samedi 3 octobre 2015

Bordeaux au XVIIIème siècle. Le commerce atlantique et l'esclavage, Le Festin/Musée d'Aquitaine, 2010, 208 p.

Ce livre va de pair avec l'installation, dans le Musée d'Aquitaine de Bordeaux, d'une nouvelle salle intitulée Bordeaux au XVIIIème siècle. Le commerce atlantique et l'esclavage. Dans sa préface, Alain Juppé, le maire de la ville, se plaît d'ailleurs à souligner le travail d'histoire réalisé à ce sujet par la ville depuis 2005 environ. Un travail d'histoire qui répond à un besoin évident de mémoire ; encore faut-il souligner que la coopération entre historiens travaillant sur le sujet, autorités municipales et communautés noires, n'a pas toujours été simple, et les affrontements virulents.

Le livre, qui est à la fois écrit en français et en anglais, se décompose en 5 parties. La première rappelle la richesse de Bordeaux au XVIIIème siècle : la ville se transforme sous l'action des intendants royaux, attire des populations variées, et tire surtout son profit du négoce maritime, notamment avec l'Amérique. La place Royale, bâtie entre 1730 et 1754, est l'emblème de cette réussite. Chantier permanent, la ville se recouvre de pierre, pour un tiers toutefois. Capitale provinciale, Bordeaux rayonne avec son parlement, sa cour des aides, sa chambre de commerce. L'archevêché est également actif. La ville accueille également une Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts depuis 1712. Le musée apparaît en 1783. Les franc-maçons sont particulièrement implantés dans la ville, puisqu'on en trouve 3 000, pour 110000 habitants, à la veille de la Révolution. Le port de Bordeaux profite du système de l'exclusif, mais investit aussi dans les îles, notamment Saint-Domingue. En 1743, il devient le premier port français et assure un tiers des importations coloniales. Toute l'économie du port est alimentée par le négoce maritime : la population double entre 1715 et 1789. Les pauvres de l'intérieur des terres viennent souvent pour partir dans les îles, un mouvement de colonisation qui ne fonctionnera pas et sera remplacé par la traite des Noirs. Les négociants de Bordeaux, qui tiennent le haut du pavé, pratiquent plusieurs activités différentes et forment un groupe très hétéroclite. Les fortunes les plus considérables sont issues du commerce avec Saint-Domingue. La noblesse parlementaire s'allie avec ces familles ou celles des planteurs. Plus de 4 000 Noirs et gens de couleur se sont trouvés en Aquitaine au XVIIIème siècle. La plupart sont esclaves alors que leur présence dans le royaume est théoriquement interdite : l'arrêté de 1777 en recense pourtant 200.

La deuxième partie revient sur le commerce en droiture et la traite des Noirs. Bordeaux ne s'enrichit pas tant par le commerce d'esclaves que par le commerce "en droiture", direct, avec les îles, et les productions des esclaves : 75% du commerce est fait avec Saint-Domingue, où 500 à 600 navires se rendent par an. La France a alors perdu la plupart de ses colonies aux Antilles dans les guerres du XVIIIème siècle, ce qui explique l'importance de Saint-Domingue pour les Bordelais. Bordeaux n'a organisé "que" 400 à 500 expéditions négrières, loin derrière Nantes qui caracole en tête avec plus de 1 700 expéditions. A Bordeaux, on compte 480 expéditions entre 1672 et 1837, soit 120 à 150 000 Noirs transportés, par 180 armateurs, mais la plupart ne font que peu d'expéditions. Le mouvement est en fait lent au départ et ne s'accélère qu'après 1740. Il représente plus de 12% du commerce bordelais après la guerre d'indépendance américaine en raison des profits qu'il génère. Les Bordelais vont en vendre jusque dans l'océan Indien.

