mercredi 3 février 2016

Myriam BENRAAD, Irak, la revanche de l'histoire. De l'occupation étrangère à l'Etat Islamique, Paris, Vendémiaire, 2015, 288 p.

Myriam Benraad est docteur en sciences politiques de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, spécialiste de l'Irak et du monde arabe. Elle est chercheuse associée au CERI Sciences-Po et à l'IREMAM. J'avais déjà commenté ici même il y a quelques années le volume qu'elle avait écrit chez Cavalier Bleu dans la collection "Idées reçues" sur l'Irak, justement, réédité récemment ; un livre écrit d'ailleurs bien avant la guerre en Syrie et l'apparition de l'Etat Islamique en 2014.

Cet ouvrage paru chez Vendémiaire l'an passé s'inscrit plus comme une réflexion sur l'histoire de l'Irak, notamment celle des sunnites, de la naissance de l'Irak après la Première Guerre mondiale jusqu'à l'apparition de l'Etat Islamique. La chercheuse s'inscrit en plein dans l'actualité en essayant de proposer des clés d'explication, in fine, sur la situation actuelle.






Dans le premier chapitre, elle rappelle combien l'Irak a été l'épicentre d'une "vie intellectuelle et politique dense, nourrie par une société civile active et plurielle". Le sentiment national naît dès la monarchie. La violence se répand après le coup d'Etat des officiers de 1958 et surtout après la prise du pouvoir par les baasistes 10 ans plus tard. L'arrivée au pouvoir de Saddam Hussein marque un tournant dans l'histoire irakienne. Avide d'un contrôle intérieur total et d'une expansion extérieure, Saddam achève de meurtrir la société irakienne avec la guerre contre l'Iran, la guerre du Golfe, puis l'embargo qui s'ensuit qui, paradoxalement, renforce un régime jouant sur le tribalisme et l'islam pour se maintenir. La situation du pays préfigure le chaos qui suivra l'invasion américaine en 2003. Dans le deuxième chapitre, Myriam Benraad rappelle que le tribalisme est partagé aussi bien par les chiites que les sunnites. La domination historique de ces derniers ne signifiait pas qu'il existait un "Etat sunnite". D'autant que le confessionnalisme n'était pas institutionnalisé et que les sunnites -comme les chiites- irakiens sont traversés de clivages internes. Une opposition sunnite a même existé notamment sous l'embargo : Saddam, sur la fin, n'était plus soutenu que par une minorité de sunnites... Pour les néoconservateurs américains pourtant, les sunnites sont l'ennemi à abattre en Irak dès les plans forgés dans les années 1990. Ces penseurs choisissent de favoriser les Kurdes et surtout les chiites, dans une lecture naïve des communautés irakiennes. Cette posture a été influencée par les opposants en exil comme al-Chalabi qui ont privilégié cette lecture communautaire désastreuse. C'est celle-ci qui s'impose comme l'auteur le montre dans le troisième chapitre : la débaasification, très disputée, est une catastrophe. Privés d'emplois, marginalisés politiquement et économiquement, les sunnites se replient sur une identité non pas confessionnelle mais irakienne et musulmane. La colère gronde, favorisée par le discours d'entités comme le Comité des Oulémas qui rejette totalement l'occupation américaine. Les premiers opposant d'ailleurs ont été les chiites au sud, comme cela est rappelé dans le 4ème chapitre. Les sunnites s'engagent dans la lutte armée pour une libération nationale. Les résistants baasistes, autour d'al-Douri, relaient le discours de Saddam, nationaliste, panarabe et islamique à la fois. Mais les baasistes sont divisés sur Saddam et se heurtent à l'incompréhension d'autres résistants. L'insurrection est disparate. Falloujah va en devenir le symbole. La ville se partage entre soufis, Frères Musulmans et islamistes quiétistes désormais politisés. Très liée au pouvoir, la ville est frappée de plein fouet par la débaasification. Les Américains ont ouvert le feu sur une manifestation devant une école primaire dès le 18 avril 2003 ; à la fin de l'année, les insurgés s'emparent d'une partie de la ville et y installent un émirat de Falloujah, bientôt dominé par les djihadistes étrangers d'al-Qaïda et leur chef, Zarqawi. Après la mort des contractuels de Blackwater en mars 2004, les Américains y conduisent deux opérations, en avril et en novembre, alors même que Moqtada al-Sadr soulève les chiites, notamment à Najaf. Les batailles de Falloujah soulignent la confessionnalisation -sunnites et chiites ne se rejoignent pas dans la lutte- et la victoire du salafisme comme registre principal de l'insurrection. Comme le rappelle le chapitre 6, le salafisme est un courant multiple. L'Irak a été influencé par le wahhabisme mais aussi par le courant plus rationaliste né au XIXème siècle et représenté par al-Alousi. Le développement des Frères Musulmans est brisé par le coup d'Etat de 1958. Les salafistes profitent de l'affaiblissement du pouvoir irakien sous Saddam pour investir le champ social et religieux. Le dictateur, jouant la "campagne de la foi", voit finalement cette politique se retourner contre lui. Le salafisme irakien devient fondamentaliste et tourné vers un djihad offensif. La montée en puissance d'al-Qaïda sanctionné en octobre 2004 par le ralliement de Zarqawi à Ben Laden s'effectue d'abord par l'arrivée de djihadistes étrangers, puis par l'émergence d'une nouvelle génération irakienne. Pour restaurer le califat, Zarqawi est convaincu qu'il faut éliminer les chiites irakiens. Al-Qaïda propage la confessionnalisation du conflit.

