dimanche 23 août 2015

Djihad au pays de Cham 1/Les Marocains

Début de la refonte de ma série sur les combattants étrangers en Syrie, côté insurrection, baptisée désormais Djihad au pays de Cham. Je commence avec les Marocains, contingent que je n'avais pas encore traité.




En novembre 2013, Fernando Reinares, spécialiste espagnol des djihadistes nationaux partis se battre en Syrie et en Irak, estimait à 900 les Marocains présents en Syrie. En avril 2014, plusieurs spécialistes portaient le nombre à 1 5001, voire 2 000 en ajoutant les Belges, Français ou Espagnols d'origine marocaine, qui ne seront pas traités ici. Le centre israëlien Meir Amit, en mai 20142, estimait leur nombre à quelques douzaines seulement (!). Les autorités marocaines évoquent jusqu'à 2 000 Marocains partis se battre en Irak et en Syrie ; le ministère de l'Intérieur donnait le chiffre de 1 122 en 2014, avec 200 morts au combat et 128 qui sont revenus et font l'objet d'une surveillance. En novembre 2014, des chiffres font état de 219 Marocains tués en Syrie, 32 en Irak, dont 20 dans des attaques suicides3. Mais les autorités expliquent aussi que seulement 18% de ces derniers ont un casier judiciaire avant leur départ en Syrie, ce qui rend difficile la surveillance une fois qu'ils sont revenus. La réputation des Marocains sur le théâtre du djihad n'est plus à faire : ils occupent des fonctions importantes, notamment au sein de l'Etat Islamique, à la fois politiques, militaires et logistiques. Comme combattants, ils sont particulièrement redoutés, et on les dit plus volontaires pour les attaques suicides. D'autres sources pourtant expliquent qu'au sein de l'Etat Islamique, les trois quarts des Marocains seraient pluôt des combattants de base, servant pour la protection des convois ou comme seconde vague lors des assauts4. Le gouvernement marocain est persuadé que les djihadistes nationaux accumulent une expérience destinée à être réinvestie dans leur pays d'origine5.

Pour Romain Caillet, le djihad syrien n'a pas pris l'ampleur, au Maroc, d'un phénomène de société, comme cela peut être le cas en Tunisie6. Néanmoins, comme pour beaucoup d'autres pays, le djihad syrien dépasse déjà par ses proportions tous les autres phénomènes historiques comparables, jusqu'à celui en Afghanistan contre les Soviétiques. Ahmad Rafiqi, qui avait été le chef du djihad marocain en Afghanistan contre l'URSS, est d'ailleurs mort en Syrie le 13 mars 2014. Les Marocains, en outre, privilégient la Syrie et l'Irak comme terre du djihad par rapport au Mali, un autre « point chaud » en particulier depuis l'intervention française (opération Serval) de janvier 2013.

Comme c'est le cas là encore pour d'autres contingents, la présence des Marocains en Syrie est difficile à tracer jusqu'à l'été 20127. Les premiers ont probablement combattu au sein de Jabat al-Nosra, venant d'al-Qaïda en Irak8. En août 2012, on voit un premier martyre marocain, Abu Mus‘ab ash-Shamali, qui se jette contre un bâtiment de l'armée syrienne à Nayrab, entre Alep et Idlib. En septembre 2012, 8 Marocains auraient été tués dans la province d'Idlib au sein du bataillon al-Furqan9. En mars 2013, un autre kamikaze, Abu Ayman, lui aussi de Jabat al-Nosra, se jette sur un checkpoint du régime près de Qusayr (province de Homs). Abu Hajaral Maghribi (Yassin Buhurfa), ancien militant islamiste et commandant de brigade d'al-Nosra, est mort le 26 janvier 2013 au nord de Jish ash-Soughour, dans la province d'Idlib. En février 2013, on parle de plus de 40 Marocains partis faire le djihad en Syrie, venus essentiellement du nord du pays. Les autorités évoquent 80 départs en juillet 2013, chiffre alors probablement sous-estimé10.

Abu Hajaral Maghribi, dans une vidéo célébrant sa mort.



Le premier kamikaze marocain en Syrie : Abu Mus‘ab ash-Shamali, du front al-Nosra. On peut voir l'explosion du camion qu'il conduisait.


