samedi 4 juillet 2015

David R. STONE, The Russian Army in the Great War. The Eastern Front 1914-1917, University Press of Kansas, 2015, 359 p.

David R. Stone est professeur à la Kansas State University depuis 1999. C'est un spécialiste de l'histoire militaire et politique de l'URSS, en particulier dans les années 1920-1930. Il est l'auteur d'un livre sur la naissance du complexe militaro-industriel en URSS, d'une histoire militaire générale de la Russie, et il a été l'éditeur d'un ouvrage collectif sur l'URSS pendant la Seconde Guerre mondiale.

Centenaire oblige, Stone publie un livre consacré cette fois-ci à l'armée russe pendant la Grande Guerre, de 1914 à 1917. L'historien souligne que le sort de la Russie, souvent vu comme unique, ressemble en fait à celui des autres empires : elle n'est que la première à se désintégrer. Les points communs, en réalité, sont légion, la population russe étant même mieux préparée à supporter les difficultés de la guerre. En revanche, la Russie a échoué à réorganiser sa société après le déclenchement de la guerre. Le gouvernement russe a toujours résisté à une mobilisation populaire totale. Le livre, volontairement, met l'accent sur la période 1914-1915, un an et demi de campagnes ininterrompues ou presque. Ce n'est qu'en 1916 que les Allemands estiment qu'une victoire décisive ne peut être obtenue à l'est, et se retournent alors vers l'ouest. Stone insiste sur la contingence, à savoir les choix individuels et les événements particuliers, qui ont influencé le déroulement du conflit, autant que les faiblesses structurelles de la Russie. Le déclenchement de la guerre, par exemple, surprend la Russie en plein programme de réarmement et d'extension de ses voies ferrées. L'historien met en garde contre toute forme de téléologie sur le destin de la Russie en 1917. Son but est clairement de présenter une synthèse accessible de l'expérience russe de la guerre pendant le conflit. C'est une histoire d'abord militaire, qui vise à rendre accessible les travaux les plus récents, notamment en anglais, sur l'armée russe -bien que l'auteur ait effectué quelques recherches d'archives, notamment sur l'offensive Broussilov de 1916. Comme il le rappelle enfin, les statistiques sur les pertes sont plus difficiles à obtenir sur le front de l'est.



Les chapitres du livre sont chrono-thématiques ; les notes renvoient aux sources utilisées en fin de volume, car l'ouvrage ne compte pas de bibliographie récapitulative, malheureusement. Dans le premier chapitre, Stone revient sur les origines de la guerre. Il accepte le consensus selon lequel l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie portent la plus grande responsabilité, mais se penche sur le déclenchement de la guerre vu de la Russie. Les systèmes d'alliance ont joué un rôle considérable. Après avoir été proche de l'Allemagne, la Russie, devant l'éloignement de son allié, s'associe avec la France, puis avec l'Angleterre. Les relations russes avec les puissances centrales ne se dégradent en fait qu'avec l'annexion formelle de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-Hongrie en 1908, qui contrecarre par ailleurs les projets russes à l'égard des détroits et de l'empire ottoman. A partir de là, les crises vont se multiplier : Maroc, Libye, guerres balkaniques... Les plans allemands souffrent d'un manque de coordination en interne, entre les différentes structures du Reich, mais aussi avec l'allié austro-hongrois, qui ne rêve que d'écharper la Serbie et non la Russie. L'Autriche, après l'attentat de Sarajevo, requiert le soutien allemand pour affronter la Russie, ne sachant pas que les Allemands n'ont encore pas prévu de plan de guerre à l'est, mettant l'effort principal à l'ouest depuis les variantes anticipées par Schlieffen et son successeur, von Moltke. La mobilisation russe, le 31 juillet, achève de précipiter l'engrenage des déclarations de guerre.

