mardi 7 juillet 2015

Ronald SPECTOR, After Tet. The Bloodiest Year in Vietnam, The Free Press, 1993, 390 p.

Ronald Spector est un historien militaire américain, qui enseigne aujourd'hui à l'université George Washington dans la capitale américaine. Il a servi dans le corps des Marines de 1967 à 1984 et a également travaillé pour l'US Army Center of Military History.

En 1993, Spector publie cet ouvrage consacré à l'année suivant l'offensive du Têt pendant la guerre du Viêtnam. Alors qu'il se rend lui-même au Viêtnam comme Marine, il apprend le discours de Johnson annonçant l'arrêt des bombardements sur le Nord-Viêtnam et sa non représentation à l'élection présidentielle de 1968. En tant qu'historien en 1969-1969 au sein des Marines présent au Viêtnam, Spector est évidemment un témoin précieux, mais son livre n'est pas un témoignage : c'est bien une description et une explication des événements suivant l'offensive du Têt. Moment le plus sanglant du conflit, côté américain ; moment où l'impasse est totale. Les Nord-Viêtnamiens et le Viêtcong, saignés par le Têt, ne sont pourtant pas vaincus ; le Sud-Viêtnam ne prend pas le dessus, l'armée américaine ne parvient toujours pas à adapter ses méthodes opérationnelles à l'adversaire, les problèmes raciaux et de consommation de drogue démarrent.



Le 30 mars 1968, à Khe Sanh, la compagnie B du 26th Marines monte une opération risquée pour aller récupérer les corps de camarades tombés dans une embuscade un mois plus tôt. Les corps ne sont pas récupérés, malgré 12 tués et 50 blessés sérieux, alors que les Nord-Viêtnamiens laissent 115 hommes sur le terrain. L'épisode passe inaperçu, alors que le public américain s'insurge contre les 206 000 hommes supplémentaires demandés par Westmoreland ; le Têt a achevé de décourager la population. Ce qui avait commencé comme le sauvetage d'un régime proche de l'effondrement s'est transformé en guerre d'usure : en 1967, 200 soldats américains sont tués chaque semaine, 1 400 sont blessés. Westmoreland est finalement limogé. Les bombardements aériens du Nord n'ont pas donné de résultat, même après 1965, lorsqu'ils ont cette fois plutôt visé à empêcher le Nord de soutenir la guérilla au Sud. En 1966, la campagne contre les installations pétrolières n'a pas donné plus de résultat. Elle renforce même la contestation anti-guerre aux Etats-Unis. Surtout, les politiques et les militaires américains montrent aussi la méconnaisse profonde du Viêtnam, de son histoire, de sa culture. Le 26 mars, les "Wise Men", se positionnant contre la poursuite de l'engagement américain, persuadent Johnson d'en rester là. D'où le discours du 31. A la grande surprise du président, les communistes répondent favorablement aux propositions de négociations quatre jours plus tard. Mais la guerre continue jusqu'en 1973 : dans les 8 semaines suivant le discours, 3 700 Américains sont tués, 18 000 blessés. Chaque camp essaie de briser l'impasse dans laquelle la guerre s'est installée.

