dimanche 11 octobre 2015

Yuri Fedorovich STREKHNIN (trad. J.F. GEBHARDT), Commandos from the sea. Soviet Naval Spetsnaz in World War II, Naval Institute Special Warfare Series, Naval Institute Press, 1996, 267 p.

Trois ans après avoir traduit les mémoires de V. Leonov, officier d'un détachement d'éclaireurs de la marine soviétique ayant servi dans le Nord puis dans le Pacifique pendant la Grande Guerre Patriotique, J. Gebhardt récidive avec cette autre traduction. Cette fois, il s'agit de celle d'un livre paru en 1962, écrit par un auteur soviétique ayant recueilli des témoignages et qui a travaillé sur des archives et sources secondaires, Y. Strekhnin (décédé l'année même de la parution de cette traduction en anglais de son travail).

Le détachement d'éclaireurs de la flotte de la mer Noire a été formé à la fin de l'été ou à l'automne 1941, à Sébastopol, avec des marins ou des fusiliers marins. Engagé dès novembre, le détachement éclate en trois parties en mai 1942 : une reste à Sébastopol, l'autre part rejoindre la flottille de la mer d'Azov à Novorossiysk, et la troisième est basée à Touapse en Géorgie. C'est là qu'arrive le héros du récit de Strekhnin, le lieutenant Kalganov, officier des fusiliers marins surnommé "la barbe", ce qui donne d'ailleurs le titre du livre soviétique. La parution de ce dernier suit de près des mémoires d'éclaireurs ce qui laisse à penser qu'un effort concerté a eu lieu côté soviétique, au début des années 1960, pour mettre en valeur ces unités. Gebhardt ne propose cette fois pas d'annexes ni d'introduction conséquente mais a rajouté des notes pour les explications qui sont d'ailleurs inexistantes dans le livre soviétique.



Strekhnin s'est intéressé au détachement d'éclaireurs de la flotte de la mer Noir après avoir rencontré un vétéran, Aleksey Ckheidze, qui a perdu les deux mains, la vue et une grande partie de son audition après la guerre dans un accident, et qui recherchait ses anciens camarades. Et c'est ainsi qu'il a découvert "la barbe", qui avait juré de ne jamais se raser avant la défaite de l'Allemagne...

Strekhnin commence le récit en racontant comment Kalganov, en juin 1942, se glisse sur les arrières allemands après s'être déguisé avec un de ses hommes en volontaire musulman de l'armée allemande (uniforme pris sur un homme capturé par les partisans) pour prendre un prisonnier, qui finalement ne peut être ramené et doit être abandonné pendant le repli. A l'été 1943, devant Novorossiysk, les éclaireurs jouent aux snipers face aux lignes allemandes. Lors de la destruction de deux bunkers gênant un repli, Yusupov, un vétéran du bataillon de skieurs constitué de fusiliers marins qui avait opéré contre les Finlandais depuis Kronstadt en 1939, est tué. Kalganov est décoré de l'ordre d'Alexandre Nevsky par le général Leselidze, commandant la 18ème armée.

Un peu plus tard, Kalganov est parachuté avec ses hommes pour rejoindre deux autres groupes d'éclaireurs déposés en juin 1943 entre Chatyrdag et la montagne noire, au nord de Yalta, en Crimée, et qui travaillent avec les partisans pour surveiller les mouvements de navires en particulier. Parmi leurs opérateurs radios figure un ancien républicain espagnol. Les éclaireurs guident par exemple des Pe-2 pour détruire un convoi de barges sortant de Yalta. Ils sont en contact avec les partisans et la résistance urbaine ; ils doivent liquider un agent allemand qui cherche à se faire passer pour un habitant du cru. Morozov, un des éclaireurs, se rend déguisé dans Yalta pour établir le contact avec Lida, survivante d'un réseau de résistance décimé par les Allemands. Au printemps 1944, les éclaireurs capturent un officier SS sur une route pour obtenir des informations. Leur situation alimentaire se dégrade faute de ravitaillement suffisant ; Zolotukhin, un des éclaireurs, est pris à piocher dans un container parachuté, et n'obtient qu'à grand peine une chance de se racheter. En mars 1944, cerné par des patrouilles allemandes, ils doivent se cacher sous des feuilles mortes et attendre que 5 lignes successives de soldats allemands leur soient passées dessus... le 13 avril, après que Yalta ait été abandonnée, les éclaireurs sortent de la montagne.