L'armée russe de 1914 ressemble à ses homologues européennes. Deux points la distinguent : la présence plus massive de cavalerie, et sa taille en temps de paix, plus importante que les autres (1,4 millions d'hommes, plus de 40 000 officiers). La force et la faiblesse de l'armée russe tient à son recrutement paysan : le paysan russe, mal instruit, peu sujet aux nouvelles techniques introduites dans le monde militaire, est en plus victime d'un système de conscription instauré en 1874 et très inégalitaire. Les exemptions sont sociales, mais aussi nationales : la moitié de la population de l'empire est russe, ce qui veut dire que les Russes servent davantage que les autres, et partout dans l'Empire. L'armée russe peine donc davantage à trouver des soldats pour son armée que les autres Etats européens. En revanche, le soldat russe est nourri correctement et bien armé, même si la Russie aura du mal à développer une artillerie adaptée aux nouvelles exigences de la guerre. La doctrine militaire n'est pas plus mauvaise que celle des autres Etats en guerre, et les Russes ont même l'expérience de la guerre russo-japonaise. Cependant, ils insistent particulièrement sur la charge à la baïonnette. L'entraînement est correct, mais laisse parfois à désirer. Dans l'armée russe, ce sont les officiers, et non les sous-officiers, qui encadrent la troupe, un constat que l'on retrouvera dans l'Armée Rouge. Ces officiers ne sont pas toujours forcément fidèles à la dynastie des Romanov. Conservateur par essence, ce corps sera mal préparé aux changements imposés par la guerre. Le ministère de la Guerre et l'état-major général sont en conflit permanent. Soukhomlinov, ministre de la Guerre à partir de 1909, change fréquemment le chef de l'état-major général pour contrôler son action. Les plans de guerre, relativement défensifs, le sont encore plus après la guerre russo-japonaise. Néanmoins la situation de l'armée s'améliore, notamment en raison de la croissance économique et d'une meilleure utilisation des ressources disponibles. Avec la menace allemande, les plans se font plus offensifs. Un réseau de forteresses protège le saillant polonais ; la construction de voies ferrées donne une réalité tangible à la mobilisation rapide des troupes à la frontière. A partir de 1912, les plans de guerre sont offensifs, avec une priorité évidente contre l'Autriche-Hongrie, adversaire le plus faible. La Russie se lance dans un grand chantier d'expansion de son armée la même année. En face, l'armée allemande a des similitudes, mais elle est mieux entraînée et organisée : tout au long de la guerre, elle réagira plus rapidement que l'armée russe. L'armée austro-hongroise est plus complexe : multinationale, peinant à recruter, victime de tensions internes, même si les résistances à la mobilisation, au départ, sont limitées.

La guerre sur le front de l'est commence avec deux campagnes séparées. La première a lieu en Prusse-Orientale. Au début des hostilités, le rythme des opérations est rapide. Il s'agit surtout de déborder les flancs ouverts de l'adversaire. La mobilisation russe se passe assez bien. Le grand duc Nicolas devient chef des armées, mais le tsar peine à imposer un commandement unifié. Nicolas travaille avec la Stavka, l'organisme bureaucratique qui contrôle la stratégie et les opérations, que rejoint d'ailleurs le tsar à l'automne, à Baranovichi. On crée deux fronts, un nord-ouest et un sud-ouest, suite à l'expérience de la guerre russo-japonaise, niveau intermédiaire entre les armées et la Stavka. Les Russes envahissent la Prusse-Orientale pour contraindre l'Allemagne à se battre sur deux fronts. La région est défendue par la 8ème armée allemande. Deux armées russes, les 1ère et 2ème, attaquent respectivement par l'est et par le sud pour encercler l'armée allemande afin de l'anéantir. Mais les contraintes géographiques font que chaque armée russe peut être isolée et battue séparément. En outre les 3 commandants (les deux d'armées et celui de front), bien qu'expérimentés, ne sont pas à la hauteur du plan. Prittwitz, le commandant de la 8ème armée allemande, n'est pas meilleur : il manque de sang-froid et décide d'abord de concentrer toutes ses forces à l'est, laissant un mince rideau au sud. Les Allemands engagent le 1er corps de François, qui soutient le choc à Stallupönen le 17 août, mais est repoussé à Gumbinnen deux jours plus tard. L'agressivité allemande sur le plan opératif les dessert : les pertes sont lourdes, des cas de débandade sont signalés. Prittwitz doit être remplacé. Moltke choisit Ludendorff, qui s'est distingué à l'ouest, et Hindenburg, qui a failli devenir chef de l'état-major général à sa place. La 2ème armée russe, qui ne coordonne pas ses mouvements avec la 1ère, avance dans l'ignorance, avec 4 corps contre 1 allemand. Les deux généraux allemands déplacent les corps de la 8ème armée contre la 2ème armée russe, très étalée, en bénéficiant des informations fournies par les interceptions radios et les reconnaissances aériennes. Samsonov, le chef de la 2ème armée, ignore tout des mouvements allemands, et sa cavalerie nombreuse n'est pas utilisée à bon escient. La surprise est totale quand l'attaque allemande démarre le 26 août, l'encerclement étant réalisé 3 jours plus tard. La 2ème armée est détruite, son chef se suicide, les Russes perdent environ 150 000 hommes, dont plus de 90 000 prisonniers. Reste à battre la 1ère armée russe, alors que les formations de réserve arrivent sur le champ de bataille de part et d'autre. Rennekampf est finalement repoussé hors de Prusse-Orientale en septembre 1914, mais son armée n'est pas détruite. Le chef du front nord-ouest est limogé.