En 1968, 500 000 Américains se battent au Viêtnam. Le refus de mobiliser la réserve par le président Johnson conduit à la conscription, qui crée une armée taillée uniquement pour le Viêtnam. La conscription est alors bien acceptée, d'autant qu'elle ne concerne plus toute une classe d'âge : l'augmentation des hommes disponibles par tranche d'âge dans la population conduit à de nombreuses exemptions, ce qui n'était pas encore le cas en Corée ou pendant la Seconde Guerre mondiale. Les commissions locales de recrutement sont en général composées d'hommes âgés, et l'on y trouve par exemple fort peu de Noirs. Mais la conscription ne fournit pas tous les hommes car l'armée américaine tourne encore beaucoup avec des volontaires. Les hommes préfèrent d'ailleurs s'engager avant d'être appelé, croyant pouvoir choisir davantage une branche en particulier et un poste moins risqué. Surtout, l'armée américaine manque d'officiers et de sous-officiers pour l'encadrement. Le corps des Marines, qui passe à 300 000 hommes, a jusqu'un tiers de son effectif engagé au Viêtnam, et doit lui aussi dès 1966 accepter des conscrits, alors que le corps a toujours été formé de volontaires. L'armée américaine au Viêtnam est donc composée de conscrits, d'engagé volontaires, d'officiers à peine formés et de sous-officiers sortis du rang, pour l'essentiel. Les soldats sont plus jeunes que leurs prédécesseurs, plus instruits en moyenne. Surtout, les Noirs, au départ, sont surreprésentés, et subissent plus de pertes que les autres, car ils ont investi l'armée, vue comme une planche de promotion sociale. Le commandement s'en préoccupe dès 1966-1967. En réalité, les Noirs n'ont pas servi de chair à canon : leur présence reflète un recrutement qui concerne d'abord les pauvres, ceux qui ont le moins de chances d'obtenir des exemptions. Les soldats américains du Viêtnam appartiennent à la classe des travailleurs, pas des miséreux. Ils arrivent par avion au Viêtnam, le voyage constituant en soi une forme d'entrée en matière. Une minorité de soldats sert néanmoins en première ligne ; les autres sont dans les unités de soutien ou de service (environ 60% pour les deux premières catégories, 40% pour la troisième). La centaine de bataillons de manoeuvre disponibles en 1968 regroupe 29% du personnel de l'Army et 34% de celui des Marines. Sur le terrain, les effectifs des compagnies sont souvent bien inférieurs à la théorie, en raison des blessures, des maladies, etc. En réalité, si les services sont si développés, c'est que l'armée américaine s'entraîne depuis 20 ans à combattre dans des endroits où les infrastructures existent déjà pour asséner une puissance de feu massive et transporter des troupes notamment par air. Or, au Viêtnam, tout est à construire ou presque. Les nouvelles recrues passent 2 ou 3 jours dans un camp de transit avec un confort reproduit à l'américaine : rien de plus démoralisant avant la montée en ligne, surtout qu'ils croisent en partant, en général, ceux qui s'en vont. En 1968, les problèmes lié à l'encadrement vont commencer à se faire jour.

Les conditions de vie des hommes au combat sont éprouvantes. La chaleur étouffante, la pluie, les rats, les moustiques, les sangsues, les serpents, les insectes comme les fourmis rouges sont des adversaires plus coriaces que le Viêtcong. Le GI porte près de 30 kg d'équipement sur le dos. Il adapte donc son uniforme et surtout son couvre-chef au climat. L'arme principale, le M-16, qui remplace massivement l'ancien M-14 à partir de 1966, pose de sérieux problèmes d'enrayage. Les soldats doivent entretenir minutieusement l'arme mais n'ont parfois pas tout le matériel nécessaire. En 1967, une commission d'enquête du Congrès pointe la défaillance de l'armée qui a employé un gaz propulsant différent de celui recommandé par la firme. Les problèmes perdurent néanmoins. Au Viêtnam, les champs de bataille sont multiformes. Si l'histoire retient les grande batailles, la plupart des engagements au Viêtnam se déroulent au niveau du peloton, de la section ou de la compagnie. Ces escarmouches sont parfois sanglantes, les Américains perdant beaucoup d'hommes en général dans les premières minutes. Le ratio tués/blessés est néanmoins largement à l'avantage du second, grâce aux évacuations héliportées par Huey, aux hôpitaux présents à proximité du front, aux stocks de plasma. Les hélicoptères transportent 400 000 blessés américains, sans parler des autres. La plupart des blessures sont provoquées par des explosifs, obus ou pièges. Au Viêtnam, les hommes sont attachés aux petits groupes de leur environnement quotidien. Les nouvelles recrues doivent subir une forme de bizutage, qui varie beaucoup, pour y être intégré. C'est pour cela que les hommes se battent, car comme le pointe l'historien, le sens de leur présence et du conflit leur échappe assez largement. Les cas d'évacuation psychiatrique sont rares jusqu'en 1968. Les hommes savent qu'ils partent au bout de 12 mois, le fameux "Tour of duty". C'est l'héritage du système appliqué aux conseillers militaires américains. Plus que pour les hommes, le système est nocif pour les officiers, qui ne restent que 6 mois en première ligne. Il y a cependant des hommes qui se portent volontaires pour plusieurs tours de service, jusqu'à 10% dans certaines branches.

