vendredi 31 juillet 2015

Tal BRUTTMANN, Auschwitz, Repères, Paris, La Découverte, 2015, 122 p.

Tal Bruttmann est historien, spécialiste des politiques antisémites en France pendant la Seconde Guerre mondiale et de la "solution finale". Il a notamment travaillé sur le département de l'Isère.

Ce petit volume de la collection Repères des éditions La Découverte est consacré à Auschwitz. Plus qu'un symbole, le nom lui-même, comme le rappelle l'historien dans l'introduction, est devenu une métonymie du système concentrationnaire et de la Shoah. La réalité est pourtant plus complexe. Si 1,3 millions de personnes y ont été déportées, dont 1,1 millions y sont mortes, le site est resté inachevé, et n'a cessé de se développer sur trois années. D'ailleurs, la plupart des détenus n'ont jamais vu Birkenau, camp qui a regroupé jusqu'à 100 000 personnes : 900 000 sont morts dans les chambres à gaz situées à l'extérieur du camp. C'est qu'Auschwitz cumule politique concentrationnaire, politique de colonisation et politique antisémite, elles-mêmes multiples. Or le lieu est singulier, y compris dans l'extermination. Certaines idées reçues tombent alors d'elles-mêmes : la division en trois camps, l'extermination elle-même (qui ne commence que bien tard, au printemps 1942)... sans compter qu'Auschwitz est d'abord une ville, le camp s'intégrant dans l'ensemble urbain. Le livre présente ces trois facettes, en trois parties : le camp de concentration, le centre de mise à mort, le complexe urbain et industriel.



En septembre 1939, les Allemands, lors de l'invasion de la Pologne, s'emparent de la Haute-Silésie, terre considérée comme allemande par les nazis, où se trouve Oswiecim, Auschwitz pour les Allemands. La localité existe depuis les débuts de la royauté polonaise, au Xème siècle. Des colons allemands s'y installent au XIIème siècle. En 1327, quand le duché d'Oswiecim rejoint le royaume de Bohême et le Saint Empire, ce peuplement allemand diminue cependant. Rattachée à la Pologne au XVIème siècle, dans la province de Cracovie, la ville tombe sous domination autrichienne après le partage de la Pologne en 1772, et intégrée dans la Galicie. En 1816, elle est, dans la Confédération Germanique, à l'extrémité orientale de l'espace allemand. Depuis le XIXème siècle, la moitié de la population est polonaise et l'autre est juive -les Juifs sont présents depuis le Moyen Age. Traversée par le chemin de fer à partir de 1856, la ville est à un carrefour entre Vienne, Cracovie et Kattowitz. Chaque année, des migrants de Galicie partent en Autriche ou en Allemagne chercher du travail. En 1914, on construit à Zasole, à 2 km de la gare, des baraquements pour accueillir ces migrants temporaires. Mais avec la guerre, les bâtiments sont repris par l'armée polonaise qui en fait une caserne -la Haute-Silésie revenant à la Pologne en 1922. Le 8 octobre 1939, Oswiecim devient Auschwitz ; elle est peuplée de 14 000 habitants, dont 60% de Juifs. Située en territoire allemand, c'est désormais une terre de colonisation. En septembre 1940, le SS-Oberführer Schmelt, envoyé par Himmler, crée dans la région un système de 200 camps de travail forcé où 50 000 Juifs travaillent à des constructions industrielles ou routières. L'adminstration d'Auschwitz passe de l'armée à des autorités civiles ; la synagogue principale est détruite dès le 28 novembre 1939. Himmler