Parallèlement, les Russes remportent des succès contre les Austro-Hongrois en Galicie, campagne en général totalement éclipsée par la victoire de Tannenberg en Prusse-Orientale côté allemand. C'est un affrontement sanglant : 100 000 hommes perdent la vie en un mois, les Russes sont affaiblis et les Austro-Hongrois saignés à blanc. Conrad von Hötzendorf, le chef d'état-major austro-hongrois, fait de la Serbie une priorité ; les troupes déployées contre la Russie, loin de la frontière, doivent beaucoup marcher pour rejoindre le front. Par ailleurs il retire des troupes prévues sur ce front pour les engager contre la Serbie. Alors que les Austro-Hongrois vont pousser vers le nord, les Russes d'Ivanov, commandant le front sud-ouest, attaquent vers l'ouest. Au nord, la 4ème armée russe bute sur la 1ère armée autrichienne, et recule sans perdre sa cohésion. Les Russes ont commencé leur attaque sans avoir terminé leur mobilisation, ce qui signifie que des renforts ne vont cesser d'arriver ensuite. Conrad a perdu son pari : l'aile nord de l'armée austro-hongroise n'a pu pulvériser le front russe avant que les armées russes à l'est aient attaqué. Les 3ème et 8ème (de Broussilov) armées russes passent à l'attaque dès le 29 août et visent Lvov, emportée le 3 septembre. Ensuite, toutes les armées russes mènent des assauts concentriques avec pour objectif Przemysl. Les combats sont féroces, notamment à Rava-Ruska. La Galicie tombe aux mains des Russes : les Austro-Hongrois perdent 400 000 hommes, dont 100 000 prisonniers, la moitié des hommes engagés. Mais le succès a été coûteux côté russe.

A l'automne 1914, les combats se déplacent en Pologne. Chaque camp fait des propositions pour une future Pologne reconstituée. Hindenburg et Ludendorff veulent poursuivre dans la direction ouverte par la défaite de la 2ème armée de Samsonov pour cisailler le saillant polonais par le nord. Finalement, l'attaque viendra du sud-ouest du saillant, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Les Russes eux-mêmes se préparent à sortir du saillant polonais pour attaquer vers l'ouest, et Berlin. Mais le front nord-ouest reste affaibli et l'opération suppose d'importants redéploiements. Au nord de la Vistule, la 9ème armée allemande attaque dès le 28 septembre. Mais Hindenburg fonce vers Varsovie et laisse les Autrichiens seuls au sud : les Russes contre-attaquent, en supériorité numérique, et bloquent l'offensive allemande. Les Allemands finissent par se replier le 20 octobre, mais les Russes ont perdu 140 000 hommes. Les Austro-Hongrois attaquent au sud de la Vistule pour dégager Przemysl, assiégée par les Russes. Ceux-ci finissent par contre-attaquer, rejettent les Austro-Hongrois au-delà de la San, et remettent le siège de Przemysl, qui avait été en partie levé. Au centre, Allemands et Russes s'affrontent autour de Lodz. Les Allemands attaquent à la jonction de deux armées russes, au nord-ouest du saillant polonais, et sont couverts sur leurs flancs par deux cours d'eau, la Vistule et la Warthe. L'attaque démarre le 14 novembre. Mackensen, qui commande l'offensive, tente d'encercler Lodz, mais se retrouve lui-même pris en tenailles par les Russes, et doit se replier le 25 novembre. Néanmoins les Russes doivent abandonner la ville en décembre et établir une ligne défensive plus à l'est ; ils sont à bout de souffle, les recrues manquent de fusils et de munitions. Les Russes commencent à manquer d'unités fraîches : l'armée souffre de l'absence de 500 000 hommes ; les Austro-Hongrois, eux, ont perdu 1,3 millions d'hommes en 1914, et quasiment tout leur corps d'officiers.