Dans la troisième partie, le livre s'attarde sur Saint-Domingue, "l'Eldorado des Aquitains". Les Aquitains occupent en effet une place particulière dans l'île, qu'ils ont contribué à peupler. Saint-Domingue devient en effet l'île productrice principale dans la seconde moitié du XVIIIème siècle (sucre, café, coton) par l'apport massif d'esclaves noirs. Entre 1763 et 1789, 750 navires français y relâchent chaque année. Les colons d'origine bordelaise et aquitaine constituent 40% de la catégorie. L'indépendance de la colonie en 1804 renvoie Bordeaux à son statut de simple métropole régionale. Les Aquitains ont constitué un groupe particulièrement important dans l'île dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Des paroisses ou villages entiers fournissent des contingents appréciables et le groupe est connu pour sa mixité sur place. Les Aquitains ont les plus grosses fortunes, contrôlent les postes militaires et ceux de l'administration de la marine, ainsi que la franc-maçonnerie. Ce sont eux qui bâtissent les plantations esclavagistes -il y en aura 8 500 à la veille de la Révolution. La sucrerie de Nolivos à la Croix-des-Bouquets a laissé de nombreux documents. On y voit les conditions de vie des esclaves, vivant à 6 esclaves par case en moyenne, mal nourris faute de cultures vivrières en nombre suffisant, souvent malades, avec une forte mortalité et une faible fécondité. Le nombre suffisant n'est maintenu qu'avec arrivage massif d'esclaves fraîchement raflés.

La quatrième partie évoque les révolutions puis l'abolition de l'esclavage. Les esclaves se suicident pour montrer leur désespoir, se révoltent, se sauvent ("marrons"). Au XVIIIème siècle, les Lumières condamnent assez largement l'esclavage, ce qui ne veut pas dire qu'elles penchent pour l'égalité des races (sic) entre Blancs et Noirs. Marbé de Marbois, administrateur de Saint-Domingue entre 1785 et 1789, est également un contempteur de l'esclavage mais pour ses abus. Les économistes comme Smith l'enterrent pour des raisons d'inefficacité par rapport au travail salarié, non au nom de principes moraux... a contrario l'esclavage a ses défenseurs qui animent une active propagande pour rappeler que les Noirs sont de toute façon des êtres inférieurs. La Société des Amis des Noirs, fondée en 1788 en France, diffuse quant à elle de nombreuses images pour choquer l'opinion sur l'esclavage. Campagne réussie puisque la demande d'abolition figure dans plus d'une cinquantaine de cahiers de doléances l'année suivante. Il faut néanmoins attendre le 4 février 1794 proclame la première abolition, suivant le commissaire civil de Saint-Domingue qui l'a appliquée dès 1793 pour endiguer la révolte d'esclaves commencée dès 1791. Napoléon le rétablit dès 1802 mais les révoltés proclament l'indépendance d'Haïti en 1804, premier Etat fondé par des esclaves en rébellion. L'Angleterre abolit la traite en 1807, bientôt suivie par la France, mais le dernier Bordelais négrier connu date de 1837. La IIème République abolit définitivement l'esclavage en 1848. Restent les "libres de couleur", enfant métis, aussi nombreux que les Blancs avant la Révolution, alors que les distinctions juridiques se fondent de plus en plus sur la couleur de peau au XVIIIème, préfiguration d'un racisme encore très actuel. Le métissage se réalise aussi via la littérature et la musique des cultures créoles. En 1791, les colons français se réfugient à Cuba, dans la province de l'Oriente, puis chassés par les Espagnols en 1809, ils passent à la Nouvelle-Orléans. La maturation entre traditions africaines, modernité européenne et l'efficacité américaine débouche sur une culture originale, "atlantique" comme l'expose le livre.

La dernière partie, malheureusement réduite à la portion congrue, évoque le lien entre mémoires et histoire. La loi du 10 mai 2001 reconnaît en France l'esclavage et les traites négrières comme crimes contre l'humanité. Les mémoires s'affrontent néanmoins régulièrement sur la question, en dépit de l'effort d'histoire.

L'ouvrage se complète d'une bibliographie par chapitre ainsi que d'une sitographie. Richement illustré (avec aussi des encadrés thématiques), malgré quelques défauts (dont les déséquilibres entre les parties), c'est un outil intéressant pour approcher la place de Bordeaux dans le commerce atlantique et la traite au XVIIIème siècle.

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