dimanche 4 octobre 2015

Viktor LEONOV (trad. James F. Gebhardt), Blood on the shores. Soviet naval commandos in World War II, Naval Institute Press, 1993, 215 p.

Le nom de Viktor Leonov n'est pas très connu en dehors des forces armées russes, et avant elles, soviétiques. Pourtant, ce personnage a l'insigne d'honneur de figurer parmi les 115 héros de l'Union Soviétique à avoir reçu le titre deux fois pendant la Grande Guerre Patriotique.

James Gebhardt, spécialiste de la traduction de textes militaires soviétiques, présente ainsi les mémoires de Léonov, originellement parues en 1957 au sein de la marine soviétique, qui en avait purgé certains passages. Gebhardt a pu rencontrer Leonov avec la fin de la guerre froide et traduire ses ouvrages (car il y en a eu plusieurs) sans passer par la censure de l'époque soviétique. Leonov a dirigé plusieurs groupes d'éclaireurs de la marine soviétique, l'équivalent des Navy Seals comme il l'explique, qui ont été environ 600 pendant la guerre. Issu d'une famille communiste des environs de Moscou, Leonov est incorporé dans la marine en 1937 et sert 3 ans dans les sous-marins de la flotte du Nord, avant de passer dans les ateliers de réparation de Polyarni -devenant aussi en 1940 membre du parti. Quelques jours après l'invasion allemande du 22 juin 1941, il rejoint le "détachement de reconnaissance du quartier général de la flotte du Nord", une unité pour les opérations spéciales derrière les lignes dont le concept avait été formulé dès 1934 par un jeune officier d'état-major, Isakov, qui l'avait mis en pratique durant la guerre d'Hiver contre la Finlande. L'amiral Golovko, qui commande la flotte du Nord, doit faire face à l'offensive allemande contre Mourmansk : il faut des renseignements sur ce qui se passe sur la côte, le flanc gauche des Allemands, sur leurs arrières immédiats et sur les littoraux finnois et norvégiens depuis lesquels ils opèrent. Le capitaine Vizgin, qui commande le renseignement de la flotte du Nord, commence à recruter parmi les athlètes et les marins de Mourmansk et dans la communauté norvégienne communiste exilée depuis 1940. Le 5 juillet 1941, Golovko autorise la formation du détachement de reconnaissance, avec 65 à 70 hommes, cantonnés dans les baraquements des sous-mariniers de Polyarni, à l'abri des regards indiscrets. Leonov est recruté à ce moment-là.



Leonov raconte tout son parcours durant la guerre jusqu'en 1945, mais comme Gebhardt le rappelle, il oublie un aspect des missions de l'unité : celle de renseignement dans le nord de la Norvège occupée. Le capitaine Vizgin conduit un premier groupe dans la péninsule de Varanger dès le mois de septembre 1941. Comme Vizgin se rend compte rapidement qu'il est impossible sur place d'entretenir une guérilla, il crée une organisation spécifique pour la collecte de renseignements avec des équipes comprenant 2 Norvégiens et un opérateur radio soviétique. Les insertions continuent jusqu'à l'automne 1943. A ce moment-là, les Allemands démantèlent le réseau soviétique après avoir fait parler un prisonnier et attirent un sous-marin soviétique dans une embuscade. Les Soviétiques essaient même d'utiliser 2 Allemands prisonniers qui rejoignent leurs camarades une fois parachutés. Dès lors, le détachement de reconnaissance est mis à contribution pour ces missions de renseignement longue distance. La dernière équipe est déposée en octobre 1944 et récupérée en janvier 1945.

Ces détachements navals de reconnaissance rentrent pleinement dans la catégorie des forces spéciales. Ce sont de petites unités dépendant directement du commandant d'une flotte ou d'une flotille, qui peuvent être déplacées d'un théâtre d'opérations à l'autre. La sélection est sévère : on recherche des candidats sportifs, fiables politiquement, avec une connaissance des langues. Ces unités manifestent un certain esprit d'indépendance. Elles accomplissent des missions sur le plan tactique mais qui ont un impact opératif ou stratégique.

Leonov raconte son engagement quelques jours après le 22 juin 1941, et la mort de son ami Sasha Senchuk dès la première opération, sur la rivière Litsa, de même qu'un des 3 Nikolay parmi leurs camarades qui s'étaient engagés juste avant eux, Ryabov. Le deuxième raid est dirigé par le major Dobrotin, un vétéran de la guerre civile.