La courte pause à la fin 1914-début 1915 précède un nouveau round de campagnes intensives. Les Russes prévoient d'attaquer de nouveau en Prusse-Orientale en février. Falkenhayn, le nouveau chef d'état-major allemand, se rallie à l'option d'une offensive dans les Carpathes pour sauver l'Autriche-Hongrie de l'effondrement, même s'il est persuadé que la victoire décisive sera remportée à l'ouest. Les quatre corps que l'armée allemande a formé en réduisant d'un quart les troupes à l'ouest sont affectées à la 10ème armée de Hindenburg en Prusse Orientale. La 10ème armée russe se prépare elle-même à attaquer, alors que les Allemands mènent une diversion en Pologne, effectuant un premier bombardement au gaz à Bolimow, entre Lodz et Varsovie, en janvier 1915. L'attaque allemande commence le 7 février : deux semaines plus tard, les Russes laissent 30 000 prisonniers dans la nasse ainsi formée. Néanmoins, le détachement de von Gallwitz bute sur la forteresse d'Osowiec et le nord du saillant polonais. L'offensive russe démarre malgré tout le 2 mars pour être stoppée le 15. Si les Allemands perdent 80 000 hommes dans la campagne, les Russes en laissent 200 000, dont 90 000 prisonniers. Mais l'Allemagne n'a toujours pas remporté de succès décisif. En avril-mai, les Allemands pénètrent dans les pays baltes où ils mènent des opérations amphibie. Au sud, von Hötzendorf lance à partir de janvier 1915 une série d'offensives pour dégager Przemysl assiégée. Les soldats austro-hongrois meurent de froid par milliers dans les passes gelées des Carpathes : 90 000 hommes sont hors de combat sur 165 000. Le détachement de Pflanzer-Baltin remporte des succès locaux contre les Russes. Przemysl tombe finalement le 22 mars et livre aux Russes 130 000 prisonniers et un millier de canons. Mai les Russes se sont également épuisés par leur progression frontale.

A ce moment-là, le front de l'est devient continu, même si la densité de troupes varie. Les Russes vont connaître en 1915 la Grande Retraite : la perte de la Galicie, de la Pologne, de la Lituanie, 300 000 km² de territoires. Pourtant, en septembre, l'armée russe bloque toujours sur le front de l'est 12 armées austro-allemandes. Si les Russes peuvent aisément défaire les Austro-Hongrois, il n'en est pas de même pour les Allemands, qui suppléent de plus en plus leur allié défaillant. Falkenhayn a concentré pour son offensive dans les Carpathes une nouvelle 11ème armée confiée à von Mackensen, sans doute le commandant allemand le plus capable du conflit. La percée doit avoir lieu dans le secteur de Gorlice-Tarnow. Les Russes ont noté l'arrivée de troupes allemandes, mais ne s'en inquiètent pas. Pourtant leurs armées du sud-ouest sont épuisées par les combats de l'hiver et manquent d'obus d'artillerie. Les Allemands n'ont qu'une supériorité de 2 contre 1 en hommes, mais disposent de 700 pièces d'artillerie dont 160 lourdes, sur 30 km de front. Le 2 mai, l'artillerie allemande écrase les positions russes, puis l'infanterie avance. Le succès est obtenu en deux jours. Les Russes sont obligés de reculer et abandonnent de nombreux prisonniers. Reste aux Allemands à transformer ce succès tactique en victoire stratégique. Dès le 14 mai, les Allemands sont sur la San. L'offensive reprend le 23 mai et aboutit à la reconquête de Przemysl dès le 2 juin. L'Italie est entrée en guerre également le 23 mai, détournant l'attention des Autrichiens sur ce nouveau front. Un mois plus tard, le 22 juin, les Allemands entrent dans Lvov évacuée par les Russes : ils ont fait 250 000 prisonniers et avancé de 250 km. Le 2 juillet, le Kaiser appuie la proposition de von Mackensen et de Falkenhayn de mener une opération limitée pour cisailler le saillant polonais en remontant vers le nord. L'attaque allemande commence le 13 juillet ; moins d'une semaine plus tard, les Russes doivent abandonner Varsovie. Le nord du saillant est défendu par des forteresses imposantes, dont Novogeorgievsk (Modlin), qui tombe finalement le 19 août en livrant 1 600 canons et des milliers de prisonniers. Dans le nord, les Allemands attaquent également en direction des pays baltes : le 18 août, Kaunas est prise avec 20 000 prisonniers et 1 300 canons. Mackensen progresse entre le Boug et la Vistule, mais la décision vient des armées qui attaquent l'ouest du saillant : Varsovie tombe le 5 août. Le 17, la Stavka se décide à séparer le front nord-ouest en deux : front nord et front ouest. Hindenburg et Ludendorf veulent créer un encerclement encore plus vaste en partant du nord : l'attaque démarre le 8 septembre, Vilnius tombe le 16, mais les Russes parviennent à se replier en bon ordre. Fin août, les Autrichiens ont lancé une offensive dans l'ouest de l'Ukraine, mais ils perdent 70 000 hommes devant les contre-attaques russes avant que le front ne se stabilise en octobre. Le tsar prend la tête de l'armée en septembre : Alekseev remplace Yanoushkevich à la Stavka, Soukhomlinov est remercié au ministère de la Guerre. Polivanov le remplace pour peu de temps. La Bulgarie entre dans la guerre, ce qui complique la situation de la Serbie, pressée de toutes parts. Un corps expéditionnaire franco-britannique débarque à Thessalonique en octobre, mais l'armée et le peuple serbe n'ont d'autre choix que de se replier vers la côte adriatique pour être évacués par mer. La Grande Retraite est un coup sévère pour la Russie, qui perd beaucoup de territoire, mais aussi 2 à 3 millions d'hommes en 1915. Les Austro-Hongrois ont perdu quant à eux 2,1 millions d'hommes et 51 000 officiers, les Allemands laissant 200 000 hommes sur le front de l'est. L'ampleur du revers est considérable et ne rend que plus remarquable le redressement russe en 1916.

