lundi 17 août 2015

Kataib Hezbollah au combat à Baiji

Kataib Hezbollah reste l'une des milices irakiennes chiites pro-iraniennes les plus discrètes, malgré un engagement de plus en plus visible après la poussée de l'Etat Islamique en Irak à partir de juin 2014. L'étude d'une vidéo1 mise en ligne début août sur les combats menés près de Baiji, au nord de Tikrit (même s'il est impossible de déterminer précisément la localisation de l'extrait) permet d'en savoir un peu plus sur l'équipement et le mode opératoire du groupe.


Kataib Hezbollah : LE groupe spécial de l'Iran en Irak


Kataib Hezbollah est l'un des « groupes spéciaux » formés par l'Iran dès 2006-2007 pour maintenir son influence en Irak après le départ des Américains, et pour veiller à maintenir son assise dans le pays2. Ces groupes opèrent alors de manière plus discrète que d'autres organisations politiques ou paramilitaires soutenues par l'Iran en Irak. Très diminués par l'offensive du gouvernement irakien du printemps 2008, les groupes spéciaux, dont l'encadrement s'est pour bonne partie replié en Iran, se réinstalle en Irak à partir de l'été 2009, profitant de la fin des interventions militaires américaines dans les grandes villes. Le Premier Ministre Nouri al-Maliki évite ensuite de mener des opérations contre les « groupes spéciaux ».



Kataib Hezbollah, né en 2007, est un mouvement parrainé par la force al-Qods des Gardiens de la Révolution iraniens : c'est le groupe spécial qui bénéficie des conseillers militaires les plus talentueux et d'un équipement de premier ordre, lance-roquettes antichars RPG-29, équipement électronique qui lui permet de pirater un drone Predator américain, etc. Abou Mahdi al-Muhandis, son chef historique, né à Bassorah, est un proche de Qassem Soleimani, le chef de la force al-Qods. Al-Muhandis, un proscrit du parti Dawa, a travaillé avec la force al-Qods dès les années 1980 pour commettre des attentats au Koweït, contre la famille royale et les ambassades française et américaine. Il rejoint le mouvement Badr en 1985, et devient l'un des commandants adjoints de l'organisation en Irak en 2001. Jusqu'aux élections de mars 2010, il était membre du Parlement irakien, bien que passant la plupart de son temps en Iran. Kataib Hezbollah regroupe alors 400 combattants, une élite bien équipée et bien entraînée.

Outre son activité en Irak, y compris après le départ des Américains Kataib Hezbollah participe de bonne heure à l'acheminement de combattants pour les milices pro-régime en Syrie, reconnaissant ses premiers « martyrs » dès le début de l'année 2013. Le groupe a probablement alimenté Liwa Abou Fadl al-Abbas, la plus ancienne milice pro-régime composée de combattants irakiens en Syrie, dès l'automne 2012. Kataib Hezbollah a créé son propre mouvement de jeunesses, à l'imitation du Hezbollah libanais, les éclaireurs de l'Imam al-Hussein, qui a été utilisé comme vivier de combattants. Un de ses membres, Muhammad Baqr al-Bahadli, est tué en décembre 2013 en Syrie.

Le 22 avril 2014, alors que ce qui n'est pas encore l'Etat Islamique mais l'EIIL est à l'offensive en Irak depuis décembre 2013, Kataib Hezbollah annonce la création de Saraya al-Dafa’ al-Sha’b (les Brigades de Défense Populaire), un outil de mobilisation en Irak, alors que le mouvement a déjà perdu une trentaine de tués en Syrie3. Ce dispositif a pour but d'épauler les unités de l'armée et de la police irakiennes contre l'EIIL. L'annonce de cette nouvelle création intervient six semaines avant l'appel de Nouri al-Maliki aux volontaires pour le combat contre l'EIIL, qui vient de prendre Mossoul et d'opérer une percée spectaculaire dans le nord de l'Irak4. Kataib Hezbollah a accéléré le recrutement de combattants par une propagande intensive dès le mois d'avril 2014.