cherche de nouveaux sites pour installer des camps de concentration supplémentaires : son attention est attirée par les baraquements de Zasole, et confirmée par la mission de Rudolf Höss, officier SS de Sachsenhausen : décision est prise d'y construire un camp le 27 avril 1940. Il s'agit d'éliminer les Polonais des territoires incorporés au Reich (60 000 sont alors exécutés) et d'inspirer la terreur dans les autres territoires peuplés de Polonais, comme la Haute-Silésie, où ceux-ci n'ont pas été déportés. Höss, nazi depuis 1922, SS depuis 1934, proche de Bormann, formé à Dachau par Eicke, bâtit le camp à partir de mai 1940 avec une main d'oeuvre de 300 Juifs. 20 des 22 bâtiments forment les Blocks à l'intérieur d'un camp entouré de barbelés ; les deux autres sont réservés au SS, avec un dépôt de munitions et une villa. Les SS expulsent aussi les réfugiés polonais de Zasole, pour créer un vide autour du camp. Dès le mois de mai, 30 détenus de droit commun arrivent au camp, chargés de surveiller les autres prisonniers ; la garnison et l'encadremment SS se montent à 120 hommes. En plus du fameux slogan Arbeit Macht Frei, le camp est doté comme ses prédécesseurs d'un four crématoire commandé à Topf und Söhne d'Erfurt, qui est installé en août 1940 dans le dépôt de munitions, reconverti en morgue, pour brûler les cadavres. Le 14 juin est arrivé le premier convoi : 728 détenus polonais. Par sa capacité, le camp est l'un des plus grands du système concentrationnaire : un an plus tard, 17 000 détenus y ont été expédiés. La mortalité est élevée : 700 personnes par mois pendant le premier semestre 1941. La plupart des détenus sont polonais ; la résistance s'organise dans le camp, menée par des personnages comme Witold Pilecki, qui s'est fait arrêter volontairement. En septembre 1940, Oswald Pohl, responsable économique de la SS, attiré par la proximité de gravières autour du camp, fait surélever d'un étage les 14 Blocks qui en étaient dépourvus, pour accueillir plus de détenus. Surtout, en mars 1941, Himmler vient sur place, ordonne de porter la capacité d'accueil à 30 000 personnes, dont 10 000 destinées à travailler pour IG Farben, puis de construire un camp pour les futurs prisonniers soviétiques de Barbarossa à Birkenau. Le camp devient donc un chantier permanent ou travaillent de nombreux Kommandos. En mai 1941, 8 Blocks à 2 étages sont rajoutés. 1 200 détenus sont regroupés par Block, mais dans 23 seulement. Les autres ont des fonctions particulières : hôpital (Block 28), bordel organisé par les SS avec des non-Juives pour les détenus privilégiés, cuisines, prison de la Gestapo de Kattowitz (Block 11), qui abrite aussi l'unité disciplinaire. Malgré tout, le camp reste lié à la répression antipolonaise : 13 000 Polonais y sont encore envoyés après la destruction de Varsovie en 1944. Le camp n'accueille que 15 000 prisonniers soviétiques en 1941-1942. Le premier convoi arrive le 18 juillet 1941 : les prisonniers travaillent dans les gravières, et meurent en masse, de faim ou de mauvais traitements. Surtout, le 3 septembre, 600 prisonniers soviétiques sont regroupé avec 250 détenus du camp pour un test du Zyklon B dans le Block 11, dont le sous-sol a été converti en chambre à gaz. Comme Birkenau n'est pas encore construit, les SS vident une zone de 40 km² autour du camp. Parfois on envoie les détenus d'Auschwitz