police fédérale, ennemi plus fragile qui comme à Salahuddine semble être une cible de choix. Dans les monts Makhoul, pour Dijlah, l'EI s'affronte à la fois à des forces régulières (sans doute la police fédérale) et à une milice chiite, Liwa Ali al-Akbar. Pour la deuxième vidéo de Falloujah, l'EI combat à nouveau l'armée irakienne. Enfin, à Halab, l'EI est face à plusieurs groupes rebelles syriens : essentiellement Fastaqim Kama Umirt, et sans doute d'autres comme Jaysh-al-Mujahideen. Il y a peu de soutien aérien pour les adversaires de l'EI puisqu'on ne le voit que dans 2 vidéos sur 5 : un hélicoptère irakien Bell 407 à Dijlah et un A-10 américain à Halab.

Amiri, le chef de l'organisation Badr, incrusté dans la vidéo du wilayat Falloujah.

Bell 407 irakien dans la vidéo du wilayat Dijlah.

Humvee de la 6ème division irakienne capturé, wilayat Falloujah.

A-10 Thunderbolt en action, wilayat Halab.


L'EI n'engage pas les mêmes types d'effectifs selon la nature des opérations. Dans la première vidéo de Falloujah et à Dijlah, les effectifs sont plutôt modestes : quelques dizaines d'hommes au maximum, pour mener une guérilla défensive ou une guerre de positions en terrain montagneux. Dans la deuxième vidéo de Falloujah et à Halab, en revanche, les effectifs sont plus conséquents, notamment dans le second cas. Le raid à Falloujah implique probablement une cinquantaine d'hommes au moins. A Halab également, l'assaut contre le village semble concerner un effectif plus fourni. Pour al-Anbar en revanche, les raids mécanisés, notamment le premier montré dans la vidéo, sont d'une autre ampleur. Au vu du nombre de véhicules engagés, on dépasse probablement la centaine d'hommes, pour la première colonne mécanisée du moins.

Colonne mécanisée, wilayat al-Anbar. On note le BMP-1.

Groupe de combat en combat urbain, wilayat Halab. On note le RPG-7.


Les moyens d'appui diffèrent là encore selon le type d'opération conduit par l'EI. En guérilla défensive à Falloujah, le groupe en emploie beaucoup : canon de l'enfer, mortier lourd, barrage de roquettes artisanales, un missile sol-air portable SA-7 (le premier que je vois utilisé dans une vidéo de l'EI depuis août 2015), des lance-missiles antichars (au moins un Metis-M et un Konkurs, un autre indéterminé), des canons ZU-23 sur affût fixe au sol, un canon sans recul SPG-9, une mitrailleuse lourde DSHK sur affût et un canon ZU-23 modifié pour le sniping lourd. A al-Anbar, les raids mécanisés, qui recherchent l'effet de surprise et la vitesse d'exécution, se passent de moyens d'appui : quelques mortiers lourds seulement. A Dijlah, la guerre de positions en montagne concerne surtout des assauts d'infanterie et limite les armes d'appui à quelques pièces : canons ZU-23 et KPV de 14,5 mm sur affût fixe, canon de l'enfer dont le calibre est cette fois précisé (220 mm). Dans la deuxième vidéo de Falloujah, quand l'EI est à l'offensive, on retrouve encore une fois des moyens d'appui plus limités pour les raids mécanisés : barrage de roquettes artisanales ou Grad de 107 mm, canon sans recul SPG-9 et c'est tout. A Halab, l'assaut contre le village, qui se fait de nuit, n'implique lui aussi que des moyens d'appui restreints (un mortier lourd, un canon de l'enfer) probablement, au départ, pour conserver l'effet de surprise.

SA-7, wilayat Falloujah.

Lance-missiles antichars Konkurs, wilayat Falloujah.

Canon ZU-23, wilayat Dijlah.