Les éclaireurs opèrent souvent près de l'embouchure de la rivière Litsa, où les Allemands ont le plus avancé en direction de Mourmansk, et notamment près du cap Pikshuev, dans la baie de Motovskiy de la mer de Barents. A ce moment-là, l'unité accueille une femme, Olga Paraeva, une Carélienne. Les éclaireurs attaquent un bunker sur le cap. Le repli après la prise de l'objectif se fait sous le feu des appareils allemands qui endommagent la vedette Kasatka du major Dobrotin, qui est blessé. Les Soviétiques tentent aussi un raid sur l'aérodrome de Luotsari, près de la rivière Petsamo, organisé à la hâte avec des détenus des prisons de Mourmansk libérés pour ce faire, qui échoue. Blessé, Leonov revient à temps dans son unité, en novembre 1941, pour mener un raid spectaculaire contre un dépôt ennemi. En novembre 1941, une nouvelle tentative contre l'aérodrome de Luostari échoue, mais les Soviétiques continuent à insérer jusqu'en mars 1942 des équipes pour observer les arrières des Allemands, qu'il faut parfois récupérer en catastrophe quand elles ont été repérées.

Leonov décrit la fameuse opération contre la colline 415, entre les rivières Litsa et Titovka. Le détachement d'éclaireurs navals soviétiques s'en empare et repousse les assauts des chasseurs alpins allemands en attendant les renforts des fusiliers marins, en mai 1942. Les éclaireurs tiennent la position une semaine entière avant d'être évacués. Au début de l'été, un détachement part de nouveau observer l'aérodrome de Luostari.

Leonov raconte l'arrivée d'une nouvelle recrue venue de l'artillerie côtière, Babikov, qui lui aussi écrira ses souvenirs de l'unité. Ainsi que l'étrange histoire de deux frères bavarois, officiers tous les deux : l'un est capturé par les éclaireurs, qui tuent plus tard son frère venu sur ce front pour retrouver son frère porté disparu...

Un peu plus tard, les éclaireurs s'attaquent à un autre cap, à l'embouchure de la rivière Titovka, Mogilnyy. La mission se passe mal : les fusiliers marins ne peuvent tenir le rythme de progression des éclaireurs, qui se retrouvent encerclés par les chasseurs alpins allemands sur une position prise à ces derniers. Les éclaireurs percent l'étau en direction de la mer, pour êtré évacués, par une attaque frontale : ils ne sont plus que 8, dont 2 non blessés. Les décorations pleuvent pour compenser ces pertes assez lourdes.

Leonov, avec Dubrovskiy, le commissaire politique de l'unité, conduit ensuite des missions dans la péninsule norvégienne de Varanger. L'unité s'entraîne aux débarquements amphibie. Des opérations sont menées sur la petite île de Lille Ekkeroy. Il s'agit de détruire le phare installé là. Les éclaireurs sont souvent déposés par le cutter de Shabalin, un marin également deux fois héros de l'Union Soviétique. Lors d'un raid sur le cap Kalnes, en décembre 1943, les éclaireurs apprennent d'un vieux Norvégien qu'on les surnomme dans le pays les "diables noirs". En février 1944, ils mènent un raid dans le Batsfjord, encore plus au nord de la péninsule. Comme le rappelle Gebhardt dans ses commentaires, à travers les autres écrits de Leonov et ceux de Babikov, ces raids ne s'effectuent pas sans pertes, parfois, pour les Soviétiques.

Le détachement reçoit un nouveau zampolit, Guznenko, qui doit couvrir un des colosses du régiment, Lysenko, impliqué dans une bagarre avec deux camarades qui ont fait le mur -et qui sont chassés de l'unité. Les éclaireurs sont déplacés dans la péninsule de Rybachiy où ils s'entraînent pour l'assaut du cap Krestovyy, un bastion des chasseurs alpins. Guznenko est un officier expérimenté qui a combattu dans l'île de Hanko. L'opération contre le cap Krestovyy, qui protège le port de Liinakhamari, débute le 10 octobre 1944. Les éclaireurs doivent attaquer le cap, dans la baie de Petsamo, par l'arrière, en coordination avec des fusiliers marins. Le cap abrite plusieurs batteries d'artillerie qui surplombent le port. Le combat est particulièrement dur ; les Allemands envoient des renforts depuis le port pour tenter de reprendre le cap pris par les éclaireurs. Ceux-ci font au final plus d'une centaine de prisonniers. Ils ont perdu 10 tués (dont Lysenko) durant l'assaut. Les éclaireurs participent également à l'opération contre Kirkenes. Dans le village de Kiberg, au sein de la péninsule de Varanger, ils sont accueillis en libérateurs par les Norvégiens. En mai 1945, l'Allemagne capitule ; les éclaireurs sont revenus à Polyarni. Certains passent dans la réserve. Leonov et d'autres sont transférés en juin en Extrême-Orient.