dans les centres d'assassinat de l'opération T4 (contre les malades mentaux), comme ces 575 personnes à Sonnenstein, le 18 juillet. Un peu plus tard, le 16 septembre, un autre contingent de 900 prisonniers soviétiques est assassiné dans le crématoire, à l'extérieur du camp, reconverti en chambre à gaz. A partir d'octobre, plus de 10 000 prisonniers soviétiques sont acheminés pour la construction de Birkenau : un ensemble de camps, en réalité, dont la capacité est portée à 200 000 personnes, la première tranche, Bauabschnitte I ou BI, pouvant en accueillir 20 000. Les Soviétiques, logés dans 9 Blocks d'Auschwitz, meurent en masse : il ne reste que 10% de l'effectif en février 1942... pour identifier les corps, les SS tatouent leur numéro matricule sur les prisonniers, méthode qui sera appliquée aux Juifs au printemps 1942, puis à quasiment tous les autres détenus dès février 1943. Dès janvier 1942, Himmler a annoncé que ce sont les Juifs qui seront exploités dans le camp et non les prisonniers de guerre. Les Soviétiques étant logés au BI, le camp d'Auschwitz est coupé en deux ; les Blocks 1 à 10 sont isolés pour accueillir les premières femmes, 1 000 détenues de Ravensbrück le 26 mars 1942 et 999 Juives du camp de transit de Poprad, en Slovaquie. L'encadrement est assuré par des gardiennes de Ravensbrück, camp surpeuplé, dirigées par Johanna Langefeld : d'ailleurs les détenues continuent à dépendre de leur camp d'origine (!). Les convois de femmes juives se succèdent ensuite, notamment de France. Les femmes sont mises au travail dans la zone d'intérêts, la zone dégagée par les SS autour du camp, notamment dans les fermes. En août 1942, les femmes sont transférées dans le BIa de Birkenau, tout juste achevé. Les détenues dépendent cette fois d'Auschwitz. Au total 131 000 femmes sont passées par Auschwitz, autant qu'à Ravensbrück, dont une majorité de Juives (82 000), avec des Polonaises (31 000) et des Tziganes (11 000). Mais ces dernières n'ont pas été séparées des hommes : en février 1943, quand les premiers Tziganes arrivent, ils sont installés dans le BIIe de Birkenau, qui devient le camp des Tziganes. 23 000 détenus y passent, dont 11 000 enfants, jusqu'en octobre 1944. Les nazis n'ont pas eu de politique cohérente à l'égard des Tziganes, considérés parfois comme aryens mais asociaux ; néanmoins beaucoup sont morts des suites de politiques locales extrêmement meurtrières. Le décret du 16 décembre 1942 promulgué par Himmler envoie en fait à Auschwitz les Tziganes du Grand Reich, qui ne travaillent pas dans les Kommandos. Leurs conditions de détention sont déplorables : décimés par la maladie, les Tziganes finissent à la chambre à gaz, quand ils ne servent pas de cobayes au tristement célèbre docteur Mengele, qui charge une dessinatrice juive, Dina Gottliebova, de réaliser des portraits qui constituent un des rares témoignages sur ce groupe. Mis au travail progressivement, les Tziganes ne sont plus que 3 000 environ en août 1944, moment où les SS décident de les liquider pour accueillir les détenus du camp de Theresienstadt transférés à Auschwitz ; déjà en mai, les Tziganes avaient failli être gazés avec l'arrivée des Juifs de Hongrie. Le 5 octobre encore, un convoi de Buchenwald avec 1 188 Tziganes finit quasi intégralement dans les chambres à gaz. Le cas des Tziganes illustre bien la complexité du camp.