Le combattant nord-viêtnamien est particulièrement respecté par les Américains. Le Viêtcong, parti de peu de choses en 1959, combat contre l'ARVN au niveau du régiment dès 1964. L'insurrection a été dopée par le transfert de sudistes émigrés au Nord depuis 1954, qui arrivent avec armement et autres matériels. Si les communistes progressent, c'est aussi que le gouvernement sud-viêtnamien n'a pas emporté l'adhésion de tous. Le Viêtcong considère quant à lui toute la population du sud comme réserve de combattants. Il crée des unités de guérilla locale, des forces régionales et des unités principales. Recrutant au départ sur le volontariat, le Viêtcong pratique vite le recrutement forcé ; les premières unités nordistes sont entrées au sud dès 1964, et le mouvement s'accélère après le Têt pour combler les pertes. Les hommes de l'armée régulière nord-viêtnamienne et du Viêtcong sont moins nombreux que leurs adversaires, mais excellent dans la défense et les embuscades. A l'attaque en revanche, ils font souvent preuve de moins d'imagination. Surprise, préparation, défense en profondeur sont les atouts des communistes, en plus de l'interception des communications ennemies. Les tunnels sont également une composante importante du succès. A partir de 1968, les unités nord-viêtnamiennes et principales du Viêtcong sont armées d'AK-47, de RPG-2 et de mortiers légers, moyens et lourds. Les communistes se ravitaillent en armement jusque chez les Sud-Viêtnamiens. Au Nord, la conscription fait partie du lot commun. Les soldats savent bien ce qui les attend. Les familles sont rarement prévenues des disparitions. Si les hommes trouvent en général une situation correcte en entrant dans l'armée, le passage au Sud par la piste Hô Chi Minh est tout sauf une sinécure. Transitant dans des conditions drastiques, victimes des maladies et des bombardements, les soldats du Nord vont ensuite compléter les unités nord-viêtnamiennes ou du Viêtcong. Pourtant le moral reste très élévé, grâce à un encadrement serré qui inspire le respect pour officiers et sous-officiers. Surtout, les Nord-Viêtnamiens fonctionnent en unités de 3, des cellules de combattants chargés de se surveiller et de se motiver. La propagande et la haine des Américains font le reste.