Si le front de l'est est l'un des grands oubliés de la Grande Guerre, le front caucasien est parmi les fronts oubliés du front de l'est. Pourtant son rôle est important dans l'histoire de la région. L'Empire ottoman, qui entre en guerre à l'automne 1914 du côté des Puissances Centrales, n'a pu profiter de l'engagement de l'armée russe sur d'autres fronts. L'empire est sous la coupe des Jeunes Turcs depuis 1908. La Russie ne s'est pas lancée à l'assaut de possessions ottomanes avant la guerre, comme l'a fait l'Italie en Libye. Les guerres balkaniques ne se terminent qu'en février 1913, et rapprochent les Ottomans de l'Allemagne. La Russie n'a pas intérêt à entrer en guerre contre l'Empire, qui contrôle les détroits d'où sortent les exportations de céréales russes. La Turquie a plus d'intérêt à entrer en guerre. Dès le mois d'août, elle accueille des navires de guerre allemands qui deviennent turcs pour maintenir la fiction de la neutralité. Les navires allemands lancent les hostilités en bombardant les ports russes de la mer Noire le 29 octobre. La Russie déclare la guerre à l'Empire ottoman le 2 novembre 1914. L'armée turque est alors en pleine modernisation, sous la férule d'Enver Pasha, le ministre de la Guerre. L'Empire est moins peuplé que la Russie cependant, et dispose de moins de matériel moderne. L'est de l'Anatolie et les hauteurs d'Arménie se révèlent un champ de bataille difficile. Le front n'est pas continu ; les Turcs emploient des irréguliers qui s'en prennent aux civils ; chaque camp instrumentalise les Arméniens de l'autre bord. Dès le mois de novembre, les Russes passent à l'offensive, mais sont bloqués par les Turcs. Le 22 décembre, ceux-ci lancent une contre-attaque avec leur 3ème armée, qui n'a qu'à peine la supériorité numérique. L'objectif des Turcs est Sarikamis. Avec une logistique défaillante en plein hiver anatolien, les Turcs perdent la moitié de leur effectif. La défaite précipite le génocide des Arméniens, alors que les deux camps, saignés à blanc, font une pause. Les Turcs décident d'éliminer les Arméniens, qui se sont soulevés à Van, et alors qu'a lieu le débarquement à Gallipoli. En septembre 1915, le grand-duc Nicolas, évincé du commandement de l'armée, atterrit dans le Caucase. 1916 voit une offensive russe sur Erzerum, prise en février, puis le front se stabilise, et ne bouge plus jusqu'en février 1918, moment où les Turcs profitent de la désintégration de l'armée russe et de la guerre civile pour reconquérir les territoire perdus.