On trouve des Juifs dans le camp dès 1940, parmi les convois de Polonais. Mais dès l'automne 1941, Schmelt envoie les Juifs incapables de travailler pour être liquidés dans la chambre à gaz d'Auschwiitz. La mesure s'inscrit dans une série d'initiative locales prises après l'invasion de l'URSS, qui vont déboucher sur la Solution Finale. Le développement des camions à gaz ou chambres à gaz visent à soulager la pression sur les bourreaux ; Auschwitz devient un centre de mise à mort régionale, une nouvelle chambre, le Bunker I, étant construite en mars 1942 ; mais à ce moment-là, les chiffres sont dérisoires comparés aux massacres déjà commis. Tous les centres de mise à mort sont situés sur le territoire du Reich ; Auschwitz reçoit ce rôle particulier de mise à mort des Juifs des territoires européens contrôlés par les nazis ou colonisés par eux. Entre mars et juin arrivent 5 000 déportés français et surtout 10 000 de Slovaquie : le convoi du 4 juillet, composé de Slovaques, connaît la première "sélection", où la majorité part à la chambre à gaz. Si le camp, bien situé géographiquement, bien desservi par les lignes ferroviaires, devient le centre d'extermination des Juifs d'Europe, à la même époque, en mai 1942, les ghettos de Silésie sont vidés et leurs occupants envoyés à Auschwitz. 300 000 Juifs polonais sont aussi les victimes du camp. C'est à Birkenau que se déplace le centre de gravité du camp : la rampe des Juifs, où s'effectue la sélection à la descente du train ; le camp lui-même, alors réduit à la seule partie BI ; et les lieux de mise à mort, deux chambres à gaz situées à plus de 1,5 km du camp. Les chambres à gaz ont été construites près des fosses communes où sont enterrés les Soviétiques, à 700 m l'une de l'autre ; la première ferme convertie compte 80 m² de chambres à gaz, la seconde, le Bunker II, en juin 1942, 105 m². Höss explique que "la petite maison rouge", le Bunker I, peut contenir 800 personnes, et la "petite maison blanche", le Bunker II, 1 200. Des wagonnets permettent d'évacuer les corps. Le 17 juillet arrive le premier convoi des Pays-Bas, Himmler est présent. Puis des convois de France, après la rafle du Vel' d'Hiv', de Belgique, de Norvège... dont la moitié est assassinée dès l'arrivée. 200 000 autres viennent du Reich. Pourtant, Auschwitz n'est qu'un centre de mise à mort parmi d'autres : en 1942, l'Aktion Reinhard dans le gouvernement général tue 1,2 millions de personnes... pour se débarrasser des corps, Höss s'inspire de la méthode de Blobel, de l'Einsatzgruppe C : les fosses de Birkenau sont vidées et plus de 100 000 corps brûlés à ciel ouvert. Ceci en attendant les crématoires de Birkenau : 4 en tout, couplés à des chambres à gaz, qui entrent en service entre mars et juin 1943. Ils sont plus proches du camp, certains séparés, d'autres dans le périmètre, mais bien distincts des autres bâtiments. Les KII et KIII, les plus imposants, peuvent accueillir 2 000 personnes. Avec leur entrée en service, les autres chambres à gaz cessent de fonctionner. A l'été 1943 de fait, les autres centres de mise à mort ont cessé leur activité, liquidant les communautés juives proches, soit 2 millions de personnes. Les deux tiers des victimes de la Solution Finale sont mortes. Restent les communautés les plus éloignées, destinées à Auschwitz. Dès le printemps 1942, le camp a prévu des dépôts et des ateliers pour récupérer et travailler les monceaux de biens laissés par les déportés. En septembre 1942, l'exploitation est rationnalisée ; le camp est associé aux autres centres de mise à mort. Les rapports de Pohl, en 1943, montrent que les biens confisqués sont redistribués dans tout l'empire nazi, jusqu'aux combattants allemands au front. Il faut agrandir le secteur de stockage en construisant à Birkenau un "Canada" (surnom donné par les détenus aux entrepôts de stockage) II. Les Juifs forment alors la plus grande partie des travailleurs. La déportation des Juifs de Hongrie, en 1944, achève de donner au camp son statut emblématique : un Juif sur trois déporté à Auschwitz vient de là. 430 000 personnes arrivent entre la mi-mai et la mi-juillet, et sont massacrées à un rythme effréné, 12 000 morts par jour. En décembre 1943, Höss, promu, a cédé sa place à Arthur Liebehenschel. Adjoint de Richard Glücks, l'inspecteur général des camps, est chargé des questions économiques : il doit récupérer le maximum de Juifs de Hongrie pour le travail forcé dans le Reich, politique qui suscite un débat houleux dans la SS et au-delà. Les premiers convois servent à tester la préparation du camp. Les SS sont pris en défaut, notamment par manque d'entretien des crématoires. Dès le 8 mai, Höss redevient commandant du camp, Josef Kramer est son adjoint à Birkenau. ll fait prolonger la rampe jusqu'à l'intérieur du camp de Birkenau. Le BIIc entre en service, la construction du BIII (surnommé "Mexique" par les détenus) traîne, car il faut de la place pour les nouveaux détenus. Les chambres à gaz sont rénovées, voire agrandies ; on rouvre le Bunker 2 pour augmenter la cadence des gazages. Le Kommando chargé de l'évacuation des biens atteint 2 500 personnes ; le Sonderkommando nettoyant les chambres à gaz monte à 900. En une semaine, le camp est prêt à recevoir les Juifs Hongrois : 230 000 déportés dans la seconde quinzaine de mai, 422 000 en 55 jours, autant qu'en 1942-1943. C'est alors qu'Auschwitz prend véritablement l'allure d'un massacre industriel. Des dizaines de milliers de Juifs hongrois sont également réquisitionnés par les entreprises allemandes pour le travail forcé.

