dimanche 26 juillet 2015

Géopolitique africaine, avril 1987, Tchad : la fin des mythes

Ce numéro de la revue Géopolitique africaine, daté d'avril 1987, comprend un dossier consacré au Tchad, alors même que les forces d'Hissène Habré commencent à infliger de sérieuses défaites à la Libye de Kadhafi. Il a donc été rédigé au moment des événements décrits.

Le numéro comprend plus précisément deux papiers consacrés aux affaires tchadiennes. Jean-Marc Kalflèche, qui a coordonné le numéro, est un journaliste français spécialiste de l'Afrique, décédé en 2001. Il explique d'abord combien le Tchad se prend à exister comme Etat grâce aux efforts d'Hissène Habré, le plus anti-libyen des rebelles tchadiens, qui a su rassembler autour de lui, à ce moment-là, d'anciens adversaires, et alors même que les FAP de Oueddeï se retournent contre la Libye. Ce faisant, Kalflèche démolit l'ouvrage de Thierry Michalon, sorti en 1984, qui disait exactement le contraire. Pour le journaliste, il n'y a pas d'Etat gorane, après l'Etat sara de Tombalbaye, puisque Habré a ouvert les postes de responsabilité au-delà de son cercle de fidèles. En revanche, il concède que l'armée et les forces de sécurité sont bien dominées par les proches du président. Habré, pour lui, reste cohérent depuis le programme du CC-FAN ; en outre Tombalbaye a eu le malheur de sous-estimer Kadhafi. C'est pourquoi d'ailleurs la Libye a très tôt voulu se débarrasser de Habré. En réalité, celui-ci acquiert au fil du temps et de la guerre civile tchadienne une posture nationale. Le Tchad existe en tant qu'Etat, mais son effondrement après l'indépendance repose sur 4 causes, d'après Kalflèche : l'hostilité entre populations du nord et du sud, l'héritage colonial, avec des trous énormes dans le maillage administratif, un sud laissé en position dominante et pas obligé de composer avec le reste du pays, et enfin la personnalité du premier président, Tombalbaye. Pour le journaliste, les deux premières causes sont déterminantes. L'Etat nouveau d'après lui ne peut se construire que d'après le programme du Frolinat. Malgré l'aide militaire extérieure, Kalflèche rappelle que le budget de l'Etat tchadien est ridiculement faible au vu de la tâche à accomplir. Car l'armée sera aussi à réinsérer après la fin des combats, comme l'anticipe le journaliste, qui rappelle aussi la méconnaissance française sur les richesses économiques du pays. Néanmoins, le Tchad, en ce printemps 1987, voit un certain nombre de mythes s'effondrer, d'où le titre du dossier.

Le second papier est signé Pierre Devoluy, grand reporter à RMC, et traite de la stratégie et de la tactique des FANT de Hissène Habré. L'article est bien renseigné, le journaliste a eu manifestement accès à des sources de première main (qui malheureusement, du reste, ne sont pas mentionnées ; on aurait aimé aussi une ou plusieurs cartes ou schémas tactiques ; sur Fada, on verra à ce propos l'ouvrage de Patrick Mercillon sur le Milan). Les FANT comprennent 25 000 hommes ; les instructeurs français apprennent parfois autant de leurs élèves. Ils forment un tireur Milan en 3 jours, contre 15 en moyenne ailleurs... Devoluy raconte avec un luxe de détails le rezzou sur Fada, première opération de grande envergure des FANT en 1987 (janvier). Les effectifs sont donnés avec précision. C'est Hassan Djamous qui supervise l'opération. L'auteur explique que les combattants tchadiens embarqués sur Toyota et équipés d'armes antichars n'apprécient pas les LOW ou les Apilas, à un coup, car trop encombrants et consommables après un tir unique : ils préfèrent les RPG-7 pour les qualités inverses. Mais ceux-ci ne sont pas venus à bout des T-55. Les Tchadiens réclament en fait des AML ou des jeeps à canon de 106 SR. Les Tchadiens utilisent 2 camions Mercedes 4232 pris aux Libyens à Fada, équipés de frigos, pour transporter les MILAN, SA-7 et SA-9. Ces deux dernières armes antiaériennes sont d'ailleurs préférées aux Redeyes, qui ne donnent pas satisfaction. En conclusion, le journaliste souligne combien le succès tchadien fixe de nouvelles règles de combat sur le théâtre.

Des textes qui restent intéressants à relire, donc, même presque 30 ans après. On regrette d'ailleurs que Devoluy n'est pas pu faire de même pour l'assaut de Ouadi-Doum, qui survient au moment où le numéro est mis sous presse. A noter aussi que son article constitue une des sources principales de Florent Séné dans son ouvrage sur les conflits tchadiens, à propos de la bataille de Fada.


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