mercredi 28 octobre 2015

Charles W. SYDNOR, Soldiers of Destruction. The SS Death's Head Division, 1933-1945, Princeton University Press, 1977, 371 p.

Voici un ouvrage que je n'ai jamais vu cité dans aucun article de magazine de la presse spécialisée sur le sujet (et j'en ai lu beaucoup). Pourtant, il aurait mérité de l'être, car bien qu'ancien (1977), il s'agit probablement de l'ouvrage de référence sur la division SS Totenkopf qui n'a probablement pas été dépassé en anglais du moins. Je l'ai trouvé en épluchant la bibliographie d'un ouvrage d'historien. Travail solide, basé sur des archives allemandes et les sources secondaires de son époque, on ne peut lui reprocher quelques petits défauts.

Charles W. Sydnor recherche plusieurs objectifs à travers son travail sur la Totenkopf. D'abord cerner les origines, l'évolution et le rôle politique et militaire de cette division pendant la guerre. Ensuite, comprendre l'insertion de la Totenkopf dans les développements idéologiques et institutionnels de la SS qui constitue à la fin de la guerre un des centres principaux du pouvoir nazi. Enfin, répondre à 3 questions : comment la Waffen-SS sert la collection d'institutions qu'est la SS ; à quel point Himmler exerce-t-il un contrôle sur la Waffen-SS ; et le degré d'implication de la Waffen-SS dans les crimes reprochés à la SS.


 

La Totenkopf est l'enfant de Theodor Eicke, le SS qui a organisé le système des camps de concentration avant la guerre. La division est l'excroissance des SS Totenkopfverbände créés par Eicke pour surveiller et administrer les camps. Eicke, né en 1892 en Alsace, a un parcours similaire à de nombreuses figures au service d'Hitler. Vétéran de la Grande Guerre, il peine à se réinsérer et ne trouve un emploi qu'en 1923, jusqu'en 1932 dirigeant le service de sécurité d'une usine d'IG Farben. Eicke entre dans le parti nazi et la SA en 1928, puis passe à la SS dès 1930. Il est colonel SS dès 1931 ; ses activités violentes lui valent d'être emprisonné en 1932 et il doit se cacher un temps en Italie du Nord à sa sortie de prison. Il a des démêlés avec le Gauleiter du Palatinat, Bürckel. Après l'arrivée au pouvoir des nazis, Eicke retourne dans le Palatinat mais sa vengeance contre Bürckel le conduit à être interné dans un asile psychiatrique. Himmler l'en sort finalement pour le mettre à la tête du premier camp de concentration, Dachau. Eicke fait passer le camp sous l'administration directe de Himmler, instaure un code de conduite pour les gardiens et des peines pour les détenus, avec une férocité particulière contre les Juifs. Le modèle d'organisation du camp sera appliqué ensuite aux autres du même type. Eicke est général de brigade SS dès 1934 et affecté à l'état-major d'Himmler. Il participe à l'exécution d'Ernst Röhm pendant la nuit des Longs Couteaux. Devenu inspecteur des camps de concentration, Eicke les regroupe en août 1937 avec 4 ensembles principaux : Dachau, Sachsenhausen, Buchenwald et Lichtenburg, rejoints l'année suivante par Mathausen en Autriche. Eicke développe aussi les entreprises économiques dans les camps. Himmler tente de rogner l'influence de ce subordonné qui prend de plus en plus d'importance et qui est en conflit avec Heydrich. Eicke organise également les unités de gardiens, les SS-Totenkopfverbände qui fonctionnent d'abord sur un modèle régional. Les unités ne prennent d'ailleurs cette désignation qu'en mars 1936. Eicke insuffle à ces unités un fanatisme à toute épreuve : l'entraînement militaire se combine au gardiennage des camps et à des séances d'instruction politique. Il est particulièrement antireligieux et veille à se débarrasser des recrues qui ne lui plaisent pas. En 1937 on trouve 3 SS-Totenkopfstandarten : Oberbayern, Brandenburg, Thuringen, rejoints l'année suivante par Ostmark en Autriche. Le 17 août 1938, Hitler fait des  formations militaires SS des unités indépendantes de l'armée et de la police. A l'été 1939, les SS-Totenkopfverbände comptent déjà 22 000 hommes. Les 3 régiments sont engagés en Pologne pour assurer des tâches de "police et de sécurité" sur les arrières.