Auschwitz est un centre urbain autour duquel gravite des industries, qui bénéficient du système concentrationnaire puis d'extermination. Dans le cadre de la colonisation, Auschwitz doit devenir une ville-modèle, et un centre agricole de premier ordre. Les plans de l'architecte SS Lothar Hartjenstein en font foi. Plusieurs entreprises s'installent à proximité : Deutsche Ausrüstungswerke (menuiserie et productions métalliques), Deutsche Erd und Steinwerke (gravières), et surtout IG Farben à partir de 1941. Hans Stosberg dessine les plans de ce qu'il faut bien appeler une ville IG Farben. Les Juifs sont chassés, les Polonais réquisitionnés comme main d'oeuvre pour la construction, tout comme les déportés du camp, avant d'être expulsés. La ville d'Auschwitz ne comprend plus que 7 600 habitants. Fin 1943, 6 000 Allemands travaillant pour IG Farben se sont installés dans les maisons des Juifs expulsés. L'usine pétrochimique de IG Farben, à l'est d'Auschwitz, fabrique un caoutchouc synthétique, le buna ; puis en 1942, du méthanol. C'est un immense chantier, comme le camp. IG Farben prend le contrôle des mines du secteur où elle fait travailler des déportés. D'autres entreprises s'installent dans la région : Reichswerke Hermann Göring, Krupp, Siemens. Les déportés ne sont pas seuls à travailler : à côté des Allemands et Volkssdeutsche, on trouve des travailleurs forcés de l'est, du STO, des prisonniers de guerre britanniques aussi. Une dizaine de camps accueille les travailleurs, dont les conditions de vie varient en fonction de la qualité des détenus... 23 000 déportés meurent dans l'usine de Buna entre 1941 et 1944, et 6 000 de plus dans les mines. Le sous-camp de Monowitz est construit pour ravitailler l'usine en main d'oeuvre, après une épidémie de typhus à Birkenau. En juillet 1944, on y trouve plus de 10 000 personnes. Schmelt a aussi ses propres camps et n'hésitent pas à se servir dans les convois d'Auschwitz. Au total, il y a eu une quarantaine de camps satellites de ce dernier, destinés à la main d'oeuvre. C'est tout simplement le plus grand complexe d'exploitation économique concentrationnaire : 74 000 personnes en août 1943, un tiers du total. Mais les déportés sont surtout employés par les SS, dans les camps, ou par des entreprises privées dépendant d'eux  : construction de bâtiments (l y a 4 500 SS en 1945, à abriter, à nourrir, à distraire), chantier de récupération de matériel aéronautique, et surtout laboratoires de recherche, en particulier agricoles, à Rajsko (sud d'Auschwitz). C'est là aussi qu'on trouve l'Institut d'Hygiène SS, déplacé du Block 10 du camp souche d'Auschwitz, et qui mène d'atroces expériences médicales. Dans les camps on trouve aussi des hôpitaux, plusieurs Blocks étant réservés à cet effet : ce sont en fait des mouroirs, craints des détenus. A l'été 1944, un quart des déportés du Reich sont à Auschwitz (entre 130 et 150 000 personnes). Au vu de la détérioration de la situation militaire, les Juifs connaissent un sursis. Les Soviétiques découvrent les premiers camps de la mort, Maïdanek en particulier, en juillet 1944. Le débarquement prive le camp de convois de l'ouest de l'Europe, les derniers partant en septembre. Les détenus sont déplacés vers l'intérieur du Reich ; en octobre, 6 000 déportés