Traditionnellement le plus « secret » des groupes spéciaux iraniens en Irak, sur lequel peu d'informations sont disponibles en open source, Kataib Hezbollah se fait plus visible avec l'apparition de l'Etat Islamique et son implication de plus en plus importante aux côtés de l'armée irakienne dans le combat contre cette organisation.

En septembre 2014, Kataib Hezbollah participe à la libération d'Amerli, ville turkmène assiégée depuis le mois de juin et la poussée de l'Etat Islamique en Irak et au Levant, aux côtés d'autres milices chiites, avec le soutien aérien américain. Des incidents ont lieu avec les combattants kurdes qui participent également à l'opération, Kataib Hezbollah ayant incendié des habitations sunnites5. Le 19 décembre, l'Etat Islamique diffuse une vidéo où l'on peut voir une douzaine de combattants de Kataib Hezbollah tués dans les combats à Yathrib, dans la province de Salahuddine, après que la 17ème division de l'armée irakienne ait lancé une offensive dans ce secteur, au sein de la ceinture « nord » de Bagdad6.

Fin janvier 2015, une vidéo du groupe montre un imposant convoi de véhicules : à côté de M113, d'un MRAP, de véhicules légers Safir iraniens, on distingue un char américain M1 Abrams fourni à l'armée irakienne transporté sur un porte-chars7. Le 2 mars, l'armée irakienne lance l'offensive de reconquête contre Tikrit8 : aux côtés de nombreuses milices chiites, Kataib Hezbollah est de la partie9. Au mois d'avril, Kataib Hezbollah déploie ses combattants à Ramadi, investie par l'Etat Islamique10. En juin, le groupe déploie un nombre important de matériels américains dans la province d'Anbar, même si le char M1 vu en janvier n'est peut-être pas armé par des membres du groupe. Il s'agit peut-être d'un véhicule abandonné par l'armée irakienne et récupéré par Kataib Hezbollah ; reste à voir si l'équipage est bien constitué de combattants de l'organisation11. Depuis juin, Kataib Hezbollah a mis en ligne plusieurs vidéos montrant sa participation à l'offensive contre Baiji, localité au nord de Tikrit, à côté d'un énorme complexe pétrolier, qui a changé plusieurs fois de main depuis juin 2014 (prise par l'EI, reprise temporairement en décembre par l'armée irakienne, retombée dans les mains de l'EI, sujette à une offensive du gouvernement depuis juin 2015)12.


Un armement conséquent


La vidéo postée début août sur les combats à Baiji met en scène un matériel militaire assez varié.

Une des premières séquences montre un Humvee de couleur sombre, armé d'une mitrailleuse de 12,7 mm, tirer dans un contexte de crépuscule ou d'aube. Les Humvees, véhicules fournis par les Américains à l'armée irakienne, sont fréquemment employés par les milices chiites pro-iraniennes en Irak, ce qui montre d'évidentes connections entre les forces régulières et ces unités paramilitaires (même si certains sont des véhicules récupérés après abandon par l'armée irakienne). En mai-juin, les précédentes vidéos de Kataib Hezbollah à Anbar montraient des Humvees de couleur claire avec les marquages de la 30ème brigade mécanisée, 8ème division de l'armée irakienne13. Les Humvees aux couleurs sombres sont plutôt à relier aux forces spéciales irakiennes. L'armée irakienne possède plus de 10 000 de ces véhicules, ainsi que près de 500 M1151, une version améliorée du Humvee.

M113 avec canon bitube de 23 mm.

M113 probablement prêté par l'armée irakienne, avec KPV de 14,5 mm.

M113 aux couleurs de Kataib Hezbollah avec M2HB en 12,7 mm.

Sur la ligne de front, les hommes sont bien protégés : casque, gilet pare-balles...



Au combat : sur la vingtaine d'hommes retranchés derrière le talus, 3 tireurs PKM, 2 tireurs RPG-7.