Les éclaireurs sont alors en contact avec les résistants de Sébastopol, dont les chefs sont arrêtés par les Allemands. Pour obtenir des informations, Kalganov se rend à Balaklava et capture un Russe, chef adjoint de la police, qu'il retourne. Ce dernier lui amène un informateur de la Gestapo, aussitôt liquidé, puis accomplit d'autres missions dans la ville. En allant voir la famille de cet agent double, Kalganov manque d'être fusillé par le NKVD en raison de ses vêtements civils et de ses allées et venues avec le policier ! Ce dernier opère jusqu'à la chute de la ville et la retraite par mer des Allemands (il doit notamment retrouver le major allemand qui dirigeait la Gestapo dans Sébastpol), après quoi Kalganov lui conseille de se rendre au NKVD pour bénéficier d'une clémence due à ses actions avec le détachement (sans que l'on sache comment l'affaire se termine...).

A l'été 1944, Kalganov, en permission, visite les environs de Touapse, notamment un village près du sanatorium de Magra. C'est là qu'il avait fait ramener Nord, un chien de berger dressé pour accompagner son détachement qu'il avait obtenu d'une paysanne, mais qui ne supportait pas l'avion et qu'il n'avait pas pu emmener en Crimée. Malheureusement la maison a été détruit lors d'un raid aérien et la paysanne et le chien sont morts.

Les éclaireurs opèrent ensuite avec la flotille du Danube, constituée en avril 1944, sur le Zhuchka, un patrouilleur de prise. Le 24 août, les éclaireurs précèdent le 3ème Front d'Ukraine et opèrent près du village yougoslave de Raduyevats. Avec l'aide d'un partisan, Radule, les éclaireurs capturent deux "langues" dans le village. Quelques jours plus tard, ils doivent déterminer si il existe un passage pour la flotille de l'amiral Gorshkov devant le village de Prakhovo, où les Allemands ont dressé une ligne de navires sabordés. C'est à ce moment que Chkeidze rejoint le détachement. Sous le feu, les éclaireurs plongent et trouvent un passage, dans lequel le Zhuchka s'engouffre plus tard pour guider les autres navires. Une nuit, alors qu'ils remontent le Danube pour aller aider des fantassins attaqués par les Allemands près du village de Mikhaylovats, ils capturent un patrouilleur roumain près de l'île de Mare, resté en arrière pour attendre les Soviétiques. Le 2 octobre 1944, les éclaireurs sont les premiers sur le canal des "Portes de Fer", à la frontière roumaine. Ils capturent lors d'une autre mission à Golubats, derrière les lignes allemandes, dans la direction de Belgrade, un lieutenant de l'armée Vlassov (Russes au service des nazis). Plus tard, ils partent en reconnaissance pour examiner le pont de chemin de fer de Panchevo, qui relie ce faubourg de Belgrade à la ville, puis participent aux combats de rues. Ils sont parmi les premiers à entrer dans la forteresse de Kalemegdan, où ils capturent des officiers allemands et de précieux documents.