seulement arrivent. Les SS commencent à détruire leurs documents, stoppent les constructions. La tentative d'éliminer le Sonderkommando, prévenu de son sort par la résistance du camp, se solde par une émeute, le 7 octobre, matée dans une grande violence. Le 30 octobre, un convoi de Theresienstadt est le dernier à subir la sélection. Au moment de l'offensive soviétique de janvier 1945, les SS déplacent dans l'urgence 58 000 détenus, en laissant 9 000 autres dans le camp ; ils font sauter les crématoires intacts. L'Armée Rouge entre à Auschwitz le 27 janvier.

Le camp a encore une histoire après sa libération. Les Soviétiques mettent des prisonniers allemands à Birkenau. En 1947, la Pologne redonne le nom d'Oswiecim à Auschwitz, et crée un musée d'Etat. Mais seuls une partie d'Auschwitz, camp-source, et de Birkenau est conservée. Monowitz disparaît assez rapidement. Car la population polonaise revient : la ville compte bientôt 40 000 personnes. L'usine de buna est récupérée par les Polonais, et au début des années 2000 représente encore 5% de la production mondiale de caoutchouc synthétique. Le musée, son utilisation par le bloc de l'est et les changements intervenus après l'effondrement de l'URSS ont été longuement analysés. Mais Auschwitz est devenu l'icône de la Shoah, alors même que les chambres à gaz couplés aux fours crématoires, par exemple, n'ont été utilisés qu'à Auschwitz et Maïdanek. A Birkenau, on brûle les morts à ciel ouvert et on enterre dans les fosses. La représentation dominante de la Shoah ne correspond en fait qu'à la période démarrée au printemps 1944. Auschwitz est une exception : la "sélection" a permis la survie de nombreux rescapés, contrairement aux autres sites, où l'extermination a été quasi totale. En réalité, les camps de concentration et Auschwitz n'ont joué qu'un rôle restreint dans l'ensemble du processus : les victimes par travaux forcés, ghettos, mises à mort plus ou moins improvisées ont été plus nombreuses. Il y a eu moins de Juifs au camp de concentration d'Auschwitz que dans le ghetto de Varsovie, qui compte par ailleurs moins de survivants (200 000 pour l'un, 500 000 pour l'autre). C'est son caractère européen, avec la mise à mort des communautés juives périphériques, et non celles d'Europe centrale et orientale, qui confère sa place si particulière à Auschwitz.

Le livre est un tour de force. En 100 pages, il synthétise les acquis de la recherche internationale récente sur ce qu'était réellement Auschwitz. La cartographie elle-même, abondante (5 cartes, soit une toutes les 20 pages en gros), vaut à elle seule le détour. Elle est accompagnée par 4 tableaux et 22 encadrés : autrement dit, une page sur deux ou presque avec un complément au texte. La bibliographie est à l'avenant : 121 titres, dont une trentaine de témoignages, et un caractère très international. En résumé, la synthèse permet de se dispenser (a priori, mais ce n'est pas une obligation) de consulter ces ouvrages étrangers. Surtout, le livre est d'une utilité précieuse dans le cadre des programmes du secondaire, et je pense en particulier au collège où j'enseigne moi-même. Je renvoie à la recension et à la mise en perspective très complète du livre faites par le site Aggiornamento.


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