mardi 25 août 2015

« Le raid d'Abū Ḥasān al-Khatha’mī : la libération d'al-Qaryatayn-Wilayat Dimashq » (5 août 2015) : tactiques de l'EI à al-Qaryatayn

Merci à Mathieu Morant pour l'identification des matériels et à https://twitter.com/green_lemonnn?lang=fr pour la traduction des textes en arabe.


La ville d'al-Qaryatayn fait partie de la province de Homs. C'est une oasis du désert syrien. Palmyre est proche au nord-est, tandis que la partie nord-est du Qalamoun, avec al-Nabek, se trouve au sud-ouest de la localité. Celle-ci comptait probablement 15 000 habitants au début de la révolution syrienne, majoritairement des sunnites et des chrétiens.



Depuis le déclenchement du conflit en 2011, al-Qaryatayn avait été relativement épargnée par les combats. Mais elle dispose d'une position stratégique : le régime contrôle l'essentiel de la grande autouroute M5 reliant Damas à Homs, plus au nord. Une autre artère (la route 7) passe par al-Qaryatayn et permet, par une route parallèle à l'est, de rejoindre également Homs (rout 3), au nord-ouest, ou Palmyre, au nord-est. C'est pourquoi le régime ou les rebelles ont utilisé cette route pour acheminer des troupes ou du ravitaillement.

Vue satellite d'al-Qaryatayn.


La ville est néanmoins occupée par les forces du régime. En mai 2015, profitant du redéploiement d'une partie des troupes loyalistes en direction de la province d'Idlib, où les rebelles syriens ont multiplié les succès depuis deux mois, l'Etat Islamique lance une offensive en direction de Palmyre. A la fin du mois, malgré les contre-attaques du régime, l'Etat Islamique s'empare de Palmyre et continue de progresser vers l'ouest.

Situation dans la région est de Homs après la prise de Palmyre par l'EI-Source : https://twitter.com/archicivilians?lang=fr


La position du régime à l'ouest de Palmyre est alors particulièrement critique car elle prend la forme d'un saillant entouré par l'Etat Islamique sur trois côtés, à l'est, au nord et au sud. L'EI est en position pour s'emparer de la base aérienne de Tiyas, du champ gazier de Shaer (pris par l'EI en juillet 2014, puis repris par les loyalistes ; réinvesti fin octobre 2014 par l'EI, puis repris par les loyalistes début novembre). Surtout, en avançant plus à l'ouest, l'EI serait en mesure de gêner les communications du régime entre Damas et Homs et de s'approcher de la capitale syrienne.

C'est pourquoi dès le 8 juillet 2015, le régime, avec les Forces Nationales de Défense, mais aussi des unités régulières comme la fameuse brigade « Tigre » du colonel Hassan, soutenue par le Hezbollah tente de reprendre la ville de Palmyre à l'EI. Les combats sont furieux mais chaque camp marque le pas : le régime ne parvient pas à remettre la main sur la cité antique, tandis que l'EI n'arrive pas non plus à progresser plus à l'ouest.

Situation au 5 août 2015, jour de la prise d'al-Qaryatayn par l'EI-Source : https://twitter.com/PetoLucem?lang=fr


L'EI choisit donc d'attaquer par le sud du saillant, à al-Qaryatayn, secteur probablement moins bien défendu, et qui en outre présente l'avantage pour l'EI de pouvoir faire la jonction avec ses forces stationnées dans l'est du Qalamoun. L'Etat Islamique a réussi, tant bien que mal, à s'implanter dans la province de Damas, où il a dû faire face à l'hostilité des autres groupes rebelles en particulier. Après s'être implanté dans le sud de Damas dès février 20141, il a dû soutenir de violents combats dès avant la proclamation de l'Etat Islamique en juin 2014, mais a réussi à rallier des partisans dans le Qalamoun, tout en étant durement pressé par Jaysh al-Islam, le mouvement de Zahran Alloush qui est la formation rebelle la plus puissante de la région2.



Source : ISW.


Une vidéo publiée récemment par l'Etat Islamique montre l'opération ayant mené à la capture d'al-Qaryatayn, le 5 août 2015. Elle est baptisée « Le raid d'Abū Ḥasān al-Khatha’mī : la libération d'al-Qaryatayn-Wilayat Dimashq »3. Ce document permet, encore une fois, d'avoir un aperçu des tactiques militaires employées par l'Etat Islamique.


La conquête d'al-Qaraytayn


La vidéo de l'Etat Islamique, comme de coutume, est remarquablement bien montée, produite dans un délai de vingt jours maximum après l'événement. Une carte de situation et un zoom permettent de situer al-Qaryatayn.