Le 7 septembre, les 3 régiments sont déployés en Pologne : Oberbayern et Thuringen sur les arrières de la 10. Armee au sud de Varsovie, Brandenburg sur ceux de la 8. Armee au centre-ouest de la Pologne, vers Poznan. Eicke dirige les opérations depuis le train spécial du Führer. Le régiment Brandenburg pille les commerces juifs, incendie les synagogues, exécute les Juifs. Le 24 septembre, pas moins de 800 civils polonais sont massacrés. Les autres formations agissent de même ainsi que le bataillon SS "Heimwehr Danzig" qui sera plus tard incorporé dans la Totenkopf. Les nouvelles formations des SS-Totenkopfverbände qui remplacent les régiments plus anciens en octobre se chargent de liquider, notamment, des malades mentaux. Une seule compagnie tue un millier de personnes. Ces massacres créent un certain remous dans la Wehrmacht, notamment dans la 8. Armee, mais les éclats du général Blaskowitz restent sans effet. D'autant qu'Hitler décide en octobre la création de 3 divisions d'une nouvelle Waffen-SS pour la campagne à l'ouest. Eicke reçoit le commandement de la Totenkopf, division d'infanterie motorisée : en plus des SS-Totenkopfverbände et du Heimwehr Danzig qui forme le noyau de l'artillerie, les recrues viennent de l'Ordnungspolizei, de la Allgemeine SS. Eicke crée son état-major avec des fidèles qui ont tous servi dans le système des camps, sauf l'officier opérations, le colonel SS Freiherr von Montigny, aristocrate vétéran de la Grande Guerre qui a rejoint la SS en 1938. Max Simon, un vieux compagnon de Eicke, dirige le 1er régiment d'infanterie. Heinz Bertling a été imposé par Himmer à la tête du 2ème. Les recrues arrivent à Dachau où Eicke va tenter de modeler sa division. L'entraînement commence, de la section jusqu'aux manoeuvres en grandes formations. La Wehrmacht ne fournit au départ qu'une aide parcellaire pour la formation, l'équipement ou le ravitaillement. Eicke se débrouille pour obtenir du ravitaillement et surtout du matériel lourd, qu'il n'hésite pas à subtiliser à l'intérieur de l'organisation SS des camps qu'il a dirigée et où il a encore des fidèles. Il doit aussi faire face au manque de discipline des recrues venant d'en dehors des Totenkopfverbände. La proximité de Munich entraîne des escapades des Waffen-SS qui parfois se terminent mal. Eicke punit sévèrement les manquements à la discipline et envoie parfois les hommes en camp de concentration, ce qui a un effet immédiat. Fin novembre, la division est déplacée à Ludwigsburg, au nord de Stuttgart, en tant que réserve pour la campagne à venir à l'ouest.

Installé à Heilbronn, Eicke met au point le retard de l'attaque à l'ouest pour peaufiner sa division. Il met au point une doctrine d'attaque frontale, assez loin des subtilités de la guerre de mouvement. La Wehrmacht fournit enfin des possibilités d'instruction pour les armes spécialisées. De grandes manoeuvres ont lieu en janvier-février 1940 mais montrent surtout les lacunes dans l'entraînement. L'armée assure l'approvisionnement en nourriture, voulu abondant par Eicke, et livre du matériel, ce qui n'empêche pas celui-ci de continuer à en détourner. Eicke cherche même à obtenir un bataillon d'artillerie lourde avec des pièces de 150 mm et veut absolument mobiliser les réserves des Totenkopfverbände qui comprennent parfois des cadres du parti que la SS a du mal à céder. Confronté à des problèmes de discipline, Eicke réagit de sa manière habituelle : à côté de l'envoi au camp de concentration, il crée une section pénale dans le bataillon de sapeurs de la division. Le mécontentement enfle parmi la troupe ; Eicke tolère pourtant les rixes de ses hommes dans Stuttgart, notamment avec la Wehrmacht. Fin février, la division est assignée à la 2. Armee de von Weichs, une formation de réserve. Les livraisons d'armes s'accélèrent à partir de mars et la division améliore son entraînement, ce que constate von Weichs, pourtant guère favorable aux SS, lors d'une inspection en avril. A la fin du mois, il s'arrange d'ailleurs pour accélérer l'accès aux canons de 150 mm. La Totenkopf reçoit ses derniers effets vestimentaires de Dachau le 2 mai ; mise en alerte pour le 10 mai, elle ne fait cependant pas partie de la première vague d'attaque comme la Leibstandarte, la méfiance de l'armée vis-à-vis de Eicke et de sa réputation jouant à plein.