On peut voir ensuite plusieurs véhicules blindés M113 alignés par Kataib Hezbollah. L'armée irakienne compte 1 026 M113A2 modernisés par les Etats-Unis. La vidéo du mois de mai montrait déjà le groupe manipuler plusieurs de ces véhicules, aux marquages, encore une fois, de la 30ème brigade mécanisée, 8ème division de l'armée irakienne. L'un de ceux visibles sur la vidéo du mois d'août, armé d'un tube KPV de 14,5 mm, frappé du drapeau irakien, semble appartenir à cette unité. On en voit un autre apparaître plus tard dans la vidéo, frappé du drapeau irakien, armé d'une mitrailleuse M2HB de 12,7 mm. Par contre, Kataib Hezbollah semble bien posséder des M113 en propre, frappés du drapeau du groupe et d'autres emblèmes caractéristiques. L'un d'entre eux est armé d'une pièce bitube ZU de 23 mm. Un autre est armé d'une mitrailleuse lourde M2HB de 12,7 mm. Plus loin dans la vidéo, on peut voir un autre M113, surmonté d'un mât avec drapeau, armé d'un monotube KPV de 14,5 mm. On peut supposer que ces véhicules ont été récupérés après avoir été abandonnés par l'armée irakienne lors de défaites face à l'Etat Islamique ou à d'autres groupes insurgés.

Un tireur SVD Dragunov.





Le bulldozer entre en action pour dégager la voie aux véhicules blindés.


Derrière le M113, le véhicule blindé M1117 Guardian.




Plus loin dans la vidéo, on peut voir un M1117 Guardian, un véhicule blindé conçu pour les tâches de sécurité, armé d'une mitrailleuse lourde M2HB, d'une lance-grenades Mk 19 de 40 mm, et d'une mitrailleuse M240H. L'Irak dispose de plus de 250 de ces véhicules, qui sont en service au sein de la police nationale. Ici, l'engin, de couleur sombre, est probablement un « prêt » de la police à Kataib Hezbollah, puisque le véhicule n'est pas recouvert des emblèmes du groupe (semble-t-il).

Vers un peu plus de la moitié de la vidéo, on voit un M1151 Humvee de couleur sombre, apparemment sans les marquages du groupe, là encore probablement un « prêt » des forces spéciales irakiennes.

On note aussi que le groupe dispose d'un bulldozer, visible à plusieurs reprises, qui sert à abattre des arbres ou terrasser des routes pour les véhicules blindés.



Une Douchka de 12,7 mm en position sur un toit.






Une escouade suit le 3ème M113 de la colonne d'attaque.

Un Humvee prêté par les forces spéciales irakiennes ?




Véhicules déployés par Kataib Hezbollah
Qui semblent possédés en propre
Empruntés à l'armée ou à la police irakienne
M113 avec bitube ZU-23 de 23 mm = 1

M113 avec M2HB de 12,7 mm = 1

M113 (probablement avec M2HB) = 1

M113 avec monotube KPV de 14,5 mm = 1


M113 avec monotube KPV de 14,5 mm = 1

M113 avec M2HB = 1

M1117 Guardian = 1

M1151 Humvee = 2
Total = 4
Total = 5

Sur le plan des armes légères, on remarque que la plupart des combattants de Kataib Hezbollah sont équipés d'armes soviétiques : AK-47, mitrailleuses PKM, lance-roquettes antichars RPG-7 (relativement nombreux), au moins 2 fusils de précision SVD Dragunov... les combattants sont très bien protégés : ils ont quasiment tous un gilet pare-balles, la plupart ont aussi un casque. Une mitrailleuse lourde DShK de 12,7 mm est placée sur un toit pour couvrir l'assaut. Au milieu des escouades se préparant à monter à l'assaut, on distingue l'une d'entre elles entièrement équipées d'armes américaines : carabines M4 et mitrailleuses M240, ce qui laisse supposer une concentration volontaire de ces armes pour un groupe d'élite.