La première scène, assez classique, montre un sermon avant la bataille. Autour du prêcheur, on distingue une trentaine de combattants, pour la plupart armés d'AK-47. L'un d'entre eux au moins dispose d'un M-16 américain, un autre porte un RPG-7. On remarque au moins 3 hommes équipés de caméras numériques filmant la scène sous différents angles, ce qui montre le souci évident porté à la publicité des opérations.

Prêche avant la bataille. On reverra l'homme barbu au centre à la fin de la vidéo, sur un T-62 de prise.



Les hommes se dirigent ensuite vers les véhicules. On remarque un combattant transportant un fusil de précision SVD Dragunov dans un étui. Outre au moins 4 pick-up mobilisés pour le transport, on note la présence d'un Humvee capturé sur l'armée irakienne et rapatrié en Syrie.


Au centre, un homme avec SVD Dragunov dans son étui.

Embarquement sur pick-up.

Un Humvee pris à l'armée irakienne utilisé par l'EI en Syrie.


L'assaut sur al-Qaraytayn se fait dans trois directions différentes. Selon un schéma désormais connu, l'EI lance 3 kamikazes sur véhicule pour oblitérer 3 checkpoints du régime gardant les abords de la localité : un au nord-est, un au sud-ouest et enfin un au sud-est. Le premier kamikaze, qui lance son engin suicide sur le checkpoint au nord-est, est appelé Abu hafiz al Tunisi, ce qui en fait probablement un Tunisien. C'est le seul des trois qui fait un discours d'une minute environ devant la caméra. Le deuxième kamikaze est Abu Faris al Jazrawi, qui est donc probablement un Saoudien : il jette son véhicule sur un checkpoint au sud-ouest de la ville. Le dernier kamikaze, Abu Ishaq al Ansari, est quant à lui vraisemblablement syrien : il attaque une position au sud-est de la place. Notons qu'à chaque fois, dans la vidéo, une carte avec point de localisation permet de situer les attaques.

Abu hafiz al Tunisi, checkpoint nord-est.





Abu Faris al Jazrawi, checkpoint sud-ouest.



Abu Ishaq al Ansari, checkpoint sud-est.




Ci-dessus, les 3 kamikazes dans leurs véhicules et leurs attaques. La carte montre les 3 points d'explosion, dans l'ordre-Carte de l'auteur.


Après l'intervention des 3 véhicules suicides, l'EI fait entrer en action un canon soviétique M46 de 130 mm, récupéré sur le régime syrien. Les fantassins attaquent ensuite une position du régime qui semble organisée autour d'un bâtiment. Les combats sont visiblement assez durs pour en venir à bout, malgré la prière d'un combattant filmée par le caméraman. Un homme de l'EI est même tué d'un balle ou d'un éclat en pleine tête.


Canon M46 de 130 mm en action.



Prière pendant le combat.







Un homme de l'EI (au centre-droit, en haut) prend une balle ou un éclat en pleine tête.


Les combattants de l'EI entrent enfin dans la localité. Comme cela a déjà été fait précédemment, pour donner encore plus de réalisme au tournage, une caméra est fixée sur le côté de l'AK-47 d'un des fantassins, ce qui donne des séquences évidemment esthétiques. Outre un tir de RPG-7, on peut voir l'intervention d'un technical, Toyota Land Cruiser armée d'un tube KPV de 14,5 mm, tandis que le canon M46 continue son pilonnage.

La position du régime a été neutralisée ; les fantassins progressent.


Tir au RPG-7

Technical avec KPV de 14,5 mm.

Dans la peau d'un AK-47 : technique de propagande.


L'assaut ayant commencé au crépuscule, la nuit tombe et le combat se prolonge de nuit, ce qui là encore ne semble pas poser particulièrement problème aux hommes de l'Etat Islamique. La scène de nuit est d'ailleurs filmée en vision nocturne. La ligne de front est garnie de mitrailleuses PK ; au moins un technical participe aussi aux échanges de tirs. Les hommes de l'EI pénètrent dans un bâtiment occupé par l'adversaire. Outre deux cadavres, on voit aussi un prisonnier dont on ignore le sort final. Un pick-up est abandonné devant le bâtiment, qui recèle des uniformes de l'armée loyaliste, qui semblent ceux de l'unité baptisée les Faucons du Désert4, comme cela est confirmée plus tard par la prise d'un véhicule. Un combattant de l'EI prend plaisir à fracasser des bouteilles d'alcool trouvées dans le camp adverse.


La ligne, derrière un talus, est garnie de mitrailleuses PKM.


Technical en action nocturne.

Véhicule du régime abandonné.