Le 12 mai, la Totenkopf est mise en mouvement vers la frontière belge. Le 17, elle reçoit l'ordre de se joindre au XV. Panzerkorps de Hoth, du groupe d'armées A, qui avec ses deux Panzerdivisionen (5. et 7.) constituent une partie du "coup de faucille". La Totenkopf arrive en position le 19 mai et aide à repousser des contre-attaques françaises contre la 7. Panzerdivision de Rommel, durement pressée. Elle combat autour de Cambrai, notamment des troupes nord-africaines, et fait 1 600 prisonniers -dont peu de nord-africains. Le 20 mai, alors que Guderian referme le piège à Abbeville, la Totenkopf est rattachée au 39. Armee Korps et doit protéger au sud d'Arras l'espace entre les 8. Panzerdivision au sud et 7. Panzerdivision au nord. Le lendemain, la Totenkopf reçoit l'ordre de marcher vers le nord, Hitler ayant décidé après un moment de flottement d'anéantir les unités ennemies prises au piège. Le mouvement se heurte à une contre-attaque britannique pour percer, qui emploie des chars Matildas invulnérables aux armes antichars allemands : la Totenkopf subit de lourdes pertes et connaît des crises de panique ponctuelle, mais sans commune mesure avec celles de la division de Rommel. La division est transférée au XVI. Panzerkorps de Hoepner. Eicke prend sur lui de franchir le canal de La Bassée à Béthune, pour empêcher les Britanniques de se retrancher : mais le mouvement est stoppé et Eicke doit abandonner la tête de pont établie sur la rive nord. Eicke a une violente dispute avec Hoepner qui le traite de boucher. L'artillerie britannique pilonne durement les positions de la Totenkopf, ce qui n'empêche pas celle-ci de mener des raids sur la rive nord. Durant ces raids, les Waffen-SS n'hésitent pas à exécuter les prisonniers britanniques, alors que les prisonniers Waffen-SS, eux, sont bien traités. Le 26 mai, la marche en avant vers le nord reprend. Le 27 mai, la Totenkopf se lance à l'assaut de Béthune plus lourdement défendue que ne le croit les Allemands. Les combats de rues sont féroces et la situation critique dans le secteur du régiment 2 de Bertling. Un colonel du régiment 3 qui amenait son bataillon en renfort est tué ; Montigny est terrassé par un ulcère à l'estomac. Près du village de Le Paradis, une centaine de Britanniques du 2nd Royal Norfolk se sont retranchés dans une ferme. Ils se défendent contre l'assaut de la 14ème compagnie, 1er bataillon du régiment 2 de la Totenkopf. Après leur reddition, le chef d'unité de la Waffen-SS, l'Obersturmführer Knöchlein, fait exécuter les prisonniers à la mitrailleuse. Il  y a seulement 2 survivants qui témoigneront après la guerre au procès de Knöchlein, qui sera pendu. L'incident est vite connu dans l'armée allemande : Hoepner avait déjà eu vent du sort réservé aux prisonniers par la Totenkopf et de nombreux pillages. La Totenkopf continue sa progression, non sans mal, jusqu'au 29 mai, la Luftwaffe se chargeant ensuite de Dunkerque selon les ordres d'Hitler. Rattachée au 4. Armee Korps, la Totenkopf reçoit la visite d'Himmler, excédé par les lourdes pertes en hommes (1 140 en dix jours de combat, dont 300 officiers) et en matériel. Himmler donne également un nouvel officier opérations Knoblauch, qui doit surveiller Eicke. La Totenkopf est affectée le 6 juin au 28. Armee Korps puis le 12 au XIV. Armee Korps (mot.) de von Kleist : elle avance en Champagne puis est en pointe dans la poussée vers Orléans. Le 16 juin elle traverse le département de l'Yonne et se dirige vers Clamecy, avant de