L'attentat contre les mausolées de Samarra, en février 2006, précipite la guerre civile. Celle-ci se nourrit de la destruction de l'Etat et d'une communautarisation installée par les Américains, entre chiites et sunnites notamment. La violence se déchaîne : aux exécutions et enlèvements s'ajoute la torture, quasi systématique. Les groupes armés pullulent. Les déplacements de population s'intensifient. La composition du pays s'en voit bouleversée. Bagdad devient le symbole de cette fracture. La guerre civile consacre l'échec du plan américain voulu en 2003. L'insurrection elle-même se divise : les nationalistes reprochent à al-Qaïda l'usage des attentats-suicides et l'attaque des chiites. La mort d'al-Zarqawi en juin 2006 entraîne l'émergence d'une nouvelle génération de djihadistes, irakiens. La création d'un Etat Islamique en octobre suscite l'incompréhension : l'Armée Islamique s'en prend à AQI et annonce en juin 2007 l'arrêt de ses opérations conjointes. Les oulémas sunnites, les partis politiques et les baasistes dénoncent aussi AQI. Les résistants se battent également pour le contrôle d'une économie souterraine prolifique, notamment la contrebande de pétrole. En 2006 apparaît le mouvement du Réveil basé sur les tribus sunnites. Celles-ci ont connu d'importantes transformations historiques en Irak. Décomposées après la prise de pouvoir du Baas, les tribus connaissent un regain avec les années difficiles de Saddam, dans les années 1990, où celui-ci joue la corde tribale. La coalition, qui n'avait pas approché les tribus en 2003, finit par se tourner vers elles dans la province d'al-Anbar. En 2006, Abou Richa est le premier cheikh à s'opposer à al-Qaïda ; les tribus veulent aussi garder la main sur la contrebande de pétrole. C'est une alliance de circonstance qui se reproduit dans tout le pays. Mais même si le Réveil obtient des succès avec le Surge américain du début 2007, il provoque l'inquiétude des chiites et des kurdes et divise encore l'insurrection. Les tribus, attaquées par AQI, ne sont pas intégrées à l'appareil gouvernemental et s'estiment lésées. La mort d'Abou Richa fin 2007 provoque le délitement du mouvement ; certaines repassent dans l'opposition voire à AQI. La transition démocratique se fait attendre. Les sunnites boycottent les premières élections de 2005 ce qui laisse logiquement la victoire aux chiites et aux Kurdes. Des partis politiques sunnites tentent alors de réinvestir le jeu politique, mais approuvent la constitution d'août largement favorable aux chiites et aux Kurdes. En mai 2006, après de nouvelles élections, Nouri al-Maliki, chiite du parti Dawa qui s'est allié aux Kurdes, devient Premier Ministre. Les sunnites quittent l'alliance avec Maliki dès l'été 2007 ; en outre le Comité des oulémas et le Parti Islamique reprochent aux tribus leur alliance avec les Américains. Le Réveil ne se transforme pas en mouvement politique. A l'approche des élections de 2010, Maliki instrumentalise la débaasification pour se débarrasser de ses adversaires politiques sunnites. Les élections sont