samedi 15 août 2015

Ahrar al-Sham vu sous l'angle militaire (juillet-août 2015)

Merci à M. Morant pour l'identification de certains matériels.

L'objectif de cet article est d'analyser, à partir des vidéos mises en ligne par ce groupe rebelle syrien1, sa composante militaire : tactiques, matériels, propagande et communication également. L'histoire politique du groupe a été bien traitée en anglais, je ne reviens que sur les développements récents en guise d'introduction.


La résilience d'Ahrar al-Sham


Ahrar al-Sham, une des plus vastes formations rebelles sunnites en Syrie, est né dès 2011, après le début de l'insurrection contre le régime syrien. Le groupe est formé par d'anciens détenus des geôles du régimes, emprisonnés pour leurs prises de position islamistes ou pour avoir participé à l'acheminement de combattants en Irak. Soudés par l'épreuve de l'emprisonnement à Sednaia, prison au nord de Damas où un quartier spécial leur est réservé, ces islamistes sont rapidement relâchés par le régime et reprennent leurs activités clandestines pour créer de nouvelles cellules. Ces cellules se coordonnent entre elles, particulièrement dans les provinces de Idlib et de Hama, qui restent le fief du groupe2.



Depuis, Ahrar al-Sham a traversé toutes les épreuves imposées à l'insurrection syrienne, y compris après la dislocation du Front Islamique, puissante coalition formée en novembre 2013 et qui s'est peu à peu effilochée jusqu'au printemps 2015. Souvent décrit comme salafiste, le groupe cherche à établir un Etat religieux sunnite en Syrie. Récemment, il s'est rapproché de la Turquie d'Erdogan. Le 22 mars 2015, Ahrar al-Sham a absorbé Suqour al-Sham, autre composante du défunt Front Islamique. Suqour al-Sham, qui combattait dans le Jabal al-Zawiya de la province d'Idlib, a été à ses débuts un des groupes les plus puissants de l'insurrection syrienne, avant de commencer à décliner fin 2013-début 2014, en raison des pertes subies et des défections vers l'Etat Islamique.

Ahrar al-Sham lui-même a bien failli être disloqué quand une mystérieuse explosion a décapité tout son commandement, dont son chef historique Hassan Aboud, le 9 septembre 20143. Si Ahrar al-Sham a survécu à ce coup dur, c'est que le groupe a une grande résilience, mais peut-être aussi a-t-il reçu un soutien plus massif de la Turquie et du Qatar, soucieux de contrer la montée en puissance du front al-Nosra. Au moment de la fusion de mars 2015, Ahrar al-Sham disposerait ainsi de 15 000 combattants et le groupe est présent dans 10 des 14 provinces syriennes4. Le mouvement a souvent absorbé d'autres groupes intégrés dans une coalition : c'est ce qui s'était passé après la formation par Ahrar al-Sham du Front Islamique Syrien, fin 2012. Avec le Front Islamique créé en novembre 2013, Ahrar al-Sham a dû s'affronter avec l'autre puissant groupe de la coalition, Jaysh al-Islam, avec lequel au moins un accrochage a eu lieu, Ahrar al-Sham restant plus proche de Liwa al-Tawhid à Alep, bien que le jeu entre factions rebelles dans la ville soit des plus complexes. Le Front Islamique Kurde et la brigade Haq de Homs, autres composantes du Front Islamique, ont finalement été absorbés par Ahrar al-Sham, en décembre 2014.



Quel armement ?


La soixantaine de vidéos mises en ligne par Ahrar al-Sham depuis le 1er juillet donne un bon aperçu de l'arsenal utilisé par le groupe dans les combats du conflit.

Une vidéo de 2 juillet présente un LRM Type 63 (12 roquettes de 107 mm) en action, accompagné d'un mortier lourd de 120 mm5. Le même jour, une vidéo montre un technical armé d'un canon bitube de 23 mm tirer de nuit sur les positions du régime à Zahra6.





Parmi le matériel qui apparaît sur la vidéo de propagande du 5 juillet, on note un T-72 et ce qui semble être un ZSU 23/4, mais aussi un 2S1 et un canon M46 de 130 mm.





Le 6 juillet, un technical avec lance-roquettes artisanal à 4 tubes est utilisé pour pilonner les positions du régime à Mirdash7.



Le 9 juillet, c'est un petit mortier de 50 mm qui est employé pour bombarder les positions du régime à Houla8. La même cible est tirée à distance par deux technicals, l'un armé d'un canon de 23 mm, l'autre d'une mitrailleuse de 12,7 mm9.






Le 12 juillet, on peut encore voir le mortier de 50 mm en action contre le village de Houla10.