prendre la route menant d'Avallon à Dijon. Il y a encore quelques combats locaux particulièrement violents notamment le 19 juin près de Dijon contre des Marocains, que la Totenkopf massacre jusqu'au dernier sans faire de prisonniers. Un autre rapport du 3ème bataillon du régiment 1 le 21 juin près de Lentilly laisse aussi entendre que les Waffen-SS font prisonniers les soldats blancs de l'armée française mais massacrent les Noirs, y compris ceux qui se sont rendus. La Totenkopf est à Villefranche au moment de l'armistice. Dès le 25 juin, elle est cantonnée à Bordeaux. La division a prouvé sa valeur au combat, au prix de 10% de son effectif combattant : elle a mené des assauts à la limite du fanatisme, des défenses parfois suicidaires, et a fait preuve d'une brutalité particulière notamment quand elle est frustrée dans ses objectifs. Eicke, quant à lui, va chercher à se détacher encore plus de l'emprise d'Himmler.

Dans l'année entre la défaite de la France et l'invasion de l'URSS, Himmler tente de briser le monopole de Eicke sur les réserves des Totenkopfverbände et sur les ponctions en matériel dans le système des camps. Alors que Eicke est de la parade de la victoire le 19 juillet 1940 à Berlin, la Totenkopf est transférée à Avallon. Elle s'y prépare pour un coup de force si besoin contre Vichy et pour l'invasion de l'Angleterre. Cas unique dans l'histoire de la division, elle apporte son aide aux civils, notamment sur le plan médical. Fin août, elle est attachée à la 7. Armee de Dollmann à Biarritz. Les cas d'indiscipline et les punitions drastiques diminuent ; il faut dire que la plupart des crimes ont lieu contre des civils français, ce qui laisse Eicke plus indifférent. Eicke doit néanmoins démanteler un réseau de fausse monnaie et met un point d'honneur à traquer les maladies vénériennes - à tel point qu'Himmler lui-même met le hola en janvier 1941. Eicke se fait aussi un ennemi de Berger, le responsable du recrutement dans la SS, en refusant la plupart des recrues qu'on lui envoie. En août 1940 pourtant Himmler a dissous l'inspectorat des camps et  a incorporé toutes les unités des Totenkopfverbände dans la Waffen-SS. Il met aussi fin au système de pillage matériel de Eicke. En compensation, il laisse Eicke remplacer Knoblauch comme officier opérations, en décembre 1940, par un de ses protégés, Heinz Lammerding, qui commandait le bataillon de pionniers de la Totenkopf. Eicke organise sa division en Kampfgruppen, reçoit du matériel lourd : 500 mitrailleuses sur trépied, de la Flak dont des pièces de 88, et les 150 mm tant désirés juste avant Barbarossa. Il profite de ses nouvelles amitiés dans la Wehrmacht pour faire entraîner ses hommes dans ses écoles. Eicke a deviné que le Führer, après l'échec de l'invasion de l'Angleterre, allait réorienter l'attaque contre l'URSS. Des instructions en ce sens pour l'entraînement lui mettent la puce à l'oreille dès novembre 1940. Eicke insiste sur la formation idéologique, aidé de son complice Fuhrländer. Cette formation s'inspire des travaux de Rosenberg ; au vu du comportement ultérieur de l'unité, nul doute que cet endoctrinement a été pris au sérieux. L'entraînement de la division se fait à balles réelles et la Totenkopf subit des pertes avant même le début de Barbarossa (10 morts et 16 blessés en avril 1941). Dans le plus grand secret, début juin, la Totenkopf quitte Bordeaux pour Marienwerder, en Prusse Orientale. Elle est rattachée au Groupe d'Armées Nord pour l'invasion de l'URSS.