Abu Hamza al-Maghribi (Muhammad al-Alami Slimani), ancien détenu de Guantanamo, a été tué le 5 août 2013 dans un village de la province de Lattaquié, lors de l'offensive menée par les rebelles dans cette région à l'été 2013, pour tenter de s'emparer du village natal du clan Assad, Qardaha11. C'est après sa mort qu'est créé Harakat Sham al-Islam, dirigé par Abu Ahmad al-Muhajir (Ibrahim Benchekroun), un groupe spécialement créé pour accueillir les volontaires marocains du djihad. Le groupe dispose d'une branche médiatique, al-Uqab (l'étendard), qui dffuse les obsèques d'al-Maghribi. Pour Aymenn Jawad al-Tamimi, le groupe est au départ plus proche de l'idéologie d'al-Nosra que de celle de l'EIIL12. De par ses origines, c'est un groupe qui se situe dans la lignée d'al-Qaïda13.

Abu Hamza al-Maghribi

Ibrahim Benchekroun lors de l'enterrement d'al-Maghribi (au centre, barbe blanche).


Harakat Sham al-Islam, comme d'autres groupes de combattants étrangers, s'est alors installé dans la province de Lattaquié, pilier du régime syrien puisqu'on y trouve une communauté alaouite largement majoritaire. En outre la province est frontalière, au nord, de la Turquie. D'après Romain Caillet, le groupe aurait été sollicité par des salafistes koweïtiens pour faire allégeance à Jabat al-Nosra en échange de fonds. La proximité de Benchekroun avec le cheikh ‘Abd Allahal-Mohaysni, appartenant au courant djihadiste mais proche de chefs religieux liés au pouvoir saoudien, indique peut-être d'autres sources de financement. Harakat Sham al-Islam n'a pas rallié l'EIIL dans son affrontement avec les rebelles syriens à partir de janvier 2014 : au contraire, il a toujours veillé à maintenir de bonnes relations avec les groupes liés à l'Armée Syrienne Libre. Il a participé à l'assaut sur l'hôpital al-Kindi d'Alep et à celui, raté, sur la prison centrale. Le groupe contribue aussi à l'offensive al-Anfal14 dans la province de Lattaquié, en mars 201415. C'est à cette occasion que Benchekroun est tué au combat, le 2 avril. Mohamed Mizouz16 (Abou al Izz-Al Muhajir), ancien détenu de Guantanamo lui aussi et emprisonné au Maroc pour avoir recruté pour le djihad en Irak, prend la tête du groupe. Harakat Sham al-Islam comprend 500 à 700 combattants, essentiellement marocains, mais son chef spirituel, Abu Hafs al-Jazrawi, est un Saoudien, et son chef militaire, Ahmed Muzin, un Egyptien17

Mohamed Mizouz, en-dessous du drapeau d'Harakat Sham al-Islam, le Coran devant lui.

Abu Hafs al-Jazrawi, un Saoudien, chef spirituel d'Harakat Sham al-Islam, annonce que le groupe reste neutre dans le combat entre les rebelles et l'EIIL.
 

Avec la proclamation de l'Etat Islamique en juin 2014, Harakat Sham al-Islam, comme d'autres formations djihadistes, a le souci de marquer son implantation territoriale. En juillet 2014, Harakat Sham al-Islam forme une coalition avec le bataillon Vert (un groupe composé essentiellement de Saoudiens), Harakat Fajr al-Sham al-Islamiya (un groupe de Syriens) et Jaysh al-Muhajireen wa al-Ansar (l'ancien groupe d'Omar ash-Shishani passé à l'EI, et dirigé par Salahuddin Shishani) : Jabhat Ansar al-Din18. Cette coalition maintient un jeu d'équilibre subtil, restant proche d'al-Nosra, sans combattre l'EI19. En septembre, Harakat al-Sham est placé sur la liste des organisations terroristes par les Etats-Unis. En décembre 2014, le groupe publie les images d'un camp d'entraînement dans la province de Lattaquié20. La coalition Jabhat Ansar al-Din, menée par Jaysh al-Muhajireen wa al-Ansar, se considère comme la branche syrienne de l'émirat du Caucase affilié à al-Qaïda21. En juin 2015, le chef de Jaysh al-Muhajireen wa al-Ansar, Salahuddin Shishani, quitte le groupe avec ses partisans22. Depuis la rupture avec Omar Shishani, en novembre 2013, le groupe, composé de plus en plus de combattants arabes et non plus majoritairement de Nord-Caucasiens, a évolué vers un détachement à l'égard de l'émirat du Caucase, ce qui explique probablement la rupture23.

Logo de Jabhat Ansar al-Din.