Le 14 juillet, c'est un lance-roquettes Grad monté sur un technical qui tire de nuit sur les positions du régime11.



Le 19 juillet, une séquence met en scène un groupe de combattants d'Ahrar al-Sham, progressant en file indienne et profitant des couverts12.



Le 23 juillet, Ahrar al-Sham poste une vidéo d'un de ces canons artisanaux, de gros calibre, probablement 152 mm, en train de faire feu13. Ce même jour, on peut voir des missiles artisanaux « Eléphants » tirés sur des positions ennemies à Idlib14. Une autre vidéo tournée de nuit montre l'explosion d'un BMP commandé à distance sur des positions du régime15. Une autre vidéo montre un tir de roquette sur un affût posé au sol, avec angles d'inclination variés16.









Le 24 juillet, on observe une batterie de mortiers artisanaux faire feu sur les positions du régime17. Sur le front de Lattaquié, on peut voir tirer à nouveau un LRM Type 63 et un technical armé d'un canon bitube de 23 mm18.





Le 25 juillet, un mortier de 82 mm tire sur les positions du régime19 dans la province de Hama ; on retrouve le technical armé d'un canon de 14,5 qui tire sur le même objectif20.




Le 27 juillet, c'est un « canon de l'enfer » et un mortier de 82 mm qui tirent sur les positions du régime21. On voit ce même jour un technical armé d'un canon bitube de 14,5 mm et un autre d'un canon de 37 mm avec bouclier tirer sur le même objectif22. Ce même jour, un mortier de 120 mm et deux LRM (un Type 63 et) font feu de concert sur les positions du régime23. Une autre vidéo montre un char T-62 pilonnant à distance des positions du régime24. Un canon D-30 de 122 mm est employé en tir tendu pour un pilonnage de colline à colline25. On voit aussi un autre canon artisanal couplé avec un mortier de 120 mm pour un pilonnage26. Une autre vidéo montre deux technicals, l'un armé d'un canon AA de 57 mm, et l'autre d'un canon AA de 37 mm (avec bouclier de protection), tirer sur un objectif27. Sur une autre vidéo, on revoit ce même technical avec un autre probablement armé d'une pièce bitube de 23 mm28.
















Le 28 juillet, une vidéo montre un canon M46 de 130 mm en action29. Lors d'une autre prise au sud de Jisr-as-Sughur, on peut voir un char T-72 du groupe et aussi que les fantassins sont transportés en pick-up30. Un mortier artisanal tire également contre Zahra, au nord-ouest d'Alep31. Une vidéo montre aussi une mitrailleuse lourde de 12,7 mm tirer sur des fuyards du régime32.







Le 29 juillet, un technical équipé d'un LRM tire sur les positions du régime dans la province de Hama33. Le bombardement continue de nuit avec des affûts de roquettes au sol34.




Le 30 juillet, on peut voir un technical avec canon de 14,5 mm ouvrir le feu sur une position fixe du régime35. Un LRM Type 63 tire quant à lui sur les positions adverses à Idlib36.





Le 2 août, on aperçoit à nouveau la batterie de mortier de 120 mm, de Type 63 et de RAK-12 faire feu37. Le canon D-30 est également vu en action38. Un LRM Type 63 tire aussi de nuit39.






Le 3 août, une opération dans la province de Hama mobilise plusieurs dizaines de combattants, des mortiers, un technical armé d'un canon de 23 mm. Les fantassins disposent d'une mitrailleuse de 12,7 mm en position fixe ; l'un d'entre eux tire à la PK40.





Le 4 août, c'est un char T-55M qui tire sur les positions du régime41. On peut encore voir un LRM RAK-12 en plein tir42. Le canon M46 tire aussi avec un angle d'élévation assez important43. Ahrar al-Sham dispose aussi d'un obusier allemand de 105 mm datant de la Seconde Guerre mondiale (10.5 cm leFH 18M), que l'on peut voir tirer aux côtés d'un mortier de 120 mm44. Un autre LRM RAK-12 tire dans la province de Hama45.








Le 8 août, on peut revoir le canon allemand de 105 en action46. Un LRM RAK-12 tire également47.




Le 9 août, 3 technicals, un armé d'un canon de 57 mm, un autre d'un bitube de 23 mm, et un autre d'un quadritube de 14,5 mm, tire sur un bâtiment occupé par le régime48.