Un explosif saute juste devant le M113 au centre.


On peut voir un fantassin embarquer par la porte arrière du M113.

Un M113 aux couleurs de Kataib Hezbollah, avec KPV de 14,5 mm.








L'opération


Le premier point intéressant qui apparaît dans cette vidéo est l'aspect logistique : on voit plusieurs combattants transporter des bidons d'eau jusqu'à la ligne de front. Tâche ingrate mais indispensable s'il en est.

Corvée d'eau.


La première séquence montre une ligne d'hommes de Kataib Hezbollah abrités derrière un talus, le long d'une route. Au loin, on distingue des explosions dues à de frappes aériennes ou d'artillerie. Sur la vingtaine d'hommes disposés sur cette ligne, on compte au moins 3 tireurs à la mitrailleuse PKM, 2 tireurs au RPG-7, et 1 tireur Dragunov, ce qui donne une puissance de feu respectable.

Alors que les bombardements au loin continuent, les M113 (avec mitrailleuse de 12,7 mm et bitube de 23 mm) arrivent pour fournir un appui-feu. Les combattants se déplacent vers la gauche, toujours à l'abri du talus, où sont désormais plantés des arbres. Un bulldozer se porte en avant pour en arracher quelques-uns, et permettre la progression d'un M113 à mitrailleuse de 12,7 mm, qui ouvre un feu nourri, soutenu par le tir non moins soutenu d'un RPG-7.

Dans une deuxième phase, après ces échanges de tir, Kataib Hezbollah se prépare pour l'assaut. L'effectif engagé est relativement important : une prise de vue permet d'observer une trentaine d'hommes. Les frappes continuent au loin, alors qu'une mitrailleuse de 12,7 mm postée en surplomb, sur le toit d'un bâtiment, fournit un tir de couverture. Les groupes d'assaut sont constitués, manifestement, d'escouades de 15 à 20 hommes. L'attaque implique probablement plus de 50 fantassins, avec un chiffre plus proche des 100. Les fantassins, avant l'attaque, se regroupent le long d'un mur qui sert de protection.

Une escouade de fantassins entièrement équipés d'armes américaines.



L'objectif est une ligne de bâtiments. Une colonne de véhicules est en tête, avec les lourds en avant, les M113, dont le premier est accompagné de quelques fantassins. Le 3ème M113 est accompagné de toute une escouade. Le M1117 et un Humvee suivent, un M113 ferme la marche. Les véhicules sont pris à partie entre la ligne de départ et les bâtiments : une explosion les manque de peu.

Une fois l'opposition repoussée, le combat prend un tour urbain. Les fantassins progressent par bond de bâtiment en bâtiment. Les M113 progressent le long des bâtiments. L'un d'entre eux est manqué de peu par une mine, un engin explosif ou une roquette. Les M113 et les fantassins essuient des tirs nourris d'armes légères : on peut voir les impacts des balles sur les murs ou les habitations. Pour progresser à couvert, des fantassins remontent dans l'un des M113.


Un tir d'arme légère vient de toucher la colonne du bâtiment.


Dans la dernière partie de la vidéo, on peut voir plusieurs M113, positionnés derrière un talus, ouvrir le feu sur un objectif en avant : KPV de 14,5 mm, ZU-23 de 23 mm. On peut voir ensuite 3 M113 accompagnés chacun par quelques fantassins pousser en avant. Les fantassins se protègent derrière les M113. La dernière séquence montre quelques cadavres ensevelis sous les ruines des bâtiments et des documents pris à l'Etat Islamique.


2Michael Knights, « The Evolution of Iran’s Special Groups in Iraq », CTC Sentinel, novembre 2010 . Vol 3 . Issue 11-12, p.12-16.
4Phillip Smyth, THE SHIITE JIHAD IN SYRIA AND ITS REGIONAL EFFECTS, THE WASHINGTON INSTITUTE FOR NEAR EAST POLICY, POLICY FOCUS 138, février 2015.

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