La présence des véhicules reflète là encore la configuration différente des combats et les spécialités de chaque wilayat de l'EI. Dans la première vidéo de Falloujah, en guérilla défensive, un seul technical avec KPV est visible pour des tirs de harcèlement. De même à Dijlah, en terrain montagneux, l'EI se repose sur son infanterie et n'engage pas de véhicules pour le combat, uniquement pour le transport de troupes avant la bataille. A Halab, les technicals ont un rôle d'appui-feu : Safir avec canon sans recul de 106 mm pris aux Iraniens, technicals avec bitube ZU-23 et KPV tirant à distance, puis un des technicals avec ZU-23 engagé dans le combat de rues. Les deux dernières vidéos, celles d'al-Anbar et la deuxième de Falloujah, mettent les véhicules au centre puisqu'elles montrent des raids largement mécanisés. Pas moins de 2 colonnes mécanisées sont visibles à al-Anbar : la première, très importante, comprend un véhicule blindé BMP-1 de prise, de nombreux Humvees capturés également, et des technicals, sans parler des pick-up transformés en véhicules de combat mécanisés par ajout de plaques de blindage. On retrouve ces véhicules dans la deuxième colonne qui comprend également un Toyota Land Cruiser avec un canon de gros calibre. La wilayat al-Anbar s'est fait une spécialité des raids mécanisés et des montages de véhicules improvisés, comme celle de Salahuddine. Dans la deuxième vidéo de Falloujah, les moyens sont moindres mais on relève la présence de plusieurs Humvees utilisés pour le transport et le combat avec leurs armes embarquées en appui des fantassins, d'un technical avec ZU-23 et d'un bulldozer chargé d'ouvrir la voie au milieu des levées de terre des positions défensives adverses.

Safir avec canon sans recul de 106, wilayat Halab.

Colonne mécanisée, wilayat al-Anbar : Humvees et véhicules improvisés.

Véhicules improvisés sur pick-up, wilayat al-Anbar, embarquant des DSHK.

Toyota Land Cruiser avec canon, wilayat al-Anbar.


Toutes les vidéos de l'échantillon, cette fois-ci, montrent des kamikazes sur VBIED. Et presque tous sont identifiés, contrairement à l'échantillon précédent. Sur 7 kamikazes, 2 sont syriens, 2 sont irakiens, 1 est ouzbek, 1 est tadjik, et pour le dernier on ne peut déterminer l'origine précisément. On note l'équilibre entre les locaux et, cette fois-ci, des hommes venus d'Asie Centrale. 4 des 7 véhicules kamikazes sont des pick-up surblindés de manière artisanale. Il y a probablement 1 Humvee et aussi, cette fois, 2 voitures plus légères transformés en VBIED, à Dijlah et Halab. On remarque que pour al-Anbar, le VBIED porte l'emblème d'une 57ème unité d'une brigade de l'EI spécialisée dans les IED, et probablement, donc, dans les VBIED. L'organisation crée donc des formations militaires spécialisées comme on avait pu le voir à Mossoul pour les véhicules blindés et même les VBIED ("bataillon suicide"). Comme souvent, les VBIED sont utilisés pour des attaques de harcèlement (première vidéo de Falloujah, Dijlah, al-Anbar) ou pour ouvrir la voie à un assaut ou un raid mécanisé (deuxième vidéo de Falloujah, Halab).

Kamikaze ouzbek, wilayat Falloujah.

Kamikaze, wilayat al-Anbar.

Son VBIED avec l'emblème de la 57ème unité de la brigade d'IED de l'EI.


Les fantassins sont davantage visibles dans les vidéos de cet échantillon que dans le précédent. En guérilla défensive, les combattants de l'EI sont lourdement armés : AK en différentes versions, M-16, mitrailleuses PK, alors qu'ils sont relativement peu nombreux. On note la présence de plusieurs tireurs d'élite sur SVD Dragunov (dont un modifié) et l'un des tireurs porte en plus une arme individuelle. A al-Anbar, le premier convoi comprend de nombreux combattants avec AK, M-16, mitrailleuse PK et lance-roquettes RPG-7. La 2ème colonne mécanisée, de taille plus réduite, dispose néanmoins de 2 tireurs RPG-7, 2 tireurs PK et d'un combattant avec M-4 équipé d'une lunette de visée. En guerre de positions, à Dijlah, les combattants de l'EI sont également bien pourvus en armes individuelles et collectives : grenades, RPG-7 avec différentes munitions, mitrailleuses PK, tireur SVD. Les groupes de combat de la deuxième vidéo de Falloujah, à l'offensive, sont bien armés aussi : AK, M-16, mitrailleuses PK et RPG-7 (le tireur RPG-7 ayant souvent une arme individuelle en plus). On voit aussi un combattant manier à la fois la PK et le RPG-7. A Halab, le groupe qui investit le village est également bien équipé : AK, mitrailleuses PK et lance-roquettes avec charge tandem. Cette vidéo est la seule où l'on retrouve des inghamasiyoun, autrement dit les troupes de choc de l'EI équipées de ceintures d'explosifs déclenchées au besoin, et qui ont disparu des bandeaux des vidéos de l'EI depuis quelques temps. Signe d'un affaiblissement de la qualité moyenne des combattants ?