Les Américains, jusqu'au Têt, ont montré peu d'intérêt pour leur allié sud-viêtnamien. Ils sont même étonnés de sa performance durant l'offensive. Pourtant les Américains ont modelé l'armée sud-viêtnamienne, qui dirige de fait le pays depuis le coup d'Etat renversant Diêm en novembre 1963 et l'installation du tandem Thieu-Ky au printemps 1965. Ceux-ci n'installeront jamais une véritable démocratie, réprimant le soulèvement bouddhiste de 1966, et Ky ne rêvant que de détrôner Thieu. La mort de Loan, le chef de la police nationale et soutien de Ky, en mai 1968, jette la suspicion sur les Américains, soupçonné d'avoir voulu maintenir Thieu à tout prix. L'armée sud-viêtnamienne souffre de cette situation politique. Les officiers supérieurs, pour beaucoup hérités de la période française, sont très éloignés de leurs hommes. Chaque général entretient sa clique, et l'accès aux écoles d'officiers est très resteint dans la société. Les soldats sont donc peu motivés, d'autant que la corruption règne souvent dans l'encadrement. Certains officiers trafiquent sur tout : les soldes de leurs hommes, la drogue, et même avec le Viêtcong. Les familles des officiers, jusqu'à leurs épouses, participent de ce système. La performance au combat de l'ARVN s'en ressent. Des trêves tacites existent avec l'adversaire. Comme tous les Sud-Viêtnamiens ne peuvent échapper à la conscription, impopulaire, la désertion est endémique. Reste des volontaires, soldats parfois très motivés, qui servent dans unités en général proches de leur région d'origine, où se trouvent leurs familles. Parmi l'élite, la division aéroportée et les Marines. Mal payés, les soldats de l'ARVN doivent se ravitailler sur le terrain. On trouve cependant de bonnes unités comme la 1ère division d'infanterie, et d'excellents officiers. L'ARVN, que les Américains ont voulu cantonner en 1965 à la pacification, doit être en partie remplacée par ces derniers. Pour améliorer l'efficacité d'une armée qu'ils ont créée à leur image, les Américains n'ont que les conseillers militaires, qui ne parlent pas la langue, et qui servent surtout à dispenser l'appui-feu et autres atouts américains, essayant de gagner le respect de leurs homologues sud-viêtnamiens, quand ils ne se brouillent pas avec eux. Westmoreland et Abrams n'ont jamais plaidé pour un commandement unifié sous contrôle américain, comme cela avait été le cas en Corée. Westmoreland, de fait, n'a jamais compté sur l'armée sud-viêtnamienne pour l'emporter. Quand les Américains changent de regard en 1968, il est trop tard pour modifier une telle structure.

Alors que Johnson fait son discours du 31 mars, la bataille se termine à Khe Sanh. Les Américains montent l'opération Pegasus pour dégager le camp retranché. Westmoreland établit, à côté des Marines qui contrôlent la zone tactique du Ier corps, secteur vu comme crucial, un poste de commandement avancé sous les ordres d'Abrams, son adjoint. Il a longtemps cru que la bataille décisive se jouerait ici. Avant le Têt, toute son attention était braquée sur cette base, et les médias américains font leurs choux gras du siège. Pegasus est menée conjointement par la 1st Cavalry et les Marines. Le camp finit par être relié par voie terrestre et aérienne, mais le siège, en réalité, se poursuit. Les Marines doivent monter de opérations de reconnaissance autour de la base. Scotland II, déclenchée le 15 avril, conduit à un violent combat contre les Nord-Viêtnamiens. Dans la plaine côtière de la province de Thua Thien, le général Cushman, qui commande la 2ème brigade de la 101st Airborne, change de tactique en collaborant étroitement non seulement avec l'ARVN mais aussi avec les Forces Régionales et Populaires. Le renseignement étant meilleur, les Américains localisent plus facilement les forces ennemies et appliquent une version du cordon autour des villages modifiée, avec un intervalle de 10 m seulement entre les positions. Un bataillon nord-viêtnamien est ainsi encerclé dans deux villages près de Hué avec la compagnie d'élite des Panthères Noires de la 1ère division d'infanterie de l'ARVN, et laisse 107 prisonniers, nombre le plus important jusque là. Malheureusement ces enseignements ne sont pas transmis et se perdent rapidement. La 1st Cavalry, quant à elle, descend dans la vallée d'A Shau abandonnée par les Américains en 1966, et qui sert de corridor logistique à l'ennemi vers Hué. La défense antiaérienne prélève un lourd tribut, mais les Américains ne trouvent que le vide, et des stocks de munitions et autres matériels impressionnants. Ils ne reviendront pas dans la vallée avant un an, et les Nord-Viêtnamiens sont déjà revenus autour de Khe Sanh.