Entre les 12 et 18 juin, 900 recrues arrivent pour compléter l'effectif de la division. Eicke dès le 14, insiste sur le caractère sans merci de la guerre à l'est ; le 16, il insiste sur l'exécution de tous les commissaires politiques capturés. La Totenkopf, qui va rester jusqu'en 1945 sur le front de l'est, va y conduire une guerre d'extermination. Elle est rattachée au Panzer Gruppe 4, le seul du groupe d'armées, et plus précisément sert de réserve, avec une division d'infanterie, pour Hoepner et ses deux corps, celui de Manstein et celui de Reinhardt. Le 24 juin, Eicke reçoit l'ordre d'insérer sa division à droite du 56. Panzerkorps de Manstein, qui a déjà effectué une avance considérable, pour faire le lien avec la 16. Armee qui évolue sur sa droite. La Totenkopf connaît ses premiers combats dès le 27 juin, avec de violentes contre-attaques de fantassins et de chars soviétiques qui laissent peu de prisonniers. Devant la résistance des Soviétiques, la Totenkopf ne s'encombre pas de prisonniers quand elle rencontre des traînards de formations disloquées et les exécute. Après la traversée de la Dvina, la Totenkopf combat pour enfoncer la ligne Staline début juillet. Les combats contre les complexes fortifiés sont coûteux ; Eicke est blessé quand son véhicule saute sur une mine. Il faut 5 jours, jusqu'au 11 juillet, pour venir à bout des fortifications. En 16 jours de combat, la division a perdu plus de 1 600 hommes, plus de 10% de son effectif. Elle est mise au repos 3 jours à partir du 12 juillet. Le 15, elle est appelée d'urgence pour soutenir Manstein victime d'une contre-attaque à Zoltsy. Arrive aussi le nouveau commandant désigné par Himmler, Keppler. La division est transférée au 28. Armee Korps pour percer la ligne de la Louga ; ce transfert entraîne des remous et des échanges insultants avec les officiers de la Wehrmacht de ce corps d'armée. L'artillerie soviétique fait des ravages, de même que l'aviation ; les Soviétiques espionnent les communications téléphoniques de la Totenkopf, harcelée par les partisans sur ses arrières. L'assaut commence le 10 août et tourne à la guerre d'usure. Les Soviétiques lancent une contre-attaque dans le secteur Staraya-Russia/Demyansk le 14, et Manstein prélève la Totenkopf pour la briser. C'est chose faite entre les 19 et 21 août, au grand plaisir de Manstein, mais ce sacrifice permet aux Soviétiques de renforcer les défenses de Léningrad. La Totenkopf est ensuite engagée dans de coûteux combats pour franchir la rivière Pola, ce qui n'est réalisé qu'en septembre. La division passe sur la défensive, comme la 16. Armee, le 12 septembre, et se retranche au nord de Demyansk. Les signes d'une offensive soviétique se multiplient. Eicke, qui revient le 21 septembre, trouve une division en piètre état. Entre les 23 et 27 septembre, les Russes attaquent littéralement en vagues successives pour emporter les positions de la Totenkopf, engageant jusqu'à 3 divisions d'infanterie et 100 chars pour y parvenir. Les Waffen-SS se font tuer sur place. Le capitaine Seela, commandant de compagnie du bataillon de sapeurs, dirige une des escouades antichars spéciales créées par Eicke pour démolir les T-34 : il en pulvérise 7, et abat les équipages survivants. Le caporal Christen, du bataillon de chasseurs de chars, reste seul à sa pièce pendant 3 jours après la mort de ses camarades, entre les lignes, et détruit 13 chars et tue une centaine de soldats soviétiques. Il est décoré par Hitler de la Ritterkreuz. Les Soviétiques stoppent leurs assauts le 29. La Totenkopf a tenu mais à un prix considérable : elle a perdu plus de 6 600 hommes depuis le début de la campagne et n'a reçu que 2 500 remplaçants. Le 2. Armee Korps dont fait partie la Totenkopf, dans la 16. Armee, poursuit les Soviétiques en retraite dans les collines de Valdaï en octobre. Là, la division se heurte à des positions défensives particulièrement coriaces. Dès la fin octobre, les officiers signalent que les hommes n'ont plus l'allant nécessaire pour l'offensive. A partir de la deuxième semaine de novembre, les Waffen-SS sont victimes de l'action des partisans qu'il réprime avec la plus grande brutalité : exécution de civils et aucun prisonnier. Eicke souligne la pénurie d'officiers et s'inquiète de la qualité des nouvelles recrues, qu'il ne juge pas assez endoctrinées dans le national-socialisme. Pourtant ce sont les qualités mêmes de la division en défensive qui expliquent qu'elle ne soit pas retirée du front : la Wehrmacht juge qu'elle est indispensable par sa présence pour conserver le secteur.