La guerre transforme toute la société russe, et pas seulement l'armée. Le maillon faible réside néanmoins dans le tsar et son gouvernement. Les Russes s'avèrent plus résilients qu'escomptés. Les grèves ouvrières à l'entrée en guerre ne sont pas soutenues par le reste de la population. L'enthousiasme patriotique est bien là, la guerre est aussi vue comme une guerre religieuse, de libération, sans que la définition de celle-ci soit bien claire. La prohibition de l'alcool n'arrange pas les finances du tsar, et conduit à de dangereux expédients. Depuis les réformes d'Alexandre II, des conseils de gouvernement élus peuvent gérer les villes, les localités et communes rurales. Ces autorités se chargent d'aider les soldats blessés, par exemple, quand le pouvoir tsariste se montre défaillant. Le million de lits présent en 1917 est largement de leur fait. Les soins médicaux apportés dans l'armée russe ne sont pas foncièrement mauvais et s'améliorent avec le temps. Le patriotisme se retourne aussi contre l'ennemi de l'intérieur, les magasins des Allemands étant mis à sac dès juillet 1914 à Saint-Pétersbourg. La perte des entrepreneurs et industriels étrangers ne fracasse pas l'économie de guerre russe. La cohésion sociale tient pendant un an, jusqu'à la Grande Retraite. En 1917, la Russie compte 6 millions de réfugiés. Les minorités nationales s'organisent pour pallier au manque d'intérêt de l'Etat. Les Juifs sont déplacés de la ligne de front par les autorités. La politique à l'égard des Juifs, hostile, s'adoucit avec l'arrivée d'Alekseev comme chef d'état-major. Le moral du soldat russe, et même du civil, reste bon, surtout après l'amélioration de la situation en 1916. Les fraternisations surviennent parfois en première ligne. En revanche la Grande Retraite amplifie la désertion, plus facile. 200 000 déserteurs sont arrêtés par les fronts entre 1915 et 1917, et 225 000 à l'arrière. La Grande Retraite, en mettant le tsar à la tête des armées, a des conséquences politiques : le pouvoir central est fragilisé, la tsarine, impopulaire, sous la coupe de Raspoutine, est contestée jusqu'à l'assassinat de ce dernier par des nobles en décembre 1916. La conséquence principale de la Grande Retraite est la perte en hommes : la Russie doit mobiliser 4,65 millions de soldats en 1915, dont 3,3 à 3,5 millions partent au front. Les jeunes gens de 18 ans sont mobilisés. Au total, l'armée russe aura levé 15 millions d'hommes, 1/6ème de la population mâle. Elle est aussi en pénurie d'officiers : à côté des excellents comme Broussilov, on trouve pléthore de personnages moins compétents, mais l'armée russe ne dépareille pas en comparaison des autres armées, notamment austro-hongroise et ottomane. La crise est surtout aigüe pour les officiers subalternes, qui en plus, traditionnellement, supplantent les sous-officiers : l'entraînement doit être accéléré pour en former assez. Leur niveau social est aussi plus faible, et leurs pertes conséquentes. Les enseignes sont méprisés par les officiers nobles. Si la Russie peine à fournir des armes et des munitions, c'est que l'Etat se défie du secteur privé : là encore les autorités locales doivent prendre le relais. La pénurie d'obus aggrave l'offensive allemande de 1915 qui conduit à la Grande Retraite. La réforme du secteur de production de munitions va enrichir les patrons privés, créer une bureaucratie parfois inutile mais aggraver le sort des travailleurs. En 1917, le pays est en crise : la production alimentaire et défaillante, et doit être comblée avec des importations. Le problème est en fait celui de la distribution : le régime n'arrive pas à nourrir, en particulier, les villes, faute de moyens de transport. L'inflation et la pénurie provoquent le mécontentement et finalement la révolution à l'arrière, alors même que l'armée russe, mieux équipée, se redresse.

