vendredi 23 octobre 2015

Tom COOPER, Arnaud DELALANDE et Albert GRANDOLINI, Libyan Air Wars Part 1 : 1973-1985, Africa@War 19, Helion, 2015, 64 p.

Ce livre est le premier volume d'une trilogie consacrée aux combats aériens menés par la force aérienne de la Libye de Khadafi. Il est signé par Tom Cooper, spécialiste bien connu des forces aériennes, en particulier du monde arabe et africain, Albert Grandolini, surtout connu pour son travail sur la guerre du Viêtnam, et Arnaud Delalande, qui tient le blog Puissance aérienne depuis maintenant quelques temps.

Le trio d'auteurs rappelle que c'est en Libye qu'a été menée la première campagne aérienne de l'histoire, lors de l'invasion italienne de ce qui est alors une province de l'empire ottoman, en 1911. Plus globalement, l'objectif de cette trilogie est de relater l'affrontement aérien entre la Libye de Khadafi et les pays occidentaux, sur fond de guerre au Tchad et au Soudan, entre 1973 et 1989 grosso modo. Au final, pour ce premier tome, le pari est plutôt réussi.

Après un bref rappel historique et géographique, on en vient au coeur du sujet. La force aérienne libyenne ne naît, tout comme son armée, qu'après la Seconde Guerre mondiale, relativement tard, en 1962, sous le roi Idriss. L'aviation est alors réduite à la portion congrue, les premiers appareils étant fournis par les Américains. Après le coup d'Etat de septembre 1969, le Conseil de Commandement Révolutionnaire nomme le lieutenant-colonel al-Farijani chef de l'armée de l'air. La Libye cherche à augmenter son potentiel aérien alors que les Anglais et les Américains évacuent le pays deux ans après le coup d'Etat. Le pays se tourne alors vers la France et commande en particulier des Mirages V. Manquant de pilotes qualifiés, la Libye propose alors à l'Egypte de Nasser de lui prêter ses Mirages et d'envoyer ses pilotes se former avec les Libyens en France. Paris est peu regardant d'autant qu'elle vend clandestinement à la même époque des Mirages V à Israël. C'est également par cet échange entre la Libye et l'Egypte que les premiers instructeurs soviétiques arrivent dans le pays et peuvent manoeuvrer le Mirage V utilisé par les Israëliens, ce qui sera d'une grande utilité pour les conflits israëlo-arabes qui vont suivre. Les premiers Mirages arrivent en Libye fin 1971 et équipent le No. 1001 Squadron encadré par des instructeurs pakistanais. Parallèlelement les relations entre Kadhafi et les Occidentaux se dégradent après que des Phantoms israeliens aient abattu un Boeing 727 libyen égaré au-dessus de la Libye en février 1973. Kadhafi fait tirer sur un C-130 américain, puis annonce que le golfe de Syrte fait partie des eaux territoriales libyennes. Enfin, il tente de couler le paquebot Queen Elizabeth II en retournant l'équipage d'un sous-marin égyptien, tentative qui échoue et qui pousse Sadate à se détourner de lui.

Kadhafi n'est pas tenu au courant des préparatifs égyptiens pour la guerre du Kippour, ce qui le met dans une rage folle, même s'il consent à prêter ses Mirages aux Egyptiens. La négociation avec Israël accroît encore son animosité, et les Egyptiens songent déjà à attaquer la Libye. Kadhafi qui veut s'éviter le manque d'armes et de munitions en cas de conflit comme cela est arrivé aux Syriens et aux Egyptiens, veut transformer la Libye en véritable arsenal. Il se tourne alors vers l'URSS qui fournit à partir de 1974 une cinquantaine d'intercepteurs MiG-23, 35 chasseurs-bombardiers du même modèle, une soixantaine de MiG-21 et 14 bombardiers Tu-22. En 1978-1979, la France livre également 38 Mirages F1 et en 1980 l'Italie 20 hélicoptères CH-47. Farijani commande également 230 appareils d'entraînement SF 260 à l'Italie et 50 Soko Galeb et Jastreb J-21 à la Yougoslavie où les pilotes libyens s'entraînent aussi. Mais la Lybie manque considérablement de pilotes : l'armée libyenne ne compte que 30 000 hommes en 1976... il faut faire venir des Syriens pour prendre en main 2 escadrilles de MiG-23 et une centaine de pilotes et de techniciens nord-coréens pour les MiG-21 entre 1979 et 1981. En outre, les pilotes libyens sont formés à différentes écoles : américaine pour les plus anciens, puis française, soviétique, arabe ce qui entraîne un manque de cohésion. Si on rajoute à cela les problèmes matériels (avec le MiG-23 notamment) et les purges effectuées par Kadhafi, on comprend que la force aérienne libyenne souffre d'un manque d'efficacité.

Les relations se détériorent entre Kadhafi et l'Egypte, qui négocie alors avec Israël. La guerre éclate en juillet 1977. La Libye subit une sévère correction sur le plan aérien, perdant près de 30 appareils, et 80 véhicules dont une bonne partie détruit par l'aviation égyptienne. Farajani est remplacé à la tête de l'aviation par le colonel Salleh. En 1978 arrivent les premiers des 36 Su-22 achetés à l'URSS qui doivent compenser les faiblesses des MiG-23, puis ce sont 60 MiG-25 qui sont commandés. Enfin les Tu-22 commencent à également à équiper l'aviation libyenne. La Libye achète également des Il-76, des An-26, des hélicoptères Mi-8 et Mi-25 et des Aeritalia G.222T. Malgré cette débauche de matériels, la force aérienne libyenne n'a qu'une vingtaine d'escadrilles opérationnelles, en sous-effectifs, ce qui reste peu.

