mardi 28 juillet 2015

Thomas A. BASS, Agent Z.21. Le meilleur ennemi des Américains. Saïgon 1946-1975, Paris, Tallandier, 2010, 329 p.

En 2010, Tallandier propose la traduction d'un ouvrage américain paru l'année précédente : The spy who loved us : the Vietnam War and Pham Xuan An's dangerous game, du journaliste Thomas Bass.

Pham Xuan An, après la chute de Saïgon, a été le dernier correspondant du Time jusqu'au 10 mai 1976 dans le Viêtnam réunifié par les communistes. Connu comme étant le doyen de la presse viêtnamienne et pour ses analyses politiques, An était en en réalité un agent de Hanoï, où il expédia pas loin de 500 rapports secrets. En 1975, sa famille part aux Etats-Unis, mais revient au bout d'un an : le régime ne veut pas y envoyer An, car il commence à s'en méfier, du fait de sa très grande proximité avec les Américains pendant la guerre. Bass, qui a rencontré An à plusieurs reprises depuis 1992, a profité de la mort du personnage en 2006 : des informations ont filtré du gouvernement viêtnamien, alors même que sa biographie était très contrôlée de son vivant.

An est né en 1927 près de Saïgon. Son père est géomètre-arpenteur dans l'administration coloniale française. An a comme amie d'enfance Nguyên Thi Binh, future ministre du Viêtcong, dont le grand-père Phan Chu Trinh, anticolonialiste, est envoyé au bagne de Poulo-Condor. Il accompagne son père dans son travail dans la forêt d'U Minh, futur bastion du Viêtcong. Après avoir séjourné chez ses grands-parents à Hué, il vient habiter avec ses parents à Gia Dinh, près de Saïgon. An n'est pas très studieux à l'école. En 1938, la famille déménage à Cân Tho. En 1941, après l'arrivée des Japonais, le père est de nouveau muté dans la forêt d'U Minh. Certains professeurs essaient de pousser An, comme Truong Vinh Kanh, qui enseigne le français. Ce professeur lui conseille même de devenir bandit, après lui avoir fait découvrir la littérature française ! Au printemps 1945, An rejoint le Viêtminh. En septembre, il suit une formation militaire dans un camp de Rach Gia. Les communistes se méfient de lui parce qu'il est propriétaire terrien. En avril 1946, il connaît son baptême du feu, qui sera pour ainsi dire le dernier. Son ancien professeur est tué dans une embuscade, par erreur, organisée par un futur général, Tran Van Tra.



An doit soigner son père malade. En 1949-1950, alors qu'il a repris ses études à My Tho, il s'initie à l'anglais et à la culture américaine et participe aux manifestations étudiantes contre les Français. Il travaille alors avec le Dr Pham Ngoc Thach, futur médecin personnel de Hô Chi Minh. An ne finit pas ses études. Fin janvier 1952, il est convoqué par le parti et se rend à Tay Ninh, près de la frontière cambodgienne. On décide de faire de lui un agent secret. Revenu à Saïgon, il se fait embaucher à la poste où il travaille dans le service de la censure. Dès 1953, An adhère au parti, dans une cérémonie présidée par Le Duc Tho. En 1954, il est enrôlé dans l'armée nationale viêtnamienne créée par les Français. Grâce à un cousin capitaine, il est affecté au QG de l'armée à Saïgon, au bureau des renseignements. C'est là qu'il est débauché par Edward Lansdale, qui paradoxalement le forme à son métier d'espions (An n'a reçu que des conseils théoriques de deux cadres communistes, un formé en Chine, l'autre en URSS). An évolue dans un univers rempli d'agents. Il se frotte à la contre-insurrection organisée par les Français, participant même au blanchiment d'argent issu du trafic d'opium qui sert à financer les opérations secrètes françaises en Indochine.

Lansdale, en 1954-1955, forme des groupes de saboteurs qu'il lance contre le Nord-Viêtnam, sans grand succès. Il s'occupe alors du rapatriement des réfugiés catholiques du Nord incités à partir par sa propagande, et installe le pouvoir de Diêm au Sud, d'abord contre les sectes religieuses qui étaient en cheville avec les Français. C'est Lansdale qui permet à Diêm de se débarrasser des Binh Xuyen, qui régnaient sur Saïgon, en avril-mai 1955. C'est lui aussi qui permet à Diêm de remporter les élections en octobre. Ce faisant, en installant une dictature centralisée, les Américains font le jeu des communistes. An se lie d'amitié avec plusieurs Américains proches de Lansdale : Mills C. Branches, Lucien Conein, Rufus Phillips. Son cousin s'étant enfui après une tentative de coup d'Etat ratée, An est promu : il sélectionne les officiers sud-viêtnamiens envoyés en formation aux Etats-Unis, dont le futur président Thiêu !