Uniforme capturé ; on reconnaît l'emblème des Faucons du désert (cf ci-dessous),
صقور الصحراء


Le jour revient. Le M46 continue de matraquer les positions adverses, ainsi que le technical armé d'un KPV de 14,5 mm. On peut voir une bonne quinzaines de corps de soldats loyalistes. L'aviation du régime intervient : les combattants de l'EI filment un Su-22 en train de lâcher un projectile sur leurs lignes. Un char T-62 manipulé par les hommes de l'EI est vu ensuite en train d'ouvrir le feu : il s'agit probablement d'un véhicule pris sur place et réutilisé tout de suite, ce qui montre la faculté de l'organisation à se servir du matériel capturé (car aucun autre char n'est vu précédemment : l'EI n'en a pas utilisé jusque là durant l'assaut). On peut voir ensuite 5 cadavres de loyalistes ; un combattant de l'EI montre ensuite les cartes d'identité des soldats morts, et un emblème représentant Bachar el-Assad et Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah libanais.


Le M46 toujours en action.

KPV 14,5 mm sur technical.

Corps de soldats loyalistes. Plusieurs dizaines sont visibles durant la bataille.




Un Su-22 de l'aviation du régime intervient en soutien des défenseurs.


Un T-62 de prise immédiatement réutilisé par l'EI.




Les prises : cartes d'identité des soldats morts, emblèmes du régime...


Le butin matériel comprend, visibles à l'intérieur d'un bâtiment, des caisses remplies d'obus de 115 mm (probablement pour les chars T-62 que l'on voit capturés, dont celui immédiatement réutilisé) ainsi qu'un missile antichar Kornet qu'on reconnaît bien dans la caisse à son nom (9133M-1, version à charge tandem HEAT). A l'extérieur, on voit également des caisse d'obus de 122 mm pour obusier D30 soviétique (alors que curieusement, aucune pièce de ce type n'apparaît dans les images). L'EI capture en revanche une autre pièce M46 de 130 mm. Au niveau des véhicules, l'EI met la main sur 1 char T-55, 5 chars T-62 (sur lequel se hisse un combattant âgé visible dans la toute première scène de la vidéo), un lance-roquettes multiple BM-21 sur camion Ural-375D, un automoteur antiaérien ZSU 23/4M Shilka, un Toyota Hilux avec le drapeau syrien peint à l'arrière, un GMC Sierra 2500HD 4x4 transformé en technical des Faucons du Désert, dont on reconnaît le camouflage. On peut revoir à la fin de la vidéo le Hummer vu au début. Les combattants de l'EI s'empressent, après leur victoire, d'abattre les portraits du dirigeant syrien et les emblèmes du régime dans la ville. Par rapport au matériel engagé dans l'assaut par l'EI, le butin est donc plus que conséquent.


Matériels capturés par l'EI à al-Qaryatayn
Chars
Véhicules
Artillerie
Munitions
1 char T-55 (n°188103 )

5 chars T-62
1 LRM BM-21 Grad

1 ZSU 23/4M

1 Toyota Hilux

1 GMC Sierra 2500HD 4x4 des Faucons du Désert
1 canon M46 de 130 mm
Caisses d'obus de 115 mm (T-62)

Caisses d'obus de 122 mm (obusier D30)

Caisses de missiles antichars Kornet 9133M-1

Caisse de missile Kornet.

Obus de 115 mm pour T-62.

Obus de 122 mm pour D30.

Le même combattant âgé que pendant le prêche vu sur un T-62 de prise.

ZSU 23/4M Shilka

T-62 capturé.

Un M46 de 130 mm qui viendra s'ajouter à celui utilisé pendant l'attaque...

On note la protection improvisée sur ce T-62.

Un BM-21 Grad.

Un technical des Faucons du Désert, dont on reconnaît le camouflage (cf ci-dessous)





Un Toyota de prise.





Le même Humvee qu'au début de la vidéo.



7 commentaires:

  1. Très bonne article , y'aura t'il des articles concernant la prise de Damas par l'Etat islamique ou autre ? c'est peut être un peu trop tôt mais vous avez parler de route qui mène vers Damas ce qui semble important !

    Merci.

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  2. Merci.
    C'est en discussion avec un tiers, mais comme je reprends bientôt (je suis enseignant), je vais avoir moins de temps.

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  3. Rapport très intéressant et documenté. On peut remarqué que les gars de l'EI portent des uniformes, comme une vrai armée. Maius c'est peut être voulu vu que l'organisation terroriste s'appelle l'Etat islamique et qu'il a constitué un proto Etat ?

    Cordialement,
    FG

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    1. Je pense que les combattants de l'EI sont bien encadrés. Les cadres sont des vétérans qui pour certains ont été formés dans l'armée irakienne sous Saddam. Il est donc normal que le groupe est une allure assez militaire, si tant est que ça signifie quelque chose dans ce conflit.

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    2. Ceci dit, pour revenir aux uniformes et aux armées "régulières", ici les défenseurs sont les faucons du Désert, une unité du régime composée de retraités de l'armée et de jeunes volontaires (sic). Donc une unité paramilitaire ad hoc, qui a ici subi des pertes significatives semble-t-il...

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