Kadhafi s'est d'ores et déjà impliqué au Tchad voisin, au sud. Faute de place, le volume ne peut détailler les soubresauts du pays après l'indépendance, notamment avec les rébellions, période particulièrement complexe. Le pays dispose de sa propre armée et d'une petite force aérienne avec notamment des C-47. La France est amenée à intervenir plusieurs fois dans le Tchad du président Tombalbaye, secoué par des rébellions, et maintient sur le plan aérien un dispositif de réaction rapide en Afrique. Ce sont des AD-4N Skyraiders qui assurent d'abord l'appui au sol en 1968, puis en 1969 avec l'opération Limousin qui voit aussi l'intervention d'hélicoptères de l'Aéronavale (HSS-1). Kadhafi ne soutient qu'une partie du Frolinat, la rébellion tchadienne, à partir de 1971, mais il met la main sur la bande d'Aouzou, région frontalière de la Libye, en 1972-1973. En 1977-1978, la Libye arme et encadre la 2ème armée du Frolinat du Tibesti, et fournit notamment des missiles sol-air portables SA-7 qui tiennent à distance l'aviation tchadienne (ENT, Escadrille Nationale Tchadienne) formée par les Français. La France intervient ensuite pour empêcher que les rebelles ne s'emparent de N'Djamena : c'est l'opération Tacaud où se distinguent les Jaguars. Il faut noter que le volume ne parle pas de la guerre menée au même moment par la Libye en Tanzanie, qui fera l'objet d'un volume séparé. Par contre il mentionne l'intrusion de rebelles tunisiens soutenus par la Libye en 1980 en Tunisie, tentative qui échoue. Une des rares déceptions dans le livre est la description de l'intervention massive des Libyens en 1980 pour appuyer Goukouni Oueddeï en lutte contre Hissène Habré : on aurait aimé avoir davantage de détails sur les opérations aériennes menées par les Libyens, mais il est vrai que les informations sont éparses.

Le chapitre suivant évoque les combats bien connus avec l'arrivée au pouvoir de Reagan aux Etats-Unis. A noter tout de même que les incidents aériens se multiplient dès 1978, avant l'élection de Reagan. Le 19 août 1981, lors d'une incursion de l'US Navy dans le golfe de Syrte, 2 F-14 Tomcats de la VF-41 du Nimitz abattent 2 Su-22 libyens. Les pilotes américains ont également l'occasion de se frotter aux MiG-25. Les Américains mettent ainsi en pratique les leçons tirées depuis la guerre du Viêtnam. Ils auraient aussi bénéficié des informations fournies par un transfuge soviétique Tolkatchev, à partir de 1979, sur les systèmes de défense sol-air et les appareils de l'URSS. La Libye s'est retirée du Tchad (sauf la bande d'Aouzou et le nord) fin 1981. Après la reprise du pouvoir par Hissène Habré, elle soutient l'offensive du GUNT, son allié tchadien, au printemps 1983. La France quant à elle envoie 60 membres du SDECE avec des missiles MILAN et Redeye pour soutenir Habré. En juillet, l'aviation libyenne intervient massivement sur Faya-Largeau (MiG-23, Mirage F1, Su-22) ce qui entraîne la chute de la place et l'opération Manta déclenché par les Français, avec une composante aérienne comprenant pour la première fois des intercepteurs. Les escarmouches ont lieu avec les appareils Libyens et les Français perdent plusieurs Jaguars, un au combat et d'autres par accident. L'ouvrage se termine sur le retrait mutuel négocié avec les Libyens qui s'avère être un jeu de dupes, Kadhafi maintenant ses troupes au Tchad.

Outre la bibliographie en fin d'ouvrage, on trouvera dans le livret central des profils couleur, des cartes et des photos en plus de celles qui parsèment le reste de l'ouvrage. On remarque juste quelques erreurs de date dans le livre, avec des années qui ne sont pas les bonnes (1980 pour 1981 ou 1982 pour 1983).

7 commentaires:

  1. A propos de l'avion libyen abattu en février 1973 par les Israëliens, une autre version en est donnée dans le livre de J.J. Benitez, Cheval de Troie II Un passage (anecdotique dans cet ouvrage) qui nous explique comment les grandes puissances font les guerres et manipulent l'opinion. A lire absolument.

    RépondreSupprimer
  2. Ce type a l'air surtout d'un grand illuminé ...

    RépondreSupprimer
  3. Je n'ai pas encore lu le livre, est ce un recueil des articles deja parus sur le site acig.info ? Quoiqu'il en soit et meme si c'est le cas, les ouvrages de Mr Cooper ne cessent de me passionner....donc, une future acquisition en perspective.

    Quant au "je ne sais pas trop comment le qualifier alors je m'abstiens" de j.j. Benitez, ce n'est en aucun cas une nouvelle version, c'est une oeuvre de fiction...

    RépondreSupprimer
  4. Je ne pense pas que ce soit un recueil d'articles d'Acig, a priori...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En fait je ne le pense pas non plus, ce livre doit plutôt être l'aboutissement de ces articles, qui, il faut le dire, étaient quand même très bien documentés sur le sujet.

      Rien que le résumé donne l'eau à la bouche...

      Supprimer