Entre janvier et octobre 1942, avec les contre-offensives soviétiques de l'hiver, la Totenkopf fait partie des unités encerclées dans la poche de Demyansk, dans les collines de Valdaï. L'attaque soviétique contre la 16. Armee débute dans la nuit du 7 au 8 janvier 1942, alors que la température atteint les -40°. La Totenkopf est en première ligne de la pince nord de l'encerclement voulu par les Soviétiques, au sud-est du lac Ilmen. Le 8 février, une bonne partie de la 16. Armee se retrouve encerclée par les Soviétiques, en tout 95 000 hommes de 6 divisions dont la Totenkopf. Les Waffen-SS forment deux Kampfgruppen qui interviennent sur les points chauds de la poche, ravitaillée par air. Ils souffrent moins du froid que les autres assiégés car le HSSPF du nord de la Russie, Jeckeln, basé à Riga, un ancien de la Totenkopf, leur expédie des vêtments chauds des victimes des SS. Les attaques soviétiques cessent à partir de la seconde semaine de mars 1942. Au 20 mars, la Totenkopf a perdu 12 625 hommes sur un effectif de 17 265 au 22 juin précédent, la moitié entre janvier et mars 1942. Il ne reste plus que 9 669 hommes de la Totenkopf dans la poche. La division participe à l'établissement d'un corridor pour débloquer le siège depuis l'intérieur de la poche. Himmler rabroue néanmoins le rapport d'un docteur de bataillon du régiment 1 de Simon indiquant que 30% des hommes sont impropres au service en raison du manque d'alimention et des conditions de vie sur place. Eicke reçoit le 5 mai le commandement des 14 000 survivants de la poche pour maintenir ouvert le corridor ; la Totenkopf ne récupère que 3 000 mauvaises recrues selon Eicke. Le 26 juin 1942, ce dernier est à Rastenbourg pour recevoir les feuilles de chêne de la Ritterkreuz, mais en profite aussi pour demander à Hitler le retrait du front de sa division pour qu'elle soit reconstituée. Peine perdue : la Totenkopf affronte les attaques soviétiques en juillet, en août ; Simon s'alarme sans cesse des pertes et ne commande plus qu'à 7 000 hommes. Le 28 août, Hitler donne enfin son accord pour le retrait de la Totenkopf destinée à devenir une Panzergrenadier Division. Le SS Standarte Thule de la réserve, le bataillon de chars déjà formé à Buchenwald sont envoyés en France pour servir de noyau. 6 000 hommes du RAD sont également mobilisés. Quand la Totenkopf est finalement transférée à la mi-octobre, il ne reste que 6 400 hommes dont deux tiers de non-combattants. Eicke et Simon rejettent la faute sur la Wehrmacht et le haut-commandement alors qu'en réalité, ce sont les décisions d'Hitler qui ont le plus pesé sur le sort de la Totenkopf en 1942.