Le 13 mai 1968, les Nord-Viêtnamiens acceptent enfin de siéger à Paris pour les négociations. Pour maintenir la pression, les combats continuent. Les Américains tentent de déloger les Nord-Viêtnamiens de l'est de la province de Quang Tri, juste au sud de la zone démilitarisée, autour de leur base de Dong Ha. La zone tactique du Ier corps, qui a connu les combats les plus durs depuis l'intervention américaine, va voir une des plus grandes batailles de la guerre autour de minuscules villages près de la rivière Bo Dieu, dont Dai Do. Les Nord-Viêtnamiens ont engagé une division complète, effectif sous-estimé par les Américains. Les manoeuvres amphibie se heurtent à de solides systèmes défensifs. Du 29 avril au 30 mai, les Américains perdent 1 500 hommes, dont 327 morts, autant qu'à Khe Sanh, contre 3 600 Nord-Viêtnamiens tués ou capturés selon leurs estimations. Le sacrifice de la 320ème division nord-viêtnamienne était peut-être une diversion en vue de la seconde vague d'attaques du Têt.

La seconde vague d'attaque se déclenche le 5 mai 1968, et se concentre sur quelques objectifs : Da Nang, et surtout Saïgon, déjà marquée par le Têt. La ville est devenue une immense fourmilière, doublant sa population entre 1961 et 1968 à 3 millions d'habitants au moins, avec les réfugiés. Tan Son Nhut, le quartier de Cholon sont le théâtre de violents combats. 30 000 habitations sont encore détruites, 500 civils tués, 4 500 blessés. Le Viêtcong, après l'arrêt de l'offensive, bombarde la capitale avec ses roquettes de 122 mm. Les nombreuses destructions renforcent l'amertume des civils sud-viêtnamiens à l'égard des Américains et de leur propre gouvernement. Parallèlement, les Nord-Viêtnamiens attaquent le camp de forces spéciales de Kham Duc, au nord-ouest de la province de Quang Tin, le seul restant qui permet alors de mener des incursions fréquentes au Laos. Le camp est assailli dès le 10 mai, le CIDG présent sur place se disloque. Westmoreland ordonne l'évacuation, qui voit la perte de plusieurs C-130 abattus par l'ennemi. 60 B-52 ont beau larguer 12 000 tonnes de bombes sur le camp abandonné, l'opération s'est presque terminée en désastre : un Khe Sanh à l'envers. Les 17 et 18 mai, la 1st Marine Division tombe, près de Da Nang, sur un complexe fortifié des Nord-Viêtnamiens dans la vallée de Thu Bon. Cette deuxième vague montre qu'aucun des deux adversaires n'a tiré de leçon du Têt : les Nord-Viêtnamiens continuent de perdre des hommes, mais les Américains ne font toujours pas mieux qu'en janvier.

La guerre du Viêtnam s'est aussi jouée dans les 2 100 villages contenant plus de 60% de la population du pays. Des villages qui sont entrés dans une économie mondialisée avec la colonisation française : monnaie occidentale, taxe individuelle, propriété privée, agriculture commerciale. Les Américains croient que les villageois aspirent à retourner à l'ordre traditionnel. En réalité, le gouvernement et le Viêtcong propose deux systèmes sociaux différents. Bien que les Américains aient mis assez tôt en avant la contre-insurrection, ils lui consacrent en réalité fort peu de moyens, si on les compare avec ceux alloués aux frappes aériennes. Seuls les Marines mènent une expérience originale avec les Combined Action Platoons, des groupes de volontaires de 14 hommes insérés dans les villages pour contrer l'activité viêtcong. Ils essaient de travailler avec les Forces Populaires. Les situations varient beaucoup, certains étant au contact régulier de l'ennemi, d'autres beaucoup moins. Le taux de pertes est élevé. S'ils tuent beaucoup d'adversaires, les effectifs sont insuffisants pour tenir tout le territoire ; ils protègent pourtant les villageois de l'armée sud-viêtnamienne ou d'autres unités américaines, ce qui est un comble. Malgré le taux de pertes, 60% des membres des CAP prolongent leur tour de service, car l'expérience ressemble plus à la guerre telle que recherchée par les Américains, une confrontation d'homme à homme. Malgré les règles d'engagement, les Américains font un usage immodéré de leur puissance de feu, comme avec les fameux tirs d'Harassement et Interdiction ou les non moins fameuses free fire zones. Les soldats américains arrivent au Viêtnam remplis d'idées toutes faites, et notamment celle que tout civil est un Viêtcong en puissance. Le Viêtcong, contrairement au soldat nord-viêtnamien, n'est pas l'objet de respect. Les soldats américains trouvent pitoyables les conditions de vie, suspectent les civils de fournir des renseignements à l'ennemi. Les exactions sont impossibles à quantifier, mais elles ont bien existé. Un domaine où les faits sont plus clairs est celui du traitement des prisonniers, particulièrement dur. C'est après le Têt qu'intervient le massacre de My Lai. Les communistes, eux aussi, pour imposer leur autorité, n'hésitent pas à exécuter, parfois en masse, de nombreux civils, comme durant la bataille de Hué. Le hameau montagnard de Dak Son, dans la province de Phuoc Long, est exterminé au lance-flammes. Mais au moins 40% des pertes civiles sont provoquées par la puissance de feu américaine. C'est ce phénomène qui entraîne surtout les déplacements de population : 3,5 millions de réfugiés, quand les Américains ou les Sud-Viêtnamiens ne délogent pas eux-mêmes les habitants pour les besoins des opérations. Les réfugiés sombrent souvent dans la misère, et cela n'aide pas le gouvernement à gagner en popularité. 1968 a été aussi l'année la plus sanglante pour les civils.