Deux sections du détachement s'entraînent aux débarquements amphibie à Vladivostok. Le 11 août, deux jours après le début de l'offensive soviétique en Mandchourie, les éclaireurs partent à la conquête de Yuki, au nord-est de la Corée, sur la côte. La ville a été évacuée par les Japonais. A Rasin, le 12 août, les éclaireurs sont précédés d'un intense pilonnage de l'aviation navale et doivent laisser la place aux fusiliers marins devant l'opposition rencontrée. Les éclaireurs doivent ensuite prendre Seisin, port de 200 000 habitants, plaque tournante du ravitaillement de l'armée du Kwantung. Le chef des renseignements de la flotte, le colonel Denisin, accompagne les éclaireurs. Les Japonais s'accrochent et les éclaireurs doivent entamer un combat de rues, bientôt soutenus par les tirs d'une frégate et d'un dragueur de mines. A Wonsan, alors que les Japonais ont déjà capitulé, les Soviétiques doivent faire rendre les armes aux troupes japonaises dans une situation très tendue. 5 000 Japonais déposent les armes devant Leonov, qui reçoit son deuxième titre de héros de l'Union Soviétique. Dix ans après la fin de la guerre, Leonov organise une rencontre des survivants de son unité.

Pour compléter cette traduction originale, Gebhardt a inséré des documents allemands capturés en annexe évoquant les éclaireurs de la flotte du Nord, une équivalence des grades pour s'y retrouver dans le texte, ainsi qu'une présentation succincte de tous les détachements des flottes et flotilles de la marine soviétique pendant la guerre.

6 commentaires:

  1. Merci beaucoup pour ce résumé. Les francophones sont toujours à la peine niveau traduction.

    F.V.

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  2. Merci pour vos présentations en général, et celle-ci sur un thème qui m'intéresse et un livre dont je n'avais pas entendu parler en particulier.

    James F. Gebhardt a notamment écrit un ouvrage "The Petsamo-Kirkenes Operation", qui parle de cette offensive dans le grand nord et détaille les opérations commando qui ont eu lieu à cette occasion. Il doit se trouver sur le web mais les sites officiels de l'Army sont un peu chaotiques.

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  3. Merci.
    Je connais de nom l'ouvrage dont vous parlez mais pas encore lu (il est dispo en ligne en effet).
    Par contre j'en ai encore un traduit par Gebhardt, sur le même sujet que celui-là (de la fiche), à présenter ici.
    Cordialement.

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  4. Les exploits romancé du [i]181e Détachement de Reconnaissance Spéciale[/i] sur le forum ''1940, la France continue la guerre'' se trouve dans le chapitre suivant :)

    Février 43 Intégrale Europe du Nord en 1943 - Europe du Nord

    http://www.1940lafrancecontinue.org/forum/viewtopic.php?p=42755

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  5. Sur le forum 1940, on à fait part d'un autre livre sur le sujet, il s'agit de celui dont vous voulez mettre également écrire une fiche de lecture ?

    Commandos from the Sea: Soviet Naval Spetsnaz in World War II (Naval Institute Special Warfare) Hardcover – October 1, 1996
    by Yurly Fedorovich Strekhnin (Author), Yuriy F. Strekhnin (Author), James F. Gebhardt (Translator)

    http://www.amazon.com/Commandos-Sea-Spetsnaz-Institute-Special/dp/1557508321
    : Commandos from the sea, auteur Yuriy Fedorivich Strekhin.

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  6. C'est bien ce livre-là. Je l'avais lu une première fois mais pas fiché. Je viens de terminer de le relire et je le ficherai sous peu.

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