La reconstruction s'étale jusqu'en janvier 1943. Elle prend part aussi à l'augmentation du poids de la Waffen-SS, dont les divisions jouent le rôle de "brigades de pompier" sur le front de l'est jusqu'en mai 1945. La reconstruction de la Totenkopf a en fait débuté dès mai 1942 avec la formation d'un Panzer Abteilung à Buchenwald, alimenté par la Allgemeine-SS et des unités de garde des camps. En juillet, le régiment Thule est assigné à la division, puis 1 500 réservistes SS de Varsovie. L'armement lourd arrive également, même si les livraisons de chars sont retardés en raison des exigences du front russe et de celui d'Afrique. La division reçoit ses blindés ainsi qu'une compagnie de chars Tigres ; le personnel vient de la 6ème division SS  Nord. Eicke, basé à Bordeaux, supervise la reconstruction ; le personnel est concentré à Paderborn, les trois quarts sont de nouvelles recrues qu'il faut formater à la méthode Eicke. L'entraînement prend du retard car la Totenkopf est mobilisée pour l'invasion de la zone sud après le débarquement en Afrique du Nord. C'est une division faisant feu de tout bois pour récupérer son équipement et former ses hommes qui est expédiée de nouveau à l'est où elle arrive à Kiev le 14 février 1943. Eicke doit rejoindre la Leibstandarte et la Das Reich à Poltava, au sein du 1er corps SS de Hausser qui abandonne tout juste Kharkov aux Soviétiques. La Totenkopf participe à la contre-offensive de Manstein : dans un premier temps, les armées soviétiques trop avancées sont isolées et détruites. Victoire chèrement payée par la mort d'Eicke le 26 février abattu dans son petit avion Fieseler Storch par des tirs venus du sol. Le corps est récupéré et les honneurs lui sont rendus ; le régiment de chars de la division porte désormais son nom. La mort d'Eicke n'enlève rien à l'efficacité de l'unité : véritable légende, Eicke a imprimé son style à la division, qui lui survit. Il a été l'un des exécutants fidèles du nazisme, créant le système des camps de concentration et transformant ses gardiens en soldats du nazisme. Le 1er corps SS défait les renforts soviétiques accourus pour protéger Kharkov ; Hausser lance ensuite ses hommes en combats de rues pour reprendre la ville. La Totenkopf n'y est pas engagée dans sa totalité et subit moins de pertes que les deux autres divisions, ce qui la laisse en meilleur état pour l'opération Zitadelle qui va suivre. La victoire à Kharkov constitue un excellent coup de fouet au moral d'Hitler et même des Waffen-SS. A Koursk, la Totenkopf opère avec ses deux consoeurs sur le flanc sud du saillant, au sein de la 4. Panzerarmee de Hoth, à l'extrême-droite du dispositif. Les défenses soviétiques sont particulièrement rudes et la Totenkopf doit veiller à garder le flanc, mais elle obtient la pénétration la plus au nord avant le choc de Prokhorovka le 12 juillet. La Totenkopf voit sa capacité offensive émoussée comme les autres divisions ; Zitadelle est un échec. Paradoxalement malgré le résultat final Hitler est encore plus impressionné par les performances des Waffen-SS. La Totenkopf repousse l'offensive soviétique sur le Mious, puis affronte l'opération Roumantsiev devant Kharkov. Elle passe le Dniepr en septembre. Sydnor rappelle que les Soviétiques l'accusent à cette occasion de crimes de guerre contre la population, ce que l'historien pense exagéré ; peut-être pas tant que ça car on sait aujourd'hui que le repli allemand s'est effectivement accompagné de mesures draconiennes (dans ce dernier chapitre qui couvre la période 1943-1945, Sydnor précise bien qu'il ne travaille plus à partir des archives, détruites à Potsdam lors d'un raid aérien allié en février 1945 ; les sources sont autres, ce qui explique la brièveté du chapitre et parfois son caractère daté). La Totenkopf bataille sur le Dniepr en octobre-novembre 1943, notamment pour défendre la tête de pont de Krivoï Rog. En janvier, elle est rattachée à la 8. Armee avec la Grossdeutschland et se bat devant Kirovograd, avant de se replier vers le Dniestr et la Roumanie et de participer aux contre-attaques dans le secteur en avril-mai. Une pause survient pendant laquelle la division absorbe 6 000 remplaçants : 1 500 blessés de retour au front  et 4 500 hommes venus de la 16ème division SS Reichsführer SS. Avec le déclenchement de Bagration, la Totenkopf arrive le 7 juillet pour soutenir les débris de la 4. Armee à Grodno, avant que Model ne l'emploie pour détruire les pointes blindées soviétiques devant Varsovie. Rattaché au 4ème corps blindé SS, la Totenkopf défait les coups de sonde de l'Armée Rouge devant la capitale polonaise jusqu'en octobre 1944. En décembre, elle est transférée en Hongrie où à partir de janvier 1945 et jusqu'en mars, elle participe aux contre-attaques voulues par Hitler pour dégager Budapest assiégée puis conserver le plus possible de terrain en Hongrie. Après leur échec, les Waffen-SS se replient sur Bratislava et Vienne, où les Soviétiques entrent le 13 avril. Les restes de la division se rendent à la 3ème armée américaine le 9 mai qui les remet aux Soviétiques.