Abrams succède à Westmoreland en juillet 1968. Paradoxalement, alors qu'il ne recherche pas particulièrement l'attention des médias, il est plus apprécié par ceux-ci que Westmoreland, d'aucuns ayant été jusqu'à dire qu'il méritait "une meilleure guerre"... En réalité, Abrams ne contrôle que peu de choses au Viêtnam, la chaîne de commandement étant complexe, et sans unité, en particulier en ce qui concerne les Sud-Viêtnamiens. Manquant de repères concrets pour établir si la victoire est en train ou non, le MACV se réfugie dans la quête du chiffre. L'un des plus contestés est le fameux "body count", le décompte des morts ennemis, dont seulement 26% des 110 généraux ayant servi au Viêtnam interrogés en 1977 estimaient qu'il était à peu près correct. Le kill ratio, lui aussi, devient une obsession. La 9th Infantry Division, qui opère dans le delta, rapporte avoir tué 11 000 adversaires entre décembre 1968 et juin 1969 pour... 267 pertes, soit un ratio de 40 pour 1. Mais seules 751 armes sont capturées... il est établi plus tard qu'au moins un général de brigade, qui voulait faire du chiffre, a été peu regardant sur la nature des tués, civils compris. Au nord, la 3rd Marine Division du général Davis, qui a défendu la ligne McNamara, poursuit deux régiments de la 308ème division nord-viêtnamienne au sud de Khe Sanh, en juin 1968. Celle-ci y laissent 600 tués et une cinquantaine de prisonniers, dont un commandant de bataillon. Reste à évacuer Khe Sanh, opération terminée le 5 juillet qui provoque beaucoup d'incompréhension. Revenant à la guerre mobile, Davis, après avoir expérimenté les larges opérations héliportées, emprunte la tactique de la firebase et l'insertion d'équipes de reconnaissance en profondeur sur les arrières ennemis. Les tactiques sont testées en août-septembre, avec la troisième vague d'attaques du Têt, lorsque la 320ème division franchit la rivière Ben Hai entre Cam Lo et the Rockpile, au sud de la zone démilitarisée. L'attaque contre Da Nang est déjouée, mais de furieux combats éclatent dans la province de Tay Ninh et au camp des Special Forces de Duc Lap, près de Ban Me Thuot. Abrams demande la permission de poursuivre l'ennemi au Cambodge, ce qui lui est refusé.