SVD Dragunov "customisé" wilayat Falloujah.

Mitrailleur PK, wilayat al-Anbar.

Tireur M-4, wilayat al-Anbar.

Tireur RPG-7, wilayat Dijlah.

Tireur RPG-7, wilayat Dijlah.

Combat de rues, wilayat Halab, on note la roquette tandem de RPG-7.

Mitrailleur PK, wilayat Halab.


Le butin matériel et les pertes infligées à l'adversaire sont un peu plus conséquents dans l'échantill que dans le précédent. Dans la première vidéo de Falloujah, un Humvee, un M577, un M113 et deux bulldozers sont détruits ; à al-Anbar, des véhicules sont détruits dans la base irakienne par la première colonne, un technical et un véhicule de la police fédérale par la deuxième colonne ; plusieurs Humvees détruits sont visibles dans la deuxième vidéo de Falloujah. Dans la première vidéo de Falloujah, l'EI met la main sur un M577, un M548 et de nombreuses armes individuelles et collectives dont un lance-roquettes AT-4. A al-Anbar, l'EI ne semble pas récupérer les véhicules filmés dans la base de l'armée irakienne mais s'empare par contre de nombreuses armes dont des quantités de M-16. A Dijlah, les fantassins prennent un mortier léger. Dans la deuxième vidéo de Falloujah, l'EI prend de nombreux véhicules (3 pick-up surblindés, plusieurs Humvees de l'armée irakienne) et beaucoup d'armes et de munitions : RPK, M-16, SPG-9, des AT-4, des RPG-7, des PK, des obus de mortier de 60 mm avec mortier de même calibre... Il y a également plus de pertes infligées à l'adversaire qui sont visibles. Dans la première vidéo de Falloujah, l'EI montre 4 militaires irakiens tués dont un lieutenant-colonel. A al-Anbar, il y a au moins un tué visible et un prisonnier. 3 corps sont visibles dans la vidéo de Dijlah. Une vingtaine de cadavres sont filmés dans la deuxième vidéo de Falloujah. Enfin, à Halab, ce sont plusieurs dizaines de rebelles syriens qui sont tués (20 à 30 au moins).

Humvee de prise, wilayat Falloujah.

M577 capturé, wilayat Falloujah.

Pick-up de la 13ème division de l'ASL, wilayat Halab.

Caisses en provenance de l'Arabie Saoudite, wilayat Halab.


3 vidéos sur 5 ici évoquent des morts de l'EI, ce qui montre une légère augmentation. A al-Anbar est mentionné le chef de la première colonne qui a dû être tué durant l'attaque. A Dijlah, 2 morts et 1 blessé sont filmés à la fin de la vidéo. La deuxième vidéo de Falloujah montre également 4 morts de l'EI dont un motocycliste fauché sur son véhicule. On sent que l'organisation subit davantage de pertes et ressent le besoin de communiquer à ce sujet dans sa propagande.

L'aspect religieux est toujours présent. Dans les caches sous les montagnes des monts Makhoul, à Dijlah, les combattants de l'EI sont montrés en train de prier ou de lire le Coran. Un discours religieux précède souvent les attaques, comme c'est le cas dans la seconde vidéo de la wilayat Falloujah ou dans celle d'Halab.

Wilayat Dijlah.

Wilayat Dijlah.

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