En 1956, An est pressenti lui-même pour être envoyé aux Etats-Unis, non sans mal. Il faut l'intervention de Mai Chi Tho, le chef des renseignements du Nord, et Muoi Huong, l'instructeur de An. II s'agit d'en faire un journaliste pour renforcer sa couverture. Le parti paie son voyage ; son cousin, par ses relations avec la police secrète de Diêm, lui fait obtenir un visa. Le dernier obstacle est levé avec la mort de son père le 24 septembre 1957. Arrivé en Californie, An étudie à l'Orange Coast College, dans une ancienne base de l'USAF. C'est là que An apprend son métier de journaliste, à la méthode américaine universitaire. Il obtient son diplôme au printemps 1959. Avant de revenir au Viêtnam, il fait le trajet en voiture de la côte ouest à la côte est.

De retour à Saïgon en octobre, il entre en contact avec Trân Kim Tuyên, ancien médecin militaire qui dirige les renseignements du Sud. Il devient son adjoint et participe aux trafics, notamment d'opium. Il fait la connaissance de Gerald Hickey, spécialiste de la culture viêtnamienne venu sur place. Sa couverture consiste à dire à la fois la vérité aux membres du régime de Diêm tout en renseignant les communistes. Tuyên envoie An travailler pour l'agence de presse du gouvernement, filiale de Reuters. Lui-même est mis à l'écart après une tentative de coup d'Etat ratée en décembre 1962. An est embauché par l'UPI, puis par Reuters comme correspondant dès 1960. Le 25 janvier 1962, il épouse Hoang Thi Thu Nhan, qui n'est pas une candidate proposée par le parti, et ne saura donc qu'un minimum de choses sur la vie secrète de son mari. An conseille à son patron de Reuters, le néo-zélandais Nick Turner, de ne pas raconter les exactions commises par les Sud-Viêtnamiens contre les civils, ce qui là encore fait partie de sa stratégie de couverture. An a été décoré pour le succès à Ap Bac, en janvier 1963, où il a manifestement aidé le Viêtcong à remporter un premier affrontement sérieux contre l'ARVN. A Reuters, on se doute néanmoins que An a des contacts avec le Viêtcong. C'est pourquoi An travaille dès lors pour d'autres journaux, comme Time.

A partir de 1964, An est donc pigiste pour la presse américaine, notamment pour Robert Shaplen, correspondant du New Yorker. Disposant de multiples contacts, il est très bien informé, notamment en matière de chiffres. Quand Trân Van Dac, un agent communiste passe au Sud en 1968, An emmène Tu Cang, le chef des renseignements communistes au Sud, dans une base militaire où il photocopie l'interrogatoire du transfuge ! Il accompagne souvent des journalistes sur le terrain, comme en 1966, où il ne peut pas rencontrer John Paul Vann (absent) dans la province de Hau Nghia. En août 1965, il avait manqué de peu d'être du reportage de Morley Safer à Cam Ne, près de Da Nang, un des premiers "zippo raids" montré à la télévision aux Etats-Unis. An travaille régulièrement avec Shaplen, qui sert peut-être de source à la CIA (ce quue lui-même et son fils ont toujours démenti).

Frank McCulloch dirige alors l'antenne du Time au Sud-Viêtnam, qu'il redynamise complètement. An sert plutôt de sources d'informations aux journalistes et rédige de moins en moins, grâce à son excellente connaissance du gouvernement du Sud et de sa corruption. McCulloch est persuadé que An, propriétaire terrien dont les terres ont été confisquées (à dessein) par le Viêtcong, est un anticommuniste. En réalité, la nuit, An tape ses rapports, acheminés par une femme, Nguyên Thi Ba, et par un réseau d'agents, comme Nguyên Van Thuong, qui travaille pour An à partir de 1962 ; démasqué en 1969 par un agent retourné, il perd une jambe avant d'être envoyé au bagne. Les moyens sont primitifs : encre sympathique, liaison radio, etc. An se rend plusieurs fois dans les tunnels de Cu Chi. On prétend souvent que An rédigea la nécrologie anonyme d'Hô Chi Minh dans le Time de 1969 ; son nom n'apparaît toutefois dans l'ours que l'année suivante. An participe même à plusieurs tentatives ou sauvetages d'Américains prisonniers, notamment au Cambodge chez les Khmers Rouges.

