mardi 27 octobre 2015

Rémy DESQUESNES, Les poches de résistance allemandes sur le littoral français août 1944-mai 1945, Histoire, Editions Ouest-France, 2011, 128 p.

Dans ce petit ouvrage richement illustré des éditions Ouest-France, Rémy Desquenes, auteur d'une thèse de doctorat sur le mur de l'Atlantique, s'intéresse aux poches de résistance allemandes sur le littoral français en 1944-1945.

Ces poches sont issues du fameux ordre des "forteresses" (Festungen) décrété par Hitler en janvier 1944. Si quelques-unes tombent dans les premiers mois suivant le débarquement, d'autres vont tenir jusqu'à la capitulation allemande. Inutiles sur le plan stratégique car ne menaçant pas le ravitaillement allié -surtout après la capture d'Anvers-, ces poches sont plus un élément de propagande pour le Reich agonisant ; de la même façon, les Français mettront un point d'honneur à en réduire certaines pour montrer leur participation aux combats sur le sol national. Le livre veut présenter un tableau général du phénomène et des protagonistes.

 

Les Festungen, créées autour des grands ports de la côte française, sont maintenues sur l'Atlantique et la Manche le 17 août après qu'Hitler ait pris la décision d'évacuer le sud de la France, directive confirmée le 4 septembre alors qu'Anvers est tombée. Sur un peu moins de 1% du sol français, environ 95 000 soldats allemands restent prisonniers de ces poches, avec 1 300 pièces d'artillerie. A Dunkerque, une garnison de 12 à 15 000 hommes sert une trentaine de pièces lourdes, sous les ordres d'un chef inflexible, le vice-amiral Frisius. A Lorient, la présence de la base sous-marine explique la très importante couverture en artillerie (plus de 400 pièces, des lourdes à la DCA légère). La garnison comprend 25 000 hommes commandés par le général Fahrmbacher et l'amiral Matthiae, et 15 000 civils sont inclus dans la zone de défense. Saint-Nazaire est la plus grande poche allemande : 2 000 km², 30 000 hommes sous les ordres du général Junck, des prisonniers italiens désarmés en 1943 et pas moins de 120 000 civils. Celle de La Rochelle-La Pallice-Ré-Oléron n'aligne que 200 pièces d'artillerie, et 15 000 hommes commandés par le contre-amiral Schirlitz. Royan et la pointe de Grave, situées de part et d'autre de l'embouchure de la Gironde, regroupe 10 000 hommes et 300 pièces environ.

Les Américains sont les premiers à aborder les poches après la percée de Cobra. La 4th Armored Division monte la garde devant Saint-Nazaire et Lorient avant d'être relevée en septembre par la 94th Infantry Division. Le 8 août 1944, le GPRF désigne le général Borgnis-Desbordes pour organiser les FFI de Bretagne en véritables unités militaires. Le processus démarre en octobre : 12 000 maquisards bretons forment ainsi la 19ème division et 16 500 hommes la 25ème division du colonel Chomel. En janvier 1945, la 66th Infantry Division remplace la 94th après avoir perdu 800 hommes lors du torpillage du paquebot Léopoldville. Dès septembre 1944, en visite à Saintes, le général de Gaulle fait connaître son désir de reprendre certaines des poches aux Allemands. Le colonel Adeline, ancien chef des FFI de Dordogne, est chargé de la réduction de Royan et de Grave. Le 14 octobre, le général de Larminat est placé à la tête des forces françaises de l'ouest dépendantes de la VIth US Army de Devers. Devant Dunkerque, les Canadiens laissent bientôt leur place aux FFI et à la 1ère brigade tchèque libre du général Liska.

