mercredi 28 octobre 2015

2ème Guerre Mondiale n°61 (septembre-octobre 2015)

Dans son éditorial, Nicolas Pontic souligne que 2ème Guerre Mondiale, une revue selon lui, se démarque par un questionnement de fond, avec des problématiques réelles, appuyées sur des sources et la nouvelle mise en forme. L'ambition est là. Est-elle pour autant réalisée ? Non, et pour un certain nombre de raisons.

Hormis les habituelles fiches de lecture, 2ème Guerre Mondiale s'enrichit de nouvelles pages sur les expositions ou sur l'actualité de la Seconde Guerre mondiale. Problème dans ce dernier cas : toutes les sources des informations ne sont pas forcément mentionnées (à deux reprises seulement).

Le premier article est intéressant. Signé Benoît Rondeau, il porte sur l'Afrika Korps et questionne son image d'unité d'élite. L'auteur, qui a écrit un livre sur le sujet, maîtrise bien la question. Pour autant, deux choses interpellent : le choix du sujet, rebattu jusqu'aux oreilles, et l'absence totale de sources (pas de bibliographie indicative) qui entre déjà en contradiction avec l'ambition affichée dans l'éditorial.



Ce n'est pas fini car Benoît Rondeau ne source pas non plus la rubrique Ecrire l'histoire qui porte sur l'usage des témoignages. Comme l'auteur, je suis professeur et j'utilise aussi les témoignages en classe : pour autant, je le fais toujours de manière contextualisée. De la même façon, l'utilisation de témoignages dans un ouvrage ne doit pas être là seulement pour faire sentir le "vécu". On trouve d'excellents ouvrages d'historiens qui ne comportent qu'une part infime de témoignages et qui sont pourtant des livres phares sur leur sujet (comme celui-ci). L'histoire, ce n'est pas le témoignage. L'histoire de la Seconde Guerre mondiale aussi, pourrait-on dire. A ce sujet, il est assez savoureux de voir le magazine consacrer une rubrique Ecrire l'histoire sur ce thème alors qu'il a été un habitué de l'emploi de témoignages pas ou peu contextualisés (je pense à ceux de P. Tiquet, mais pas seulement). Dans sa catégorie, notons qu'il  n'est pas le seul toutefois. En ce qui concerne les possibles dérives mentionnées par B. Rondeau, je suis assez d'accord avec celles qu'il a observées, que l'on retrouve fréquemment ces dernières années. Je note toutefois qu'il mentionne ses ouvrages et celui de Christophe Prime, certes rendus plus "humains" par l'insertion de témoignages, mais qui restent des ouvrages de vulgarisation et non d'historiens. C'est d'ailleurs plutôt de ce type d'ouvrages qu'il est question dans cette rubrique,, les historiens ayant une approche différente. Benoît Rondeau aurait peut-être gagné dans son propos à construire cette typologie de l'emploi des témoignages.

Le dossier (1ère partie dans ce numéro) porte sur l'équipage des chars durant le conflit. C'est une présentation générale de la vie des hommes des unités blindées. Ce qu'il gagne un tableau d'ensemble, en achevant son propos sur le fameux trio puissance de feu-protection-mobilité, le dossier le perd en détails puisque toutes les nations sont abordées ce qui empêche de détailler un peu plus le propos. On peut sourire devant la confiance accordée au score de Knispel p.50, comme je le montrais dans le numéro précédent avec le dossier sur Carius. Vincent Bernard est pourtant le seul dans le numéro à présenter ses sources : 6 ici, ce qui vu le sujet, est assez faible, d'autant que 3 sont réellement utilisées. Plus intéressante est la double page du même auteur "Focus" sur le manuel des troupes américaines du Persian Gulf Command en Irak, qui là encore cite un minimum de sources (suffisantes cependant vu le propos).

Jean-Louis Roba retrace le parcours d'Alexander von Winterfeldt, un pilote ayant servi pendant les deux guerres mondiales. L'article illustre bien les problèmes rencontrés par la presse spécialisée et l'intention manquée du magazine, telle qu'est définie dans l'éditorial, en particulier. L'auteur brosse le portrait depuis la naissance, avec force détails sur l'enfance du pilote jusqu'en 1914. Le récit de l'engagement du pilote dans la Première Guerre mondiale (d'abord comment fantassin puis comme pilote) fait appel aux habituelles descriptions de combats, tirées des propres souvenirs du personnage, et des mentions triviales habituelles de ce genre de magazine (anecdotes croustillantes sur la chasse, la nourriture, etc). Par contre, l'auteur n'avoue ne pas savoir ce que fait von Winterfeld pendant l'entre-deux-guerres, période de 20 ans vite expédiée. De la même façon, il n'a pas connaissance de ses liens éventuels avec le régime nazi. La faute à une bibliographie ici inexistante, donc en fait réduite à la portion congrue ? Impossible de le savoir, mais on peut le supposer. Ce qui est intéressant, c'est que l'auteur le mentionne : il est conscient de la nécessité de le faire, mais ne peut le faire.

Ce n'est pas le même constat dans le dernier article sur le siège de Königsberg. J'ai moi-même rédigé en son temps un article a minima sur le même sujet pour le magazine Ligne de front (2013). A défaut d'avoir été exhaustif, je citais au moins mes sources, ce qui n'est pas le cas ici de Jean-Philippe Liardet. On retrouve les faiblesses inhérentes aux écrits de cet auteur : point de vue germanocentré, focalisation sur les gros bataillons, et donc absence totale de bibliographie.

Au final, que retenir de cet examen qui peut sembler dur à première vue ? Qu'il est nécessaire. 2ème Guerre Mondiale pouvait se démarquer par une ligne originale par rapport à une concurrence effectivement féroce, comme Nicolas Pontic le rappelle également en introduction. Il fallait jouer la carte du fond plutôt que de la forme. Or, les sujets restent germanocentrés, particulièrement dans les dossiers qui font la couverture. Rien d'original par rapport aux autres. 2 ensembles sur les 6 principaux dans le magazine sont sourcés (et de manière largement partielle pour le dossier) : cette proportion d'un tiers se retrouverait dans d'autres magazines du même secteur. Rien d'original là non plus. Reconnaissons au magazine toutefois que l'effort de le  faire a existé, mais qu'il ne tient pas dans la durée. Les articles sont-ils problématisés ? Tout dépend de qui écrit. On voit des questionnements dans les écrits de Benoît Rondeau. C'est beaucoup moins net dans le dossier et dans les deux articles qui achèvent le magazine. En réalité, 2ème Guerre Mondiale, qui reste bien un magazine pour les motifs décrits ci-dessus, et non une revue, ne propose guère, à quelques exceptions près, de contenus différents des autres magazines. Les raisons sont multiples. On peut simplement regretter que certains choix aient été faits. La leçon à en tirer est probablement que les magazines de ce secteur restent malheureusement prisonniers de logiques propres au marché dont il est manifestement difficile de s'extirper.

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