An a contribué à l'offensive du Têt. Avec Tu Cang, ils repèrent les cibles potentielles à Saïgon. Tu Cang dirige d'ailleurs l'attaque contre le palais présidentiel. Il s'était installé à Saïgon dès 1966. Les deux hommes participent à l'édification du plan dans la capitale : attirer les troupes américaines en centre-ville pour permettre aux divisions régulières attendant à l'extérieur d'emporter la place. C'est An qui aurait convaincu son chef, et le parti, que l'offensive n'était pas un échec mais bien un énorme succès psychologique. Time retourne alors s'installer à l'hôtel Continental et An hante le café Givral, tout proche.

An a également fourni au Nord le plan de bataille de l'invasion du Laos en 1971 par l'ARVN, l'opération Lam Son 719, ce qui a contribué aux succès communistes, après avoir prévenu le nord de l'invasion imminente du Cambodge l'année précédente. Il a également renseigné le Nord sur les intentions des Américains au moment des négociations menant au accords de Paris en janvier 1973. Il presse également Hanoï de déclencher son offensive finale, en 1975. Il organise pourtant la fuite de son ancien patron, Tuyên, juste avant la chute du Sud. Ce n'est que dans les années 1980 que des rumeurs circulent sur An, rumeurs auxquelles les journalistes américains se refusent de croire. Même le colonel Bui Tin, qui fait défection, n'est pas au courant de ses activités. La vérité s'impose pourtant à tous à la fin des années 1980. Pourtant, dès décembre 1976, An s'était envolé pour Hanoï pour assister au congrès du parti. Il doit subir une période de "rééducation" en 1978. Mis à l'écart, il finit néanmoins avec le grade de général en 1990. Ce n'est qu'avec la politique d'ouverture, Dôi Moi, qu'An peut commencer à parler et recevoir des visiteurs étrangers. Avec sa mise à la retraite en 2002, le parti autorise enfin une biographie officielle. Mai Chi Tho confirme à Bass l'importance du rôle joué par An dans les renseignements obtenus par le Nord. Mais ce n'est que le premier de 4 espions importants au Sud ! An, surveillé par le régime, que Bass ne peut plus rencontrer après le début de 2006, meurt le 20 septembre de cette même année.

Contrairement à la biographie "officielle" de Larry Berman, sortie en 2007, le travail de Bass se repose plutôt sur sa proximité avec An, avec lequel il a conversé pendant près de quinze ans ; il a également épluché les articles de presse viêtnamien évoquant sa vie. Néanmoins, c'est bien après sa mort que Bass a eu accès aux informations les plus intéressantes : An a ainsi été décoré 16 fois (!), et non 4 comme le pensait encore le journaliste en 2005, lors de son article pour le New Yorker, moment d'ailleurs où An a été contraint de couper les ponts, le journaliste commençant à en dire un peu trop sur son rôle manifestement important. A travers le portrait de Bass, on perçoit combien Hanoï avait envisagé l'affrontement avec les Américains : en faisant former un espion, destiné à agir au niveau stratégique, à la mode américaine, le Nord-Viêtnam a marqué un point décisif. Paradoxalement, l'espion reste révéré par ses adversaires américains, en particulier les journalistes qui l'ont connu. Il a pourtant joué un rôle clé sur le plan tactique, comme le montre son intervention dans la bataille d'Ap Bac : ses informations ont contribué à la mort de nombreux soldats américains. Les Américains n'avaient décidément pas compris la culture d'un pays dans lequel ils avaient décidé d'intervenir militairement, ce qui leur a coûté beaucoup. 



4 commentaires:

  1. bonjour

    en mars 2006 est sortie aux editions des equateurs sous la plume de Jean claude Pomonti un livre sur le meme sujet sous le titre:
    Un vietnamien bien tranquille

    laurent boussaton

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  2. Merci de cette recension.

    Pham Xuan An était également le sujet d'un livre de Jean-Claude Pomonti, "Un vietnamien bien tranquille", j'ignore cependant comment cette ouvrage se compare à ceux de Berman et Bass.

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  3. Bonjour,

    Merci à tous les deux, il va falloir que je jette un oeil à ce livre.

    Cordialement.

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  4. Question subsidiaire: quelqu'un connait un bon bouquin sur le trafic des piastres après guerre en Indochine?

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