L'offensive Broussilov de 1916, en effet, montre que la Russie a su trouver des ressources pour gommer le désastre de 1915. Les Austro-Hongrois sont laminés et la guerre est de plus en plus menée par l'Allemagne. Le front reste calme à la fin 1915-début 1916. Les Russes lancent une offensive limitée au sud-ouest pour résoudre certains problèmes tactiques. Les Allemands, qui ont l'initiative, choisissent d'emporter la décision à l'ouest, à Verdun. Les pays de l'Entente coordonnent une offensive simultanée lors de la conférence de Chantilly, en décembre 1915, mais avec l'attaque sur Verdun, les Français demandent aux Russes de précipiter leur offensive. La Stavka veut faire attaquer les fronts nord et ouest au lac Naroch, près de Dvinsk. L'attaque, qui démarre le 18 mars, est un désastre : les Russes laissent 78 000 hommes sur les défenses allemandes, qui ne perdent que 20 000 hommes. En avril, lors d'une réunion de la Stavka à Moghilev, il est décidé de lancer une attaque par le front ouest, soutenu par le front nord. Broussilov, le commandant du front sud-ouest, propose d'attaquer dans son secteur. La planification méticuleuse de son offensive va permettre d'engranger des succès spectaculaires : l'exploitation, en revanche, sera marquée des défauts récurrents depuis 1914, coûtant la vie à des centaines de milliers de soldats russes. Broussilov ne choisit volontairement pas un point d'attaque et utilise la reconnaissance aérienne pour bien identifier les positions ennemies. Les préparations tactiques incluent le rapprochement maximum des tranchées russes pour limiter les pertes durant l'assaut. Le terrain s'y prête. Le 4 juin, l'offensive démarre : en dix jours, les Russes créent un saillant de 60 km de profondeur dans les lignes austro-hongroises autour de Lutsk. Von Hötzendorf, pour obtenir l'aide allemande, doit accepter de réduire ses prérogatives sur l'armée austro-hongroise. Les Russes font beaucoup de prisonniers, mais ne vont pas transformer leur succès tactique en victoire stratégique. Le front ouest de Evert lance son offensive le 15 juin, mais elle s'enlise et des renforts sont donc acheminés à Broussilov. L'offensive redonne un coup de moral aux soldats russes, après la Grande Retraite. Les Russes reviennent à des tactiques plus classiques et plus coûteuses en hommes, sans progresser de manière significative, jusqu'en octobre. L'offensive a plusieurs conséquences. Les Allemands prennent la tête des opérations à l'est, sous la houlette d'Hindenburg à partir du 27 juillet. Si Broussilov a détruit l'armée austro-hongroise, l'armée russe perd 1,5 millions d'hommes. La Russie peut alors difficilement se permettre de supporter une autre victoire si coûteuse...

L'offensive Broussilov a aussi pour conséquence de faire entrer en guerre la Roumanie du côté de l'Entente, ce qui contraint les Russe à y détourner une trentaine de divisions. Germanophile au début de la guerre, la Roumanie a basculé du côté de l'Entente après la mort de son souverain en octobre 1914. Elle entre en guerre en août 1916 contre la promesse d'intervention des Russes, après les succès de Broussilov, et d'un corps expéditionnaire franco-britannique depuis Thessalonique. Déclarant la guerre le 27 août, la Roumanie envahit la Transylvanie, ce qui précipite le renvoi de Falkenhayn et la nomination d'Hindenburg comme chef de l'état-major général deux jours plus tard. Mais l'armée roumaine est loin d'être moderne et surtout l'Entente est divisée sur la stratégie à adopter. L'invasion de la Transylvanie est risquée car la Bulgarie reste une menace au sud. Les Puissances Centrales contre-attaquent d'abord avec des troupes bulgares, pilotées par von Mackensen, le vainqueur de 1915. Les Roumains, malgré l'aide des Russes, mal coordonnée cependant, doivent reculer, et se replier de Transylvanie dès le mois d'octobre. Les Austro-Hongrois attaquent à travers les Carpathes tandis qu'une force multinationale remonte du sud. Bucarest tombe après une campagne éclair le 6 décembre. Les prisonniers se comptent par dizaines de milliers ; le reliquat de l'armée roumaine trouve refuge en Moldavie, et les Russes doivent étirer leur front pour combler le vide. La victoire allemande rend les dirigeants militaires très confiants, tandis que les Russes voient leurs espoirs de succès à l'est s'évanouir.

