vendredi 22 avril 2016

Tactiques militaires de l'EI-Synthèse 2

Dans cette deuxième synthèse, l'échantillon se compose de 5 vidéos du théâtre irakien de l'EI exclusivement. J'ai choisi de reprendre les éléments du questionnaire et d'en présenter une synthèse pour dégager des conclusions sur les tactiques militaires de l'EI et leur mise en scène par la propagande.



 

Remarquons tout d'abord que toutes les vidéos de ce deuxième échantillon se situent en Irak. Comment expliquer cette différence de production entre la Syrie et l'Irak ? On sait que l'EI communique dans sa propagande sur ses victoires, jamais sur ses défaites. Si le mouvement a reculé en Syrie, il a progressé à certains endroits (on pense à la ville de Deir-es-Zor). Difficile d'être définitif. Il y a certes plus de wilayat en Irak mais à part la volonté de se concentrer sur le théâtre irakien ou un manque d'images à mettre dans les vidéos, on voit mal comment expliquer la différence.


Logo du wilayat al-Janub.
Au niveau des dates, 2 des vidéos ont été mises en ligne en février 2016 et les 3 autres en avril. On constate qu'il y a toujours deux semaines au moins d'écart entre la mise en ligne de la vidéo et les opérations relatés, voire souvent plus (3 semaines, parfois plus d'un mois). Dans le cas de la vidéo du wilayat Salahuddine, nous sommes face à un montage comprenant une séquence remontant à novembre 2015. Cela confirme la baisse d'intensité des activités de l'EI dans cette région : la propagande locale n'a pas hésité à piocher dans les archives pour construire la vidéo la plus récente.

 
Le kamikaze irakien montré dans la vidéo du wilayat Salahuddine d'avril 2016 s'est fait exploser en novembre 2015.


Les vidéos sont de nature assez variée. A Dijlah, les opérations montrées renvoient à une véritable guerre de positions qui s'installe dans les monts Makhoul, au nord-est de Baiji, où le front n'a pas bougé depuis des mois. Pour al-Janub, l'EI utilise manifestement des tactiques de guérilla qui montre qu'il n'est pas dans une phase de construction territoriale et d'implantation solide comme cela peut être le cas ailleurs en Irak. La vidéo d'al-Anbar montre un raid avec une colonne motorisée sur des positions fixes disposant d'un nombre important de VBIED pour s'ouvrir la voie. Dans le cas d'al-Jazirah, on est sur un assaut d'infanterie de positions fixes dans le village de Shandukah : comme à Dijlah, le front ne semble pas avoir beaucoup bougé depuis des mois et les mêmes positions sont fréquemment disputées. La vidéo de Salahuddine présente elle aussi un raid motorisé avec utilisation de VBIED contre des positions fixes ; la différence avec Anbar étant l'emploi d'une colonne mécanisée avec véhicules de prise modifiés.



Raid motorisé à Anbar : technical avec canon KPV et fantassins embarqués, un tireur PK déjà à terre.

Les 5 vidéos reflètent la diversité des adversaires qu'affronte l'EI en Irak. A Dijlah, l'organisation fait face à l'armée irakienne et/ou à des miliciens chiites. Dans le wilayat al-Janub, c'est l'armée irakienne qui est visée, tout comme à Anbar. Sur le front d'al-Jazirah, l'EI se mesure aux Kurdes irakiens. A Salahuddine enfin, si l'EI s'en prend à l'armée irakienne, il se bat aussi contre une milice chiite (probablement Kataib al-Imam Ali). On peut remarquer que dans 4 vidéos sur 5, les adversaires de l'EI sont soutenus par des moyens aériens. A Dijlah, l'aviation irakienne engage un AC-208 Combat Caravan ; à al-Janub, c'est un Su-25 et un Mi-35 qui interviennent ; à Anbar, 2 hélicoptères (sans doute un Bell 407 et EC-635) survolent le champ de bataille. A al-Jazirah, ce sont 2 F-15 américains qui soutiennent les Kurdes.


Les combattants de l'EI à Shandukhat (al-Jazirah) sont la cible de 2 F-15 appuyant les défenseurs kurdes.


Les effectifs engagés par l'EI varient selon les wilayats concernés par les vidéos. A Dijlah, al-Janub et al-Jazirah, ils sont faibles : deux ou trois dizaines d'hommes au plus, ce qui correspond bien aux opérations montrées (guérilla et guerre de positions d'ampleur limitée). A al-Anbar et Salahuddine en revanche, les effectifs sont plus importants, dépassant probablement les 50 hommes et approchant sans doute la centaine.


Groupe de combat à Dijlah (inghimasi). On note que le tireur RPG-7 porte une AK-47 dans le dos.

Globalement on constate un recul des moyens d'appui lourd. 2 vidéos n'en montrent aucun, celle d'Anbar et de Salahuddine. Cela peut aussi s'expliquer par l'intention de frapper par surprise dans le cas de raids motorisés/mécanisés, mais peut-être cela traduit-il aussi des pertes ou un manque de munitions. La première option semble néanmoins probable. A Dijlah, les moyens d'appui sont quasiment les mêmes que dans la vidéo précédente, au point que l'on se demande s'il ne s'agit pas d'images d'archives également. Dans le cas d'al-Janub, les moyens sont limités aussi mais on note l'intervention d'au moins un lance-missile antichars (Konkurs). Pour al-Jazirah, les appuis sont limités à un seul mortier de 120 mm et des roquettes artisanales, une mitrailleuse lourde et un canon de 23 mm modifié en version sniper, ce qui est peu.