Le dernier chapitre est la conclusion de l'ouvrage. La Totenkopf s'est imposée comme une des divisions les plus remarquées de la Waffen-SS. Faisant partie des premières divisions, son encadrement a participé à la mise sur pied de nouvelles unités pendant la guerre. 9 officiers ayant commandé des bataillons ou des régiments de la Totenkopf ou de son état-major ont fini commandants de divisions de la Waffen-SS ; 3 ont commandé des corps d'armée ; 1, Lammerding, a été le chef d'état-major d'Himmler au groupe d'armées Vistule en 1945. La réputation de brutalité de la division n'est pas surfaite : du massacre du Paradis à celui des troupes nord-africaines ou coloniales, jusqu'à la déportation de prisonniers soviétiques en plein combat à Demyansk à l'été 1942. Eicke a réussi à importer son système d'organisation et d'endoctrinement des unités de gardiens des camps à sa division de la Waffen-SS. En URSS, tout en s'attirant le respect de généraux comme Manstein, la Totenkopf brûle les villages, exécute les prisonniers et les commissaires politiques. 2 des 3 successeurs d'Eicke à la tête de la Totenkopf, Simon et Becker, sont des associés du système des camps. Simon a été jugé pour le massacre de civils italiens en août 1944 à la tête de la division Reichsführer SS ; Becker était connu pour ses déprédations en particulier sexuelles à l'est. Contrairement au discours apologétique construit par la HIAG (association des anciens Waffen-SS) et leurs partisans après la guerre, la Totenkopf a directement participé à des crimes de guerre. Lammerding, qui commande la Das Reich en 1944, est responsable des massacres de Tulle et n'a pas désapprouvé celui d'Oradour. Priess, qui a commandé la Totenkopf avant de prendre la tête de la Leibstandarte, a été jugé pour le massacre de prisonniers américains pendant la bataille des Ardennes. L'interpénétration entre la Waffen-SS et les autres organisations nazies, dont certaines se sont rendues coupables de crimes abominables, est évidente. En octobre 1941, la Totenkopf reçoit en renfort une compagnie de Waffen-SS ayant servi avec l'Einsatzgruppe A. La division reçoit vêtements et autres fournitures produites à Dachau ; les transferts de personnel avec les gardiens des camps dans les deux sens sont continus. Himmler a aussi envoyé au début de la guerre de futurs HSSPF des territoires occupés dans la Totenkopf pour acquérir une expérience militaire. Schmauser, qui sert dans l'état-major de Eicke en mars 1940, devient HSSPF de Haute-Silésie et dirige la logistique de l'extermination à Auschwitz. Jeckeln, dont on a déjà parlé, a commandé un bataillon du régiment 1 au printemps 1940, avant d'être HSSPF du sud de l'URSS puis du nord, à Riga. La Totenkopf reçoit en plus des fournitures de Riga 500 montres récupérées à Auschwitz de la part de Hans Frank. Jürgen Stroop a servi comme lieutenant de juillet à septembre 1941 dans la Totenkopf, avant d'être l'expert racial de Himmler dans le Caucase, puis d'écraser l'insurrectio du ghetto de Varsovie et de déporter les Juifs grecs en 1943. Ce ne sont que quelques exemples parmi ceux développés par Sydnor dans ce chapitre qui montre combien la division est intégrée à toute l'architecture SS. La Totenkopf est au final un condensé très représentatif de l'instrument de guerre qui révèle la vraie nature de la SS et du nazisme.

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