Pièces d'artillerie d'Ahrar al-Sham, d'après les vidéos de juillet-août 2015
LRM
Mortiers
Canons
Canons ou mortiers artisanaux
Type 63 (12x107 mm) = 4

RAK-12 = 2
120 mm = 3

50 mm = 1

82 mm= 2
M46 de 130 mm = 1

D-30 de 122 mm = 1

10.5 cm leFH 18M = 1
Canon artisanal, 200 mm (?) = 1

Roquettes artisanales « Eléphant » = au moins 2 lanceurs.

Canon de l'enfer = 2

Mortiers artisanaux = 1
Total = 6
Total = 6
Total = 3
Total = 6


Véhicules d'Ahrar al-Sham, d'après les vidéos de juillet-août 2015
Technicals
Chars
Véhicules blindés
Avec bitube ZU de 23 mm = 5

Avec LRM 4 tubes = 1

Avec mitrailleuse DshK de 12,7 mm = 1

Avec LRM 14 tubes = 1

Avec monotube KPV de 14,5 mm = 2

Avec canon AA de 37 mm et bouclier = 1

Avec canon AA de 57 mm = 2

Avec monotube ZU de 23 mm = 1

Avec quadritube de 14,5 mm KPV = 1
T-72 = 2 (?)

T-62 = 1

T-55M = 1


Automoteur antiaérien ZSU 23/4 = 1 (?)

Automoteur d'artillerie (122 mm) 2S1 Gvozdika = 1

BMP (bourré d'explosifs et télécommandé) = 1
Total = 15
Total = 4
Total = 3



Cet état des lieux nous permet de tirer quelques conclusions. Tout d'abord, il faut noter que manifestement, Ahrar al-Sham ne reçoit pas régulièrement d'armements venus de l'étranger : si l'on excepte les LRM RAK-12 croates, peut-être capturés sur un groupe rival d'ailleurs, toutes les autres armes ont été prises au régime ou se trouvent dans le pays ou à proximité. On peut noter aussi la faiblesse des moyens lourds : une vingtaine de pièces d'artillerie, avec seulement 3 pièces lourdes. La présence de l'obusier allemand de 105 montre par ailleurs que les armes et leurs munitions ne sont pas une denrée facile d'accès comme on pourrait le croire, en tout cas pas pour Ahrar al-Sham. A l'inverse, on note que plus d'un tiers des pièces est constitué de constructions artisanales, canons ou mortiers, pour pallier le manque d'armes. En ce qui concerne les véhicules, le contast est le même : les trois quarts ou presque de ceux visibles sont des technicals, soit montés par les rebelles, soit pris sur le régime (comme c'est probablement le cas de ceux embarquant le canon antiaérien de 57 mm). Les chars sont peu nombreux : 1 T-62, 1 T-55, peut-être 2 T-72 pris au régime, 1 BMP utilisé comme projectile télécommandé. On ne peut donc pas dire qu'Ahrar al-Sham est un groupe rebelle surarmé, même si l'armement léger semble lui ne pas faire défaut (jusqu'aux mitrailleuses).


Tactique/stratégie


Quel bilan dresser des tactiques employées par Ahrar al-Sham, avec l'armement décrit ci-dessus ? Quelques remarques s'imposent.

Dépourvu de moyens lourds, le groupe rebelle, comme le montre la majorité des vidéos, procède à des frappes indirectes sur les positions du régime ou de ses adversaires de l'insurrection. Les mortiers, canons, LRM et autres engins artisanaux sont utilisés pour des tirs tendus ou courbes sur des positions fixes. De la même façon, les technicals avec les canons de différents calibres sont employés pour la même mission. On note aussi que les bombardements ou tirs sont non seulement diurnes, mais également nocturnes.

Les véhicules, hormis les technicals, sont employés à diverses fins. Les chars servent essentiellement de plate-forme d'artillerie mobile. On les voit aussi mobilisés pour les assauts. On a pu constater que certains véhicules comme les BMP étaient parfois employés comme artillerie de remplacement en étant bourrés d'explosifs, télécommandés à distance et jetés sur des positions du régime pour ouvrir la voie.

Les assauts restent d'ampleur limitée : quelques dizaines d'hommes au maximum (qui évoluent à pied ou sont transportés préalablement par pick-up), soutenus par toutes les armes disponibles localement -artillerie, blindés, technicals, etc. Il est manifeste qu'Ahrar al-Sham a le souci d'économiser la vie de ses hommes, dépensant davantage les munitions (en particulier obus, roquettes et munitions de technicals). L'artillerie est parfois organisée en batterie, comme dans le cas de ce mortier de 120 mm couplé à un LRM Type 63 et à un LRM RAK-12, fréquemment vu dans les vidéos tirer depuis la même position (ce qui laisse penser que le régime n'a pas de moyens de contre-batterie localement). Les pièces lourdes en revanche (M46, D30, obusier allemand de 105) opèrent plutôt individuellement. Une des dernières vidéos est intéressant car elle montre la puissance de feu que peut représenter l'emploi de plusieurs technicals combinés, avec canons de 14,5, 23 et 57 mm. Une des vidéos de propagande du groupe permet de comprendre que les attaques sont préparées au moyen de photos satellites.49.