Tir de missile Konkurs sur un T-72 (al-Janub).


En revanche, l'emploi de véhicules par l'EI ne diminue pas, à l'exception de la vidéo d'al-Jazirah où on se trouve dans le cas d'un combat de fantassins pour l'EI. Même à Dijlah, dans le cadre d'une guerre de positions, l'organisation utilise un bulldozer blindé pour ouvrir la voie à ses VBIED qui sont suivis d'un MT-LB avec blindage SLAT improvisé et canon KPV de 14,5 mm embarqué. A al-Janub, avec des tactiques de guérilla, on voit 2 technicals avec des pièces ZU-23. Les deux raids d'al-Anbar et de Salahuddine concentrent le plus de véhicules, logiquement. Si l'on ne trouve que des technicals parfois customisés dans le premier cas (KPV et ZU-23), dans le second cas, l'EI déploie une vrai colonne mécanisée : en plus des technicals et d'un Humvee avec mitrailleuse lourde DSHK de 14,5 mm, on trouve 2 MT-LB dont l'un embarque un canon KPV et un Humvee surblindé artisanalement avec DSHK, les deux véhicules embarquant en plus des mitrailleuses PK en 7,62 mm tirant à côté de l'arme principale. Le wilayat Salahuddine est coutumier désormais de ces colonnes d'assaut mécanisées avec véhicules de prise "améliorés".


MT-LB avec blindage improvisé et canon KPV  (wilayat Salahuddine).

4 des 5 vidéos montrent des kamikazes opérant sur VBIED. Sur les 9 kamikazes identifiés par leur surnom, 3 sont des étrangers (un Saoudien, un Egyptien, un Azéri), 3 sont des Irakiens et 1 est un Syrien (je n'ai pas identifié l'origine des deux autres). Il y a donc autant d'Irakiens que d'étrangers ce qui est intéressant. Majoritairement les VBIED sont des pick-up avec blindage improvisé (plaques et grillage) ; il n'y a qu'à Anbar que l'on trouve une voiture plus classique et un camion-benne au blindage improvisé ; à al-Jazirah enfin, le kamikaze azéri utilise un Humvee au blindage improvisé lui aussi. Les VBIED ont toujours un rôle de poids dans les tactiques. A Dijlah, pourtant dans un cadre de guerre de positions, le groupe de l'EI lance 3 VBIED sur les positions adverses. A al-Anbar, les VBIED n'ouvrent pas l'assaut mais aident à le développer ou à achever les dernières poches de résistance, ou bien encore à attaquer des objectifs de valeur. Même constat pour ceux utilisés à al-Jazirah et Salahuddine. L'utilisation des VBIED compense la faiblesse des appuis.



Le kamikaze azéri du wilayat al-Jazirah sur Humvee au blindage renforcé.


Les groupes de combat présentent souvent, dans les 5 wilayats irakiens vus ici, la même configuration. Seule la vidéo de Dijlah mentionne des inghimasi (troupes de choc de l'EI qui escortent ici les VBIED). L'escouade-type comprend 8 à 10 hommes, avec au moins un tireur PK et un tireur RPG-7 (qui portent souvent une arme individuelle en plus dans le dos). Pour les besoins d'un assaut, les armes collectives peuvent être plus nombreuses : à al-Jazirah, une escouade comprend pas moins de 3 tireurs RPG-7 pour pilonner une position kurde. On remarque l'emploi de tireurs d'élite dans 3 vidéos sur 5. A Dijlah, en plus des tireurs d'élite qui semblent intégrés au groupe de combat sur SVD Dragunov, on voit l'intervention d'une véritable escouade de snipers qui intervient pour harceler les positions adverses, avec plusieurs matériels différents. Cette escouade comprend notamment un canon ZU-23 de 23 mm modifié pour le sniping : une arme que l'on retrouve à al-Janub et à al-Jazirah.




Demi-escouade avec tireur PK (Salahuddine)

Groupe de snipers ((Dijlah).

Canon ZU-23 modifié pour le sniping (al-Janub).

Les pertes infligées à l'adversaire et le butin matériel de l'EI dans ces 5 vidéos sont relativement faibles. Ils sont inexistants à Dijlah ; à al-Jazirah, on voit seulement 4 corps de peshmergas. C'est le raid d'al-Anbar qui donne sans doute le butin matériel le plus important : 3 Humvees pris intacts, de nombreuses armes, des caisses de munitions. A Salahuddine, l'EI prend un canon sans recul SPG-9, des armes et des munitions. Le butin se limite à des armes, des pièces d'équipement individuel et des munitions à al-Janub. Les destructions de véhicules adverses sont en gros similaires à al-Janub, al-Anbar et Salahuddine : quelques véhicules détruits notamment par l'action des VBIED. C'est la vidéo d'al-Janub qui présente le plus grand nombre de morts adverses : près d'une vingtaine. On en compte 9 dans la vidéo d'al-Anbar. Les deux autres vidéos (Dijlah et Salahuddine) ne montrent aucun corps ennemi. Seule la vidéo d'al-Anbar insiste sur la mort d'un de ses combattants tués pendant le raid : comme souvent, l'EI ne montre pas beaucoup ni ses morts, ni ses blessés.

2 Humvees capturés (al-Anbar).


SPG-9 capturé lors du raid montré dans la vidéo du wilayat Salahuddine.
 

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