En décembre 1944, le détachement est devant Budapest assiégée. Une opération "céréales" est menée pour récupérer le blé d'une grange en feu, pour le distribuer à la population ; comme le note Gebhardt, l'épisode ressemble furieusement à celui des mémoires de Leonov où les vivres confisquées par les Allemands dans un village norvégien sont distribuées à la population... Lors d'une mission sur l'île de Margit, en janvier 1945, sur le Danube, où les éclaireurs doivent repérer les batteries d'artillerie allemandes, ils découvrent une piscine ou s'égaient des Landsern, bientôt dispersés à coups de grenades. A la même période, les éclaireurs montent une opération complexe, avec l'aide de renseignements glanés parmi les habitants, pour s'emparer des documents relatifs aux mines et défenses sur le Danube en amont de Budapest, à la capitainerie du port de Pest. Il faut deux voyages nocturnes devant la résistance d'un coffre. Poursuivi lors de leur repli, le 17 janvier 1945, les éclaireurs doivent se retrancher dans un bâtiment et sont repoussés d'étage en étage, avant d'être dégagés par des camarades amenant une unité d'infanterie à la rescousse. Une semaine avant la chute de Buda, début février, les éclaireurs utilisent les égoûts lors d'une mission particulièrement éprouvante pour s'emparer de deux "langues" près du château de Buda qui sont ramenées par le même chemin. Le 11 février, lors d'une autre mission pour faire des prisoniers, les éclaireurs combattent dans Buda aux côtés de Hongrois pro-soviétiques, avec lesquels ils détruisent un half-track. Le 19 mars, les éclaireurs doivent trouver un passage pour la flotille près du pont ferroviaire d'Esztergom, détruit par les Allemands. Mission périlleuse durant laquelle les éclaireurs croient avoir perdu l'un d'entre eux, Malakhov, qui a en fait été capturé par les Allemands et parvient à s'échapper. Le 7 avril, les éclaireurs accompagnent les canons automoteurs soviétiques sur la route de Vienne. C'est dans son lit d'hôpital que Kalganov apprend la capitulation allemande, où il se trouve depuis plusieurs mois en raison d'une blessure mal soignée infectée par les égoûts de Budapest. En 1959, comme Leonov et ses vétérans, Chkeidze, désormais bien diminué, parvient à réunir les anciens du groupe à Moscou.

Plus riche que les mémoires de Leonov en termes de récits d'opérations, ce livre souffre en revanche de l'absence de documents iconographiques et du peu de cartes insérées par le traducteur dans le texte.


5 commentaires:

  1. Lien de votre fiche mit à l'instant sur le forum de 1940 FTL :)

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  2. Merci pour cette recension, décidément sur le thème "forces spéciales" vous me gâtez ces temps-ci ^^

    Cette fiche est d'autant plus intéressante que, contrairement aux mémoires de Starinov, Leonov ou Babikov, celles de Yuri Strekhnin ne sont pas mentionnées dans "The Petsamo-Kirkenes Operation" ni "Inside Spetsnaz: Soviet Special Operations" dirigé par William Burgess.

    J'en profite pour signaler que l'increvable éditeur Osprey a sorti récemment un opus dans sa série "Elite" sur les Spetsnaz, de bonne facture : https://ospreypublishing.com/spetsnaz-russia-s-special-forces.

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  3. Bonjour,

    Merci. Il faut que je lise le Osprey alors.
    En fait, je comptais faire un article de magazine sur les forces spéciales soviétiques pendant la guerre pour un magazine. C'est pour ça notamment que j'avais pris ces livres.
    Mais ça ne s'est jamais fait, le sujet n'était pas "porteur" commercialement (sic).

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  4. Je viens de repenser à votre remarque en voyant qu'au sommaire d'un ancien B&B (n°66 avril-mai 2015) il y avait un article sur l'OMBSON. Dans le genre sujet pas porteur, c'est fort.

    Sinon, il est peut-être possible de le rendre plus porteur en élargissant à la période guerre froide, mais c'est une autre paire de manches.

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    1. Connaissant B&B pour y a avoir écrit, je demande à voir comment était écrit l'article (et s'il citait ses sources). Ils peuvent faire dans le pas porteur mais pas comme il faut.

      C'était pour le magazine 2ème Guerre Mondiale, difficile d'élargir à la guerre froide dans ce cas-là (!).

      Mais oui ça demanderait beaucoup plus de travail...

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