mercredi 5 août 2015

Frank DANINOS, Une histoire de la CIA, Texto, Paris, Tallandier, 2011, 467 p.

Frank Daninos est un journaliste associé au magazine La Recherche. Il semble spécialisé dans l'histoire du renseignement et participe au C2FR -un pôle de recherche dont j'ai pu lire au moins une autre production, par le tenant du site, et qui ne m'avait guère convaincu. En outre, à côté de deux ouvrages sur ce sujet, dont celui-ci, le dernier livre de F. Daninos est une histoire du poker (!). On attend donc avec curiosité le contenu de cette histoire "politique" de la CIA...

Ce livre de la collection Texto est en fait la réédition en poche d'un ouvrage paru en grand format en 2007. Il faut dire que depuis les attentats du 11 septembre, les services de renseignement américains sont particulièrement conspués, et au premier chef la CIA. Il était donc tentant de faire une synthèse historique de l'agence, en français ; Daninos a été précédé par un Britannique qui a écrit une histoire du renseignement américain.

Le journaliste commence son histoire non pas en 1947, date la création officielle de la CIA, mais bien avec l'OSS et le général Donovan. Première lacune de taille cependant : il oublie de parler du rôle des agences de renseignement militaires (comme l'ONI), antérieures à la CIA et qui ont déjà procédé à la collecte de renseignements politiques en parallèle du FBI, sur le sol américain.

Très factuel, le récit développe des épisodes bien connus : la découverte des diplomates de Cambridge espionnant pour l'URSS, le projet Manhattan, le renversement de Mossadegh en Iran, le coup d'Etat au Guatemala, la crise cubaine...qui montrent que la CIA a été un acteur majeur de la guerre froide. Mais Daninos n'évoque quasiment pas les autres agences de renseignement liées à la CIA (comme la NSA, phare du renseignement électronique qui prend de plus en plus d'importance) et parle presque davantage du FBI... il ne s'étend pas non plus sur les accords de coopération passés avec les pays alliés, pourtant fondamentaux pour les débuts de l'agence. La dernière partie du livre est la plus intéressante, expliquant la remobilisation de la CIA sous l'ère Reagan et surtout la crise d'adaptation jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001.

Sur un exemple que je connais mieux, la guerre du Viêtnam, on sent les limites du livre : p.188-189, l'auteur explique la CIA ne cessera de faire coller les données aux idées préconçues des militaires et du gouvernement. Ce qui est plus que contestable : la CIA a souvent publié des analyses montrent les limites de l'action militaire américaine au Sud-Viêtnam ou contre le Nord (ce qu'il dit d'ailleurs dans les pages qui suivent). A la p.200, l'auteur semble n'avoir qu'une vague connaissance de l'opération "Phoenix", que la CIA mènerait avec des "milices sud-viêtnamiennes"... ce qui est très approximatif. Ce ne sont que quelques exemples parmi d'autres.

En réalité, Frank Daninos écrit une histoire chronologique de la CIA, où se succèdent les directeurs de l'agence et les présidents des Etats-Unis, sans jamais expliquer le sens et l'objectif du sous-titre de son livre : une histoire politique. Il manque l'inscription de cette dimension relationnelle entre les directeurs et les présidents dans un cadre plus global, l'histoire institutionnelle, l'histoire des relations avec le monde politique, l'histoire de tous les protagonistes, enfin, et pas seulement les présidents du pays et les directeurs de la CIA. L'auteur n'évoque quasiment pas, comme cela a été dit plus haut, les liens de la CIA et son influence sur les autres agences de renseignements, avant la création du Director of National Intelligence par G.W. Bush en 2005, après les attentats du 11 septembre.

Cette histoire chronologique ressemble donc plus à un procès des coups tordus et autres opérations clandestines menées par la CIA, que l'auteur se complait à décrire avec force détails (mais vu ce qu'on a dit sur le Viêtnam, on peut se demander si cela est bien fait pour le reste). On sent la prose du journaliste, inspiré des premiers travaux sur la CIA, américains, remontant aux années 1970, au moment où le public américain découvre, par des fuites ou des commissions parlementaires, toute l'étendue du rôle de la CIA dans la guerre froide. Franck Daninos ne prend peut-être pas assez de recul par rapport à ses sources (anciens membres désabusés de l'agence, journalistes, etc) et son style d'écriture fait parfois parler les acteurs ou leur attribue des pensées, ce qui peut décontenancer. Pour un tel sujet, l'appareil de notes n'est guère fourni (moins de 15 pages) et semble surtout devoir faire figure de gage de sérieux pour le lecteur moyen. La bibliographie d'ailleurs ne se compose que de 3 pages et elle est uniquement composée de sources secondaires ou de témoignages : aucun document d'archive n'est mentionné. Au final, l'histoire de la CIA se réduit surtout à celle des actions clandestines : on a donc pas une histoire politique, mais plutôt un "livre  noir" de la CIA qui n'a rien d'original, et qui néglige curieusement le renseignement (un comble pour un associé du C2FR) et l'histoire institutionnelle, politique et même culturelle de la CIA.


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