mercredi 21 octobre 2015

Les Conducteurs du Diable (Red Ball Express) de Budd Boetticher (1952)

Août 1944. Les Alliés ont percé le front de Normandie. La 3ème armée américaine du général Patton fonce vers Paris, la Seine et l'est de la France. Pour garantir un ravitaillement suffisant à cette avance qui dépasse toutes les prévisions, une noria de camions est mise en place pour alimenter l'armée de Patton : le "Red Ball Express", du nom du disque rouge qui sert à identifier ce dispositif spécial. Le lieutenant Campbell (Jeff Chandler) prend la tête d'une compagnie de chauffeurs, maisi doit régler ses comptes avec le sergent Kallek (Alex Nicol) en raison d'un contentieux d'avant-guerre...

Les Conducteurs du Diable (traduction bien française de Red Ball Express, le nom donné au système d'approvisionnement spécial établi le 25 août 1944 pour soutenir l'avance alliée à travers la France, et qui à son apogée engage près de 6 000 camions. Le Red Ball Express continue jusqu'à la mise en service du port d'Anvers en novembre 1944 qui soulage quelque peu, mais pas complètement, la chaîne logistique alliée. Les camions de cette noria sont surtout pilotés par des Afro-Américains, dans une armée américaine qui pratique encore largement la ségrégation raciale (pendant la guerre il y aura tout de même des exceptions). 75% des chauffeurs sont noirs. Les principaux problèmes du dispositif sont le manque de conducteurs, la maintenance des camions et la fatigue des conducteurs, épuisés par leur travail ce qui entraîne de nombreux accidents.



Red Ball Express fait partie de ces films de l'immédiat après-guerre (nous sommes moins de dix ans après la fin du conflit) qui évacuent en grande partie la question raciale pour montrer des soldats américains, blancs ou noir, mêlés dans la même section et qui fraternisent en combattant ensemble. Red Ball Express est d'ailleurs le seul film de guerre américain de la décennie 1950 à mettre en avant à ce point la place des Noirs, mais dans une configuration bien définie. On remarque d'ailleurs que l'affiche du film ci-dessus ne met en scène que des soldats blancs.

Il a fallu d'ailleurs que la presse noire s'en mêle pour que les Noirs fassent partie du film : le scénario a été réécrit après une tentative de substituer aux Noirs des Italo-Américains (sic). D'ailleurs les studios Universal, qui avaient contacté la Pictorial Division du département de la Défense (qui fait le lien avec l'industrie du cinéma) fin 1950, n'avaient pas trouvé beaucoup de scénaristes pour mettre en scène les Noirs du Red Ball Express, d'où le recours au substitut. La presse noire s'insurge d'autant plus qu'en 1951, le film Go for broke ! met en scène les exploits des Nippo-Américains ayant servi en Europe pendant la guerre dans le fameux 442ème régiment.



Mais le département de la Défense fait enlever toutes les allusions à la question raciale, et aux conflits raciaux dans le film. On supprime même des répliques de prisonniers allemands méprisantes envers les Noirs -ce qui correspond pourtant à une attitude maintes fois prouvée de la Wehrmacht à l'égard des Noirs. C'est le prix à payer pour la collaboration de l'armée et en particulier du Transportation Corps, qui met dès lors à disposition son matériel et sa base de Fort Eustis, en Virginie. Le seule personnage Noir du film qui soulève la question raciale, incarné par Sidney Poitier, est présenté comme une tête brûlée ; journaliste avant la guerre, c'est l'exemple parfait du Noir contaminé par la "propagande communiste"... Les deux autres personnages principaux sont l'exemple d'une intégration réussie par l'absence de prise en compte même d'une question raciale : l'un d'entre eux meurt héroïquement en sautant sur une mine. Pour couper court au discours du personnage incarné par Poitier qui accuse Campbell de racisme, ce dernier prend le temps d'enterrer le Noir mort au risque de passer en cour martiale... Le conflit racial est détourné en conflit entre combattants et non combattants : Blancs et Noirs du Red Ball Express échangent de concert des coups de poing avec les tankistes de Patton qui les accusent d'être des planqués. Kallek, le seul fauteur de troubles qui reste, est remis par Campbell à des MP's noirs (évidemment). Tout le monde se réconcilie dans la scène finale autour d'une chanson interprétée par l'un des Noirs, ancien jazzman. Finalement, pour l'armée, la question raciale n'est un problème qu'en raison de quelques Noirs survoltés ou de 
Blancs manifestement parfois un peu trop fort l'idéologie du White Power...



Le film est pourtant bien reçu par les Noirs à sa sortie,  notamment parce qu'il met en scène au premier plan plusieurs personnages afro-américains. La presse noire pourtant se plaît à souligner que l'armée américaine fonctionne encore largement par ségrégation -y compris à Fort Eustis pendant le tournage -et souligne le manque d'initiative du président Eisenhower sur la question des droits civiques. Avant le choc du Viêtnam, le film reste donc une étape importante pour comprendre comment la question raciale a largement été évacuée des films de guerre américains après la Seconde Guerre mondiale.


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