Alors que la 3ème vague du Têt se déclenche, les Etats-Unis apprennent, le 29 août, qu'une révolte de prisonniers sans précédent a eu lieu dans l'infâme prison de Long Binh, au Sud-Viêtnam. La mutinerie, menée par des Noirs, débouche sur la mort d'un prisonnier et fait au total une quarantaine de blessés. L'émeute est vue par tous comme raciale. Si l'armée américaine a donné l'impression jusqu'en 1968 d'être peu concernée par les problèmes raciaux, certains commencent à tirer la sonnette d'alarme avant les premiers événements marquants. Les soldats noirs sont en effet plus jeunes et plus conscients de la lutte pour leurs droits que leurs prédécesseurs. Ils contestent surtout la discrimination pour les postes et certains emplois au sein de l'armée, le traitement différent appliqué sur eux par la police militaire. Les incidents se passent surtout à l'arrière, dans les clubs par exemple, où des rixes éclatent souvent à propos de choix de places ou de musique. En 1968, les sous-officiers, y compris noirs, sont souvent des soldats tirés du rang et promus, sans expérience, et peu respectés par leurs hommes. Les officiers subalternes ne sont pas encouragés par leurs supérieurs à faire remonter le problème, qui est largement sous-estimé. Les tensions se cristallisent après l'assassinat de Martin Luther King en avril 1968, notamment autour des drapeaux confédérés deployés par certains Blancs sur les véhicules, en particulier. A l'été, la prison de Long Binh contient 50% de détenus noirs, et le taux est de 40% pour la prison de la IIIrd Marine Amphibious Force, les deux pénitenciers les plus grands. Dans celle-ci, à Da Nang, surpeuplée, des Afro-Américains issus de gangs de Chicago font régner la loi. Une émeute éclate le 16 août et la prison doit être dégagée au gaz lacrymogène et à coups de battes de base-ball. A Long Binh, 700 détenus sont enfermés dans des conditions sommaires et surveillés par 90 gardiens, là où il en faudrait 280. Les prisonniers trouvent un échappatoire dans la marijuana, qui entre facilement depuis l'extérieur. Après le meurtre d'un prisonnier le 12 août, le nouveau commandant de la prison adopte un régime plus strict qui prive une bonne partie des hommes de leur drogue. D'où la révolte. Les incidents se multiplient à l'arrière, dans les camps de base ou les zones arrière : Qui Nhon, Da Nang, etc. Plus la vie ressemble à celle des Etats-Unis, plus les tensions raciales sont présentes. On signale en revanche très peu d'incidents de ce type au combat.

En 1968, les troupes de soutien et de service constituent 70 à 80% de l'effectif total au Viêtnam. Ils sont méprisés par les troupes combattantes, qui ne rêvent cependant que d'être à leur place. En réalité, comme l'a montré le Têt, les firebases, les bases d'opération, les complexes logistiques ou les grandes villes ne sont pas à l'abri. En général, plus la base est grande, plus les installations sont raffinées. En 1968, 66 shows sont en tournée, à un moment, pour les combattants. L'abondance logistique entraîne de nombreux trafics au marché noir avec les Viêtnamiens. Les Coréens du Sud et Philippins venus épauler les Sud-Viêtnamiens s'en font une spécialité, mais les Américains dominent le système. Des civils sont parfois impliqués, comme celui qui transforme sa maison de Saïgon en casino. En réalité, les unités de l'arrière s'ennuient devant leur routine quotidienne. Le sexe est une préoccupation de tous les instants : à côté des R&R, des bordels semi-officiels sont créés, quand les soldats ne vont pas directement dans ceux des villes ou autres poches de misère installées près des bases américaines. Certains soldats ne supportent pas l'ennui et demandent à être transférés en première ligne. Le R&R, période de repos par vol aérien, concerne 32 000 par mois en 1968. C'est une soupape de sécurité importante selon les officiers. Les hommes boient aussi pour tromper l'ennui, car l'accès à l'alcool est facile. La consommation de drogue est répandue : 30 à 35% des homme admettent avoir consommé de la marijuana en 1967-1968, mais c'est aussi que les soldats du Viêtnam ont apporté cette habitude de leur temps civil. La consommation augmente dès la fin de 1968. Le tournant survient en fait en 1970 : dans le Triangle d'Or, les trafiquants ont enfin les moyens de synthétiser l'opium en héroïne, et l'invasion du Cambodge ouvre une route vers le Sud-Viêtnam pour la Thaïlande et le Laos. L'héroïne ne se prend pas par injection mais par le nez ou en cigarette. Les cas d'overdose se multiplient et le problème devient alors critique.