ouvertes, avec une forte participation sunnite et des coalitions transcendant les différences religieuses. Mais Maliki refuse d'être battu et par les jeux de coalition parvient à se maintenir au pouvoir. La dérive autoritaire du pouvoir se confirme. Maliki n'avait pas hésité à utiliser l'armée contre les chiites à Bassora en 2008. Au moment des printemps arabes en 2011, l'armée tire aussi sur les manifestants sunnites. Etat unitaire centralisé historiquement, l'Irak est devenu fédéral avec la constitution de 2005. Les Kurdes, pour des raisons politiques et identitaires, sont les premiers à vouloir faire sécession. Un projet chiite de 2005 inspiré d'un plus ancien remontant aux années 20, prévoit aussi la partition du sud chiite. La partition est aussi liée aux enjeux pétroliers : les réserves se trouvent dans les zones chiites et kurdes de l'Irak. A partir de 2010, les sunnites s'éloignent d'un discours nationaliste et basculent en 2011 dans un séparatisme sunnite à connotation religieuse. L'invasion de l'Irak s'inscrit aussi dans une recomposition régionale. L'affrontement entre monarchies sunnites et l'Iran est instrumentalisé sur le plan religieux. L'influence de l'Iran en Irak est certaine mais ne doit pas non plus être surestimée. Même la Syrie, pourtant alliée de l'Iran, a servi de base arrière aux djihadistes d'AQI. Le soutien de certaines monarchies à la cause sunnite s'est retourné contre elles avec le retour des djihadistes. La Turquie d'Erdogan a cependant davantage réussi, peut-être, que l'Arabie Saoudite, alliée aux Américains, à montrer son influence sur les sunnites au niveau régional. La guerre en Syrie exacerbe ces rivalités régionales. Elle permet l'émergence d'un nouvel acteur, l'EIIL, qui prend tout le monde de court ou presque avec son offensive en Irak de juin 2014 et la création d'un nouvel Etat Islamique.

La problématique du livre est finalement de savoir si le déchaînement de violence actuel est lié à l'occupation étrangère ou à une histoire qui prédisposerait le pays à la violence communautaire. Pour Myriam Benraad, la réponse est claire : ce sont les choix calamiteux des Américains qui ont pesé lourd dans la balance, de même que la marginalisation des sunnites. Les sunnites se sont transformés, et restent traversés de courants différents. La chercheuse se base sur une littérature secondaire (ouvrages et articles en français et étrangers, visiblement à jour puisque la plupart date des années 2000 et 2010), et utilise beaucoup de notes reportées en fin d'ouvrage. On sent la maîtrise du sujet à travers ce qui est un essai de remise en perspective de la situation actuelle : l'exposé est clair.

Un ouvrage précieux donc pour comprendre comment l'Irak en est arrivé à sa situation actuelle. On peut regretter peut-être, mais ce n'est pas son but vu la taille, que le livre ne se concentre que sur les sunnites et ne revienne pas davantage sur les aspects sociaux ou régionaux (évoqués néanmoins en fin de volume) de la crise d'aujourd'hui. 

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