Propagande/communication


Les vidéos étudiées ici ne sont que l'instrument de communication, parmi d'autres biais, du groupe rebelle Ahrar al-Sham. La stratégie de communication de la formation appelle plusieurs remarques.

On peut déjà dire qu'au bout de plus de 4 ans de conflit, elle a évolué. Les vidéos concernant les opérations sont beaucoup plus restreintes dans leur contenu et beaucoup plus « montées » aussi qu'elles ne l'étaient probablement il y a quelques années. Le groupe fait le choix très clair de privilégier les frappes indirectes, les bombardements, les tirs à distance, plutôt que les assauts à proprement parler (qui sont par ailleurs d'ampleur limitée). En outre, plusieurs vidéos renvoient directement à la propagande mise en oeuvre par le mouvement.

Une vidéo de propagande de Ahrar al-Sham, le 5 juillet, met en scène les combattants, sur fond de chant islamique, avec le rappel des pertes douloureuses (notamment des chefs tués dans l'explosion du 9 septembre 2014), et montre aussi l'évolution du groupe sur le plan militaire, passant des attaques à la bombe à l'emploi d'armes légères puis de plus en plus lourdes (technicals, canons sans recul, chars, etc)50.
 

Le 25 juillet, on peut voir dans une vidéo un camp d'entraînement d'Ahrar al-Sham, avec de nombreuses recrues, portant un brassard avec l'emblème du groupe51. Le même jour, un combattant présente les cadavres de membres du régime tués lors de combats dans la province de Hama, stockés dans un pick-up52. C'est la seule occasion où l'on verra des cadavres adverses.





Le 28 juillet, Ahrar al-Sham tourne une vidéo montrant une dizaine d'hommes du régime, accompagné d'un véhicule blindé, s'enfuir devant l'assaut de ses combattants53. Deux autres vidéos montrent respectivement la position conquise et les réponses de chefs militaires du mouvement sur les progrès dans l'ouest de la province d'Idlib. Une autre vidéo se situe au sud de Jisr, à l'ouest de la province d'Idlib, près de la frontière avec la province de Lattaquié. Une autre vidéo montre une station d'électricité thermique capturée par Ahrar al-Sham54. La vidéo suivante cherche à montrer qu'Ahrar al-Sham contrôle la grande route menant à la province de Lattaquié, jonchée de carcasses détruites, dont un char et un technical armé d'une pièce de 23 mm55.







Le 31 juillet, une assez longue vidéo présente à nouveau un camp d'entraînement d'Ahrar al-Sham56. Les combattants sont entraînés, apparemment, à embarquer des prisonniers à bord de pick-up, à entrer dans les bâtiments, à neutraliser des sentinelles, à manoeuvrer avec des technicals. On s'entraîne également au close-combat, à se déplacer en environnement urbain ou dans des tunnels. Du personnel est même déguisé en soldats du régime pour les exercices57.








Lors d'une opération à Hama, on peut voir, après les images de combat, un parcours d'entraînement du groupe ; Ahrar al-Sham fait aussi reconstruire les routes endommagées avec des bulldozers58.





Une vidéo du 6 août montre à nouveau un camp d'entraînement59. Outre la prière, la vidéo montre une technique pour accéder aux fenêtres des bâtiments avec une perche. Une grande attention est portée au combat urbain.





Le 7 août, une vidéo sous-titrée en anglais raconte le parcours d'un combattant du groupe, al-Mugheera60. Agé de 18 ans, le jeune homme se considère déjà comme un martyre. Son père témoigne également dans la vidéo : il a combattu avec son fils lors de la libération de la ville de Raqqa, et son fils a également participé à la bataille de la base aérienne de Taftanaz. Comme on peut le voir sur les images, le jeune homme, qui se déplace en béquilles, a perdu le pied droit. Lors d'une bataille à Idlib, on peut voir un T-72 en action. Le char est endommage ; al-Mugheera, envoyé en éclaireur au-delà d'un mur, saute sur une mine.






Une vidéo postée le 9 août consiste en une compilation des séquences mises en ligne en juillet-août, avec rajouts de quelques autres séquences61.




1Une soixantaine de vidéos ont été visionnées, étalées entre le 1er juillet et le 9 août environ.

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