Pour gagner la guerre des villages, les Américains se proposent d'y installer une plus forte présence militaire après les pertes subies par l'ennemi pendant le Têt. Les Américains livrent des M-16 en masse aux Sud-Viêtnamiens, qui créent une force d'autodéfense populaire. En 1970, un tiers des hommes sert dans une force paramilitaire, un sur neuf dans l'armée. De novembre 1968 à janvier 1969, Abrams fait en sorte de combiner guerre conventionnelle et pacification sous le vocable de stratégie "One War". Le programme Chieu Hoi, lancé dès 1963 vise à rallier des Viêtcongs ou Nord-Viêtnamiens, non sans un certain succès. Lancé à peu près au même moment, le programme Phuong Hoang, baptisé Phoenix par les Américains, vise à éliminer l'infrastructure viêtcong. Normalement du ressort de la police, il est récupéré par la CIA qui engage des Provincial Reconnaissance Units, unités spéciales qui n'hésitent pas à éliminer purement et simplement les cadres viêtcongs. Si la pacification progresse considérablement en 1969-1970, c'est aussi que les Nord-Viêtnamiens peinent à remplacer correctement les effectifs disparus pendant le Têt au Sud, et n'ont pas le même contact avec la population. Mais ils ne sont pas anéantis. Surtout, si l'ARVN enfle, le gouvernement sud-viêtnamien reste le même et les habitants se tournent encore vers le Viêtcong. Le succès de la pacification repose seulement sur une forte présence militaire : une fois celle-ci évanouie avec le retrait américain, Nord-Viêtnamiens et Viêtcong reprennent le dessus.

En conclusion, Spector souligne combien 1968 se termine en impasse, aussi bien sur le plan militaire que diplomatique, malgré l'arrêt des bombardements sur le Nord décrété par le président Johnson en octobre. Le Têt a été une victoire politique des Nord-Viêtnamiens aux Etats-Unis, mais ni militaire et politique au Sud-Viêtnam lui-même. L'échec des 3 vagues d'attaques du Têt n'est corrigé qu'en 1969 : attaques réduites et préparées de petites unités ou de sapeurs, mais le mal est fait. Les Nord-Viêtnamiens doivent suppléer au Viêtcong avec souvent moins d'efficacité. Les Américains ont beau améliorer la pacification par leur présence militaire, ils restent dans l'impasse. L'offensive du Têt est décisive car non-décisive : elle maintient l'impasse ressemblant, pour Spector, plus à la Grande Guerre qu'autre chose. Les Américains ont manqué de compréhension et d'imagination : ils n'ont pas compris qu'à la guerre limité qu'ils se proposaient de faire les Nord-Viêtnamiens répondaient par une guerre existentielle. De la même façon, l'outil militaire bâti par le Nord face aux Français et aux Américains montre ses limites. Paradoxalement l'opinion publique américaine veut mettre fin à la guerre, mais sans voir le Sud tomber aux mains du Nord... Pour les Américains, la guerre du Viêtnam est une sorte d'aberration, car ils n'y ont trouvé aucune solution et cherchent constamment depuis à en tirer leçons.

Illustré par des cartes empruntées à S. Stanton et par un livret photo central, le livre est une synthèse claire sur les suites de l'offensive du Têt au point de vue politique et militaire, mais aussi sur le contexte général de la guerre du Viêtnam à ce moment précis (hors Etats-Unis et avec un bémol sur le Sud-Viêtnam, où le traitement mériterait peut-être une révision). On comprend mieux, grâce ce livre, pourquoi l'année 1968 est véritablement un pivot du conflit perdu par les Américains.


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