lundi 25 janvier 2016

Djihad au pays de Cham 4/Les Libyens

Les Libyens sont, en 2011, alors que l'insurrection syrienne se militarise, encore occupés par leur propre guerre contre Kadhafi. Ce n'est qu'à la fin de l'année que les premières connexions entre la Libye et la Syrie se font jour. En novembre, après la chute de Kadhafi, le gouvernement provisoire libyen reconnaît en premier l'opposition politique syrienne comme seule interlocutrice et propose des armes, et même des combattants, au Conseil National Syrien. De nombreux Libyens souhaitent déjà à ce moment-là se battre contre le régime syrien, qui a soutenu Kadhafi1. Ce même mois, Abdulhakim Belhadj, ancien membre du Groupe Islamique Combattant en Libye, rencontre des représentants de l'Armée Syrienne Libre en Turquie. Il propose d'envoyer des combattants pour former les rebelles libyens2.

 

Dès le mois de février 2012, le gouvernement libyen reconnaît ne pas pouvoir endiguer le départ de volontaires libyens vers la Syrie. 3 jeunes hommes de Misurata sont ainsi tués au combat en Syrie ce mois-là3. Al-Mahdi al-Harati, l'ancien chef de la brigade révolutionnaire de Tripoli, est parti avec 30 Libyens. Il dirige Liwaa al-Umma, une brigade comprenant des Libyens, d'autres volontaires du monde arabe et des défecteurs de l'armée du régime syrien4. Les Libyens viennent fournir un encadrement aux rebelles syriens, qu'ils voient mal armés, désorganisés et désunis5. Dès le mois d'août, il est probable que plusieurs centaines de Libyens combattent en Syrie. Dans l'autre sens, Khaldun, un lieutenant déserteur du régime syrien, est envoyé en Libye pour acheter des munitions (Liwaa al-Umma est probablement financée par le Qatar)6. De nombreux volontaires libyens viennent de Gharyan, à 80 km au sud de Tripoli7.

A droite, Al-Mahdi al-Harati.
 
Logo de Liwaa al-Umma.




En 2013, l'attention se focalise d'abord sur Houssam al-Najjar, un binational libyen/irlandais, sniper auteur d'un livre sur son combat en Libye, et qui est parti rejoindre la brigade d'Harati8. D'anciens commandants rebelles libyens organisent des expéditions d'armes vers la Syrie, notamment de missiles sol-air SA-7 pour contrer l'action de l'aviation du régime9. En décembre, selon une étude d'Aaron Zelin, les Libyens figurent en 2ème place pour le nombre de tués parmi les combattants étrangers aux côtés de l'insurrection syrienne (201 morts au moins). La plupart viennent de Derna, Tripoli et Benghazi10. Ce même mois, une étude l'ICSR place la fourchette haute des départs de Libyens vers la Syrie à 556, en 5ème place au total derrière la Jordanie, l'Arabie Saoudite, la Tunisie et le Liban11.

Houssam al-Najjar, alias "Irish Sam", en position sur un toit à Alep, août 2012.



En mai 2014, avant même la naissance de l'Etat Islamique, le centre Meir Amit évoque le chiffre d'un millier de Libyens partis pour la Syrie. Certains Libyens ont formé en décembre 2012 une nouvelle brigade, Katibat al-Battar, qui s'aligne avec l'EIIL apparu en avril 2013 (ancêtre de l'EI). Cette brigade combat dans les provinces de Lattaquié, Idlib et même Deir-es-Zor12. Elle13 a des liens avec Ansar al-Sharia en Libye14. Un autre groupe composé de combattants libyens, Kataib al-Muhajireen, a été créé à l'été 2012 et combat dans la province de Lattaquié. Les fondateurs viennent d'Ansar al-Sharia, et participent à la grande offensive de Lattaquié à l'été 2013, avant de rallier le front al-Nosra en décembre de la même année15. Même au moment où l'EIIL doit faire face à l'offensive de groupes rebelles syriens puis au conflit ouvert avec le front al-Nosra, des Libyens continuent de partir pour rejoindre ses rangs, alors que d'autres sont déjà revenus en Libye16. Ce sont probablement des combattants de Katibat al-Battar, envoyés par l'EI, qui ont permis d'instaurer la loi de l'organisation à Derna et de rallier cette ville libyenne à l'EI en novembre 201417. En août, Harati, revenu quant à lui en Libye, est élu maire de Tripoli18.

