samedi 23 janvier 2016

Mathieu MARIOLLE, Julien LOISEAU et Roberto "Dakar" MELI, Saladin, Ils ont fait l'histoire, Glénat/Fayard, 2015, 48 p.

Excellent choix de sujet que Saladin de la part de la collection Ils ont fait l'histoire de Glénat/Fayard. Le personnage, objet de nombre de récupérations contemporaines, reste finalement assez peu connu en langue française, et mérite probablement cet éclairage de vulgarisation.

On trouve à la manoeuvre, côté historien, Julien Loiseau, agrégé d'histoire, ancien membre de l'Ifao, maître de conférences en histoire de l'islam à l'université Montpellier-3.

La bande dessinée se présente au fond comme une "histoire-bataille" retravaillée, ainsi que l'indique le making of à la fin du dossier en fin de volume. La guerre est devenue un métier et charpente l'économie et la société. La difficulté d'un portrait historique de Saladin tient à ce que ses biographes l'ont présenté comme le souverain musulman idéal. C'est cette image que les historiens s'efforcent depuis de décortiquer.

La BD prend le parti de brosser l'ensemble de la vie de Saladin, ce qui est probablement la meilleure solution. Né à Tikrit, aujourd'hui en Irak, en 1137 ou 1138, Saladin vient au monde dans un monde musulman divisé. Le père et l'oncle sont au service de l'émir de Mossoul, Zengi, qui reprend en 1144 le comté d'Edesse aux croisés et dont le fils Nur-ad-Din poursuit son oeuvre. Saladin est un Kurde, à une époque où ce sont surtout les Turcs qui tiennent le haut du pavé dans le monde militaire musulman. La chance de Saladin, c'est l'affaiblissement du califat chiite du Caire. Envoyé avec son oncle, qui meurt prématurément, Saladin devient vizir puis élimine le dernier des califes fatimides. Il prend en main l'Egypte et continue de défendre l'orthodoxie sunnite, par exemple contre la secte des Assassins. Les chrétiens ne sont donc qu'un adversaire parmi d'autres. Nur ad-Din meurt en 1174 après avoir quasiment réunifié la Syrie, mais son héritage est dispersé. Saladin prend la suite du sultan en jouant sur le djihad pour fédérer les musulmans. Néanmoins, il lui faut dix années, jusqu'en 1185, pour s'emparer de l'ancienne capitale du sultan et de Mossoul, subissant entretemps plusieurs échecs contre les croisés (comme Montgisard en 1177). La campagne de 1187, la victoire de Hattin et la reconquête de Jérusalem font entrer Saladin dans la légende. Même les échecs ultérieurs ne l'estompent pas. Mort en 1193, l'héritage de Saladin est lui aussi fragmenté mais si les Ayyoubides règnent jusqu'en 1260. Saladin a néanmoins fait de l'Egypte la clé de la victoire en Syrie-Palestine.

Excellent volume qu'on ne se lasse pas de relire.



7 commentaires:

  1. Le pauvre Fernand Braudel doit faire des sauts périlleux dans sa tombe...

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    1. Pourquoi, à cause de "l'histoire-bataille" ?

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    2. Oui, pour la concentration sur un seul personnage. Ce qui ne serait pas grave si ce n'était que le cas d'une BD mais c'est de plus en plus prégnant dans des travaux académiques (en France) qui oublient de plus en plus les idées des vieux maîtres... sigh

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  2. Je suis d'accord. Il y a une poussée depuis quelques années maintenant d'une vieille histoire dépassée (notamment dans les biographies, mais pas que) et dans le torrent de productions, vraiment une minorité de travaux d'historiens universitaires de qualité. Heureusement qu'il reste les universitaires -je ne parle même pas de ceux qui se prétendent historiens et qui écrivent, car il y en a beaucoup aussi...

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    1. On ne s'est pas compris. Que les "raconteurs d'histoires" racontent des histoires, bah, c'est dans l'ordre des choses, on va pas reprocher à quelqu'un qui n'est pas un historien sérieux de ne pas se comporter en historien sérieux.
      Ce qui est beaucoup plus problématique c'est que des universitaires supposément sérieux suivent peu ou prou sur la même voie. Si tu prend, par exemple, les "travaux" de Pascal Ory, de Patrick Boucheron ou de Nicolas Offenstadt (pour ne prendre que les cas les plus médiatiques) et que tu te demandes ce que les grands anciens du type Braudel en auraient pensé, tu es bien forcé de constater qu'il y a une baisse de régime assez alarmante.
      Ici, dans le cas de Julien Loiseau, c'est un peu le même problème. Je ne sais pas si tu as eu l'occasion de lire son bouquin sur les Mamelouks, mais du vaste n'importe quoi. Au lieu de se poser des questions qui pourraient aider à comprendre les structures de la période il s'interroge sur la définition de l'identité mamelouk et sur la création de l'espace urbain par les grands émirs. Je ne suis même pas sûr de faire justice au niveau de branlette post-moderne du truc.
      Mais le Julien mène bien sa barque. Pendant ce temps des mecs absolument brillants comme Franci Appelaniz reste dans l'ombre.
      Bon voilà, ça y est je suis vénère, je vais prendre une douche froide...

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  3. Ok on ne s'était pas compris en effet.

    Ory j'ai un livre de lui lu il y a longtemps ; il faudrait que je le relise et que je le fiche, je ne l'avais pas fait. Il ne m'avait pas marqué sinon je m'en serai rappelé. Offenstadt j'en ai en stock mais pas encore lu donc je ne peux pas me prononcer. Loiseau pareil, pas lu ses travaux.

    Y a-t-il une baisse de niveau ou un changement de pratiques ? Je m'interroge.

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  4. Mon expérience c'est qu'il y a effectivement une (grosse) baisse de niveau. Mais, ce n'est pas parce que les nouveaux universitaires sont moins bons que les anciens ou par hasard générationel. Il y a un manque de financement en France, ce qui interdit les grands projets (la seule façon d'aller plus loin que la surface). D'autres pays sont mieux lotis. En gros, les historiens suivent la voie de la psycho-culturalo-genro-sociologie parce que c'est moins cher et que c'est tout ce qu'ils peuvent se permettre.

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