Dunkerque, Lorient et Saint-Nazaire sont assiégées et libérées par des unités alliées aidées de troupes françaises, alors que La Rochelle, Royan et Grave le seront par les seules forces françaises. Pendant 8 à 9 mois, une véritable guerre de positions s'installe, chaque camp voulant éviter la répétition de la prise de Brest par les Américains, qui s'était transformée en coûteux combat de rues. A Dunkerque, la 1ère brigade blindée tchèque et ses 4 000 hommes épaulés sont épaulés par plus de 4 500 FFI enrégimentés mais mal armés pour affronter 13 000 soldats allemands. Les coups de main côté allemands sont menés jusqu'en avril 1945, mois au cours duquel l'amiral Frisius fait sauter toutes les installations du port. Jusqu'en mai 1945, les Alliés perdent 800 hommes dont 300 tués. A Lorient et Saint-Nazaire, les Américains sont appuyés par les FFI, notamment autour du second port où le blocus est très serré. Les Allemands mènent une défense agressive : la Flak lourde de Lorient coule deux navires américains, les coups de main sont fréquents notamment à Saint-Nazaire. En février 1945, l'héritier du marquis de La Fayette saute sur une mine devant Saint-Nazaire. Fin mars il y a 18 000 soldats américains devant les deux poches, 18 000 Français devant Saint-Nazaire et 20 500 devant Lorient. Les escarmouches se multiplient en avril, puis les désertions côté allemand à la fin du mois. La capitulation survient en mai. A La Rochelle, une convention conclue dès le 18 octobre 1944 entre le commandant français Meyer et le contre-amiral Schirlitz limite les combats. Schirlitz négocie sa reddition dès le 7 mai 1945. A Royan et Grave, Larminat est assisté par l'amiral Rue et par le général Corniglion-Molinier de l'aviation. La première cible est Royan, la plus faible des deux poches : l'opération Indépendance, repoussée au 5 janvier 1945 en raison de la contre-offensive allemande dans les Ardennes. L'aviation alliée largue ce jour-là 2 000 tonnes de bombes sur Royan, tuant 500 civils et un blessant un millier, détruisant la ville à 85%. Le 25 mars, le nouveau Détachement de l'armée de l'Atlantique planifie l'opération Vénérable contre Royan avec l'aviation, la marine et 30 000 hommes, dont ceux de la 2ème DB. L'opération démarre le 15 avril et dure 5 jours : elle aboutit à la mort de 364 soldats français, de 47 civils et d'un millier d'Allemands, qui laissent aussi 8 000 prisonniers. L'opération Jupiter met fin ensuite à la résistance d'Oléron. L'opération sur Royan, contestée dès l'époque, fait encore aujourd'hui l'objet d'une vigoureuse polémique.

La vie dans les poches, côté allemand, est bien connu par deux rapports de commandants de forteresses, celui de Frisius et celui de Fahrmbacher. Les troupes sont disparates : Wehrmacht en majorité mais à Lorient et La Rochelle les marins sont les plus nombreux ; troupes diverses (police, douanes, organisation Todt...) ; Osttruppen ; volontaires polonais ; etc. Les Allemands se font cultivateurs et pêcheurs pour assurer leur ravitaillement alimentaire mais font aussi des affaires avec les fermiers français (!) quand ils ne mènent pas des raids pour s'approvisionner dans les campagnes. Les relations avec l'extérieur sont quasiment inexistantes ; des sous-marins, notamment à La Rochelle parfois des avions. Pour maintenir le moral, la discipline est féroce : les déserteurs arrêtés ou repris sont fusillés ou pendus. La population civile est parfois évacuée mais jamais complètement. Autour des poches, les FFI sont non seulement mal armés mais aussi mal équipés pour supporter les rigueurs de l'hiver. Même les Américains, bien mieux lotis, ne sont pas épargnés par la guerre de positions qui impose ses difficultés physiques ou psychologiques.

Les redditions commencent avec Royan et Grave, prises d'assaut le 20 avril 1945 comme on l'a vu. L'île de Ré se rend également le 30. La Rochelle capitule le 8 mai ; Dunkerque le 9. A Saint-Nazaire, les premiers contacts sont pris le 7 mai mais la reddition n'intervient que le 11. Même chose à Lorient où les dernières positions ne se rendent que le 11 mai.

Les annexes du livre comprennent une biographie du destin des principaux personnages évoqués, une chronologie, une liste des lieux à visiter et une note sur les sources qui accompagne la bibliographie. Comme l'auteur l'explique, il s'est appuyé sur des sources primaires (archives allemandes, françaises) et secondaires (travaux d'historiens universitaires ou amateurs d'histoire locale).

Le pari est rempli puisque le livre constitue un tableau d'ensemble efficace de l'histoire des poches allemandes sur le littoral français. On relève notamment les nombreuses cartes pour chacune des poches et les nombreux documents iconographiques qui illustrent le texte. Ce que celui-ci gagne en tableau d'ensemble, il le perd dans le détail puisque les opérations ponctuelles ne sont jamais décrites avec beaucoup de détails ; les légendes des photos restent souvent très vagues ; l'insertion de documents pose parfois question (p.14, pourquoi laisser un passage en allemand et le traduire ensuite alors que tout le reste est traduit directement ; ce n'est pas expliqué ; p.47-48 les extraits des mémoires De Gaulle ne sont pas commentés et arrivent un peu comme un cheveu sur la soupe, à côté de l'histoire du torpillage du Léopoldville) ; il y a parfois des répétitions (l'auteur semble être un fan de Louison Bobet qui est cité au moins 3 fois dans le texte, alors qu'une fois aurait probablement suffi). Bon ouvrage d'ensemble donc, mais à compléter par des travaux plus longs et plus complets, notamment sur la dimension militaire (les autres aspects étant ici bien couverts, notamment la place des civils).

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