Emblème de Katibat al-Battar al-Libi, la brigade libyenne de l'EI.


L'étude de l'ICSR parue en janvier 2015 montre cependant une stagnation du contingent libyen puisqu'elle estime à seulement 600 le nombre de Libyens partis se battre en Syrie et en Irak19. Mais comme le rappelle The Soufan Group, les provinces orientales de la Libye ont une longue tradition du djihad : al-Qaïda en Irak y avait recruté de nombreux kamikazes (les Libyens formaient manifestement le deuxième contingent étranger de l'organisation derrière les Saoudiens). L'islamisme radical y est présent depuis l'arrivée des Frères Musulmans chassés d'Egypte par Nassar, puis suite à la persécution orchestrée par Kadhafi. Le Groupe Islamique Combattant en Libye s'était nourri de cette persécution et du retour de vétérans libyens du djihad afghan pour entamer une véritable guérilla contre le dictateur en 1995-199820. 2015 voit aussi le déclin d'Ansar al-Sharia en Libye, le groupe islamiste qui avait attaqué le consulat américain à Benghazi le 11 septembre 2012. Le groupe avait lancé un processus élaboré de dawa mais a dû privilégier l'action militaire après l'offensive du général Haftar contre les groupes islamistes de l'est libyen en mai 2014. Il a été affaibli par la mort de son chef, Muhammad al-Zahawi, confirmée en janvier 2015, et par l'implantation de l'EI en Libye à partir de novembre 201421. Pour Small Arms Survey, il y a eu de fait trois vagues de combattants libyens en Syrie : les premiers derrière Harati, partis pour aider la révolution syrienne mais qui sont revenus après avoir constaté les difficultés au sein de l'insurrection ; une première vague de combattants inspirés par des motifs religieux, parmi lesquels Abu Abdallah al-Libi ; et une dernière vague constituée des recrues d'Ansar al-Sharia, entraînées dans des camps à Derna ou Benghazi. Le flot se serait relativement selon l'étude après le mois de mai 201422.




1http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/middleeast/syria/8917265/Libyas-new-rulers-offer-weapons-to-Syrian-rebels.html
2http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/africaandindianocean/libya/8919057/Leading-Libyan-Islamist-met-Free-Syrian-Army-opposition-group.html
3http://www.ft.com/cms/s/0/0976ef5e-5248-11e1-a155-00144feabdc0.html#axzz3y62VAaMa
4http://edition.cnn.com/2012/07/28/world/meast/syria-libya-fighters
5http://uk.reuters.com/article/uk-syria-crisis-rebels-idUKBRE87D06M20120814
6http://world.time.com/2012/08/27/libyas-fighters-export-their-revolution-to-syria/
7http://www.ipsnews.net/2012/09/libyan-weapons-arming-regional-conflicts/
8http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2013/03/irish-sam-hossam-al-najjar-soldier-libya-syria-book.html#
9http://foreignpolicy.com/2013/07/10/comrades-in-arms/
10http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/foreign-jihadists-in-syria-tracking-recruitment-networks
11http://icsr.info/2013/12/icsr-insight-11000-foreign-fighters-syria-steep-rise-among-western-europeans/
12http://www.terrorism-info.org.il/Data/articles/Art_20646/E_013_14_873825825_830074808.pdf
13http://www.aymennjawad.org/14708/muhajireen-battalions-in-syria-part-two
14http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/syria-the-epicenter-of-future-jihad
15http://www.aymennjawad.org/14708/muhajireen-battalions-in-syria-part-two
16http://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/libyans-war-without-end-battle-hardened-soldiers-who-ousted-gaddafi-recruited-to-help-jihadis-in-9580080.html
17http://www.haaretz.com/middle-east-news/1.625652
18http://www.independent.ie/irish-news/news/dublin-dad-elected-as-mayor-of-tripoli-in-libya-30492455.html
19http://icsr.info/2015/01/foreign-fighter-total-syriairaq-now-exceeds-20000-surpasses-afghanistan-conflict-1980s/
20http://soufangroup.com/tsg-intelbrief-the-international-hotbeds-of-the-islamic-state/
21http://www.hudson.org/research/11197-the-rise-and-decline-of-ansar-al-sharia-in-libya
22http://www.smallarmssurvey.org/fileadmin/docs/G-Issue-briefs/SAS-SANA-IB3-Foreign-Fighters.pdf

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