Dernière vidéo mise en ligne par Jabhat Ansar al-Din (21 août 2015) : celle d'un camp d'entraînement en intérieur. Parcours du combattant, combat au corps-à-corps, entraînement au tir, etc.







Le secteur d'opérations d'Harakat Sham al-Islam ces derniers mois (depuis mars-avril). Le groupe opère dans la région de Salma, près du village de Dourin et du mont du même nom, au sud du Jabal al-Akrad (montagne des Kurdes). A l'ouest, la plaine côtière avec au sud-ouest Lattaquié, bastion du régime Assad. A l'est, la plaine d'al-Ghab, où de violents combats opposent actuellement les rebelles au régime.


Images des dernières opérations de Harakat Sham al-Islam. Le groupe opère dans l'est de la province de Lattaquié, dans le djebel Ansariyeh, au nord-est de la ville de Lattaqui.

Bitube de 23 mm sur camion.


Prière avant le combat.

Dans cette vidéo , Harakat Sham al-Islam met en parallèle son attaque avec un reportage des Forces Nationales de Défense du régime.

Mitrailleuse PK.


Un char T-62 (merci à Mathieu Morant).


La formation d'un groupe spécifiquement marocain dans la constellation des formations rebelles en Syrie vise aussi, probablement, à préparer le retour du djihad au Maroc : si ce n'est pas le discours officiel du groupe, c'est celui de certains de ses combattants. Certains responsables religieux marocains l'ont bien compris, et ont condamné le départ des Marocains en Syrie. Cependant, une nouvelle génération de djihadistes, plus jeunes, plus radicaux, échappant à l'emprise des salafistes djihadistes traditionnels au Maroc, alimente l'EIIL puis l'Etat Islamique. Abd al-Aziz al-Mihdali, connu sous le nom de guerre d'Abu Usama al-Maghribi, est l'un des premiers Marocains arrivé en Syrie en avril 2012. Il fait partie de Jabat al-Nosra dont il commande une brigade et participe à la chute de la base 111, dans la province d'Alep, en décembre 2012. En avril 2013, al-Maghribi rejoint le nouvel EIIL, devient l'adjoint d'Omar ash-Shishani, et participe à la prise de la base aérienne de Minnagh en août 2013. Début 2014, il prend part à la lutte contre le front al-Nosra dans la province d'Alep, reprenant 5 villages sur la route d'Azaz : il est abattu dans une embuscade le 15 mars 2014 sur la route d'al-Bab, montée par al-Nosra. Les Marocains membres de l'Etat Islamique, comme ceux de Jabat al-Nosra, sont connus pour leurs attaques suicides : Abu Sohaib al-Maghrebi tue 25 soldats à un checkpoint de la province de Deir-es-Zor24.

Abu Usama al-Maghribi.


D'après les études réalisées sur les combattants, les djihadistes marocains affirment partir se battre pour faire tomber le régime Assad, rétablir la justice (la sharia) et promouvoir le djihad. Mais les départs ont aussi des causes économiques et socio-politiques. Le fait religieux est important : pour nombre de djihadistes marocains, la Syrie est le lieu du combat de la fin des temps de l'islam. En outre, l'encouragement de leaders religieux, notamment ceux emprisonnés par le gouvernement marocain puis relâchés, et un certain laissez-faire des autorités, ont contribué aux départs. Dès 2013, 30% des salafistes relâchés de prison partent faire le djihad en Syrie. Certains y voient une politique tacite du gouvernement visant à exporter le problème de la radicalisation djihadiste plutôt que de le traiter sur place. En outre, les détenus relâchés de prison ont souvent peu de perspective au Maroc une fois libérés, et préfèrent partir en Syrie, d'autant que l'accès à ce champ de bataille du djihad est relativement aisé25. On sait aussi que l'Etat Islamique paie relativement bien les combattants étrangers26 ; le goût de l'aventure faisant le reste27.



Bitube de 23 mm sur camion.


Technical avec canon KPV de 14,5 mm.




Encore un technical avec pièce de 14,5 mm.



Char T-54/55 (merci à Mathieu Morant).

Au loin, on peut voir les combattants du régime s'enfuir devant les hommes d'Harakat Sham al-Islam.




Il y a eu deux vagues de départ de Marocains en Syrie : la première s'étend de décembre 2011 à avril 2013 et alimente surtout al-Nosra, la seconde, plus jeune, plus radicale, mais moins expérimentée, démarre avec la formation de l'EIIL en avril 2013. Les Marocains rejoignent ce dernier groupe jusqu'à la fondation d'Harakat Sham al-Islam en août. Le recrutement se fait surtout par des contacts personnels ; les Marocains qui partent sont aussi très présents sur les réseaux sociaux une fois arrivés, pour rester en contact avec leur famille ou établir des réseaux de recrutement. La plupart des recrues viennent du nord (délaissé par le pouvoir) et de l'ouest du pays, régions marquées par la présence des salafistes, un fort taux de chômage et d'urbanisation28. Les réseaux sociaux sont utilisés pour recruter des combattants ou récolter des fonds : le blog Ansar al-Tawhid décrit ainsi le voyage jusqu'en Syrie. Si Internet joue un grand rôle, les méthodes changent aussi au fil du temps : on conseille aujourd'hui aux candidats de ne plus prendre l'air depuis le Maroc, mais à partir de pays tiers, de s'habiller à l'occidentale, de ne prévenir personne de son départ, de mettre de l'argent de côté pour s'installer en Syrie. La voie d'entrée principale des Marocains en Syrie reste la frontière turque. Là encore, pour des raisons de sécurité, les pratiques évoluent : on conseille aux candidats d'atterrir non pas près de la frontière, mais dans des grandes villes turques qui en sont éloignées ; de se comporter en touriste pour ne pas attirer l'attention ; de mettre de côté de l'argent pour acheter une arme une fois passé en Syrie. Le voyage de retour est moins balisé : généralement, les partants arrivent en Libye et gagnent le Maroc en passant par la frontière algérienne. Le voyage coûte environ 1 000 dollars. Certains qui n'ont pas les moyens de se payer le voyage se lancent dans des activités criminelles pour le financer : un réseau de contrebande démantelé à Fès comprenait des aspirants au djihad, dont des anciens prisonniers. La plupart des djihadistes marocains ne compte pas revenir au pays, mais rester en Syrie ou mourir en martyre. Certains, déçus par l'affrontement entre Jabat al-Nosra et l'Etat Islamique, sont néanmoins revenus au Maroc. Le gouvernement marocain a cependant durci sa législation à partir de septembre 2014, et a déployé l'armée dans les rues. Une vingtaine de cellules de recrutement auraient été démantelées entre 2011 et 2014. Le Maroc a même construit une barrière de 70 km avec l'Algérie, tout en renforçant les contrôles aux frontières, pour entraver le retour des djihadistes29.

Un BMP-1 détruit dans une position du régime prise près du mont Dourin.



Canon de 57 mm sur camion.

Un convoi du régime avec chars et canons automoteurs.




Des hommes du régime fuient et sont tirés par Harakat Sham al-Islam depuis les hauteurs.

Canon de 37 mm AA sur camion.


Canon de 57 mm AA sur camion.

Char T-55 (merci à Mathieu Morant).








2The Phenomenon of Foreign Fighters from the Arab World in the Syrian Civil War, Most of Them Fighting in the Ranks of Organizations Affiliated with Al-Qaeda and the Global Jihad, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, mai 2014.
5There and Back. Trajectories of North African Foreign Fighters in Syria, Issue Brief Number 3, Small Arms Survey, juillet 2015.
6Romain CAILLET, L'influence de la guerre en Syrie sur le courant djihadiste marocain, Religioscope, Études et Analyses – N° 33 – Avril 2014.
7Les départs auraient pourtant commencé dès mars-avril 2012 et impliquent des personnes de plusieurs horizons différents : http://www.maghress.com/fr/lobservateur/13271
9The Phenomenon of Foreign Fighters from the Arab World in the Syrian Civil War, Most of Them Fighting in the Ranks of Organizations Affiliated with Al-Qaeda and the Global Jihad, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, mai 2014.
17There and Back. Trajectories of North African Foreign Fighters in Syria, Issue Brief Number 3, Small Arms Survey, juillet 2015.
24There and Back. Trajectories of North African Foreign Fighters in Syria, Issue Brief Number 3, Small Arms Survey, juillet 2015.
29There and Back. Trajectories of North African Foreign Fighters in Syria, Issue Brief Number 3, Small Arms Survey, juillet 2015.

2 commentaires:

  1. Merci de ce travail, "connaitre ton ennemi'' est toujours profitable. Je trouve que l'on retrouve un gros pourcentage d'ex de Guantanamo dans les combats d'aujourd'hui, a t'on une comptabilité précise sur le sujet ?

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  2. Bonsoir,

    Pour les Marocains, c'est une spécificité ; je ne suis pas sûr qu'on le retrouve dans les autres contingents.
    Pas vu de stats à ce sujet.

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