La situation n'est pourtant pas exécrable : le tsar croit encore une paix même séparée possible. La société russe souffre, mais pas plus que celle austro-hongroise : von Hötzendorf est finalement remplacé en mars 1917. La coopération interalliée fonctionne, même si les récriminations s'accumulent. Le front nord tente de rééditer localement les tactiques de Broussilov en janvier 1917 contre les Allemands. Si le nombre de mutineries s'est accru, la révolution vient de la classe urbaine ouvrière qui vit dans des conditions dantesques. La révolution voit l'apparition de deux pôles de pouvoirs rivaux, les soviets et le Gouvernement Provisoire. Or aucun des deux ne contrôle vraiment l'armée. Les généraux ont certes forcé le tsar à abdiquer. Des remaniements nombreux surviennent parmi les officiers : Broussilov remplace Alekseev en mai. Les soldats et les différents partis politiques acceptent au départ de continuer la guerre, mais seulement pour la défense du territoire, alors que le ministre Milioukov vise l'annexion de territoires. Kerensky veille à redresser le moral de l'armée ; c'est sous son exercice que sont levés les premiers bataillons féminins, mais la désertion enfle : 2 millions d'hommes entre mars et octobre. Kerensky veut à tout prix lancer une offensive, qui va pâtir de la désorganisation de l'armée et des problèmes logistiques. Celle-ci démarre le 29 juin, mais les unités russes refusent souvent d'aller plus loin que la première ligne de tranchées adverses. Pour cette offensive dans le sud-ouest, les Russes ont créé des unités de choc vite épuisées. Les contre-attaques allemandes les rejettent hors de Galicie et de Bukovine. La poursuite ne cesse que fin juillet : Kerensky remplace Broussilov par Kornilov. Les Allemands en profitent, à l'automne, pour attaquer dans les pays baltes, visant Riga, avec la 8ème armée de von Hutier. C'est l'occasion de tester de nouvelles tactiques (infanterie et artillerie) pour s'emparer de positions défensives, placées ici derrière un cours d'eau. La mutinerie ratée de Kornilov, en septembre, pousse les soldats et les ouvriers vers le parti bolchevik. La discipline achève d'exploser. En septembre, après avoir pris Riga, les Allemands montent l'opération Albion pour s'emparer des îles du golfe du même nom, qui démarre les 11-12 octobre. C'est l'une des rares opérations amphibie allemandes de la guerre et la dernière campagne avant l'avènement des bolcheviks.

Après la prise du pouvoir par les bolcheviks, comme le rappelle l'historien en conclusion, la Stavka devient un pôle de résistance. Les tensions sont fortes avec la coalition de gauche au pouvoir, elle-même divisée. Relevé de ses fonctions par Lénine, Dukhonin, le chef de l'état-major général, qui a refusé d'obtempérer et tente de soulever l'armée, est lynché par la foule en décembre. Après le décret sur la terre, Lénine cherche à négocier avec les Allemands. La guerre tsariste est terminée, la guerre civile va commencer. La vision de la guerre des bolcheviks n'est pas du tout la même que celle des anciens militaires tsaristes, et pourtant les points communs sont là. Les mesures prises par les bolcheviks s'inspirent de celles déjà édictées pendant la guerre, où a été créée une bureaucratie pour les appliquer ; en outre nombre d'officiers tsaristes servent dans l'Armée Rouge, qui reçoit ainsi les théories sur la manoeuvre et ce qui devient l'art opératif. Les Soviétiques estiment que la politique et l'économie sont au coeur du succès dans une guerre : c'est donc l'organisation et la préparation de la société qui font la décision. Ils exportent la révolution mais préparent aussi leur société à la guerre, la militarisent, développent l'industrie d'armement et l'habitude d'obtempérer à un gouvernement de temps de guerre. La guerre est d'ailleurs abondamment étudiée par les Soviétiques. Les passerelles sont donc nombreuses avec ce qui sera la Grande Guerre Patriotique -nombre d'officiers soviétiques d'importance ayant servi, justement, pendant la Grande Guerre et/ou la guerre civile.

On peut estimer que l'objectif défini dans l'introduction du livre est rempli : c'est une synthèse de l'histoire de l'armée russe sur le front de l'est de 1914 à 1917, militaire, qui a l'immense avantage de présenter aussi les angles morts (Galicie, 1914, Pologne 1914-1915, etc) et pas seulement les grandes phases de l'historiographie classique (Tannenberg, la Grande Retraite, etc). Un coup d'oeil sur les notes montre que David Stone se sert abondamment de sources secondaires anglaises et russes parmi les plus récentes, même si comme il le dit en introduction certains passages relèvent visiblement d'un travail plus personnel. La note sur les sources en fin d'ouvrage est un peu courte : elle aurait mérité d'être en introduction, ou alors développée dans un chapitre conclusif sur l'historiographie du sujet, justement. En revanche, de nombreuses cartes placées au fil du texte permettent de suivre correctement les opérations, même si on aurait aimé en avoir plus. Il y a également un livret central d'illustrations, peut-être trop petit. Surtout, le livre a les défauts de ses qualités : on regrette que David Stone, vu sa spécialité, ne livre qu'une synthèse militaire, certes bien utile en cette période du centenaire, mais qui du coup laisse un peu sur sa faim le lecteur qui aurait voulu un prolongement de cette simple histoire militaire par d'autres thématiques plus modernes.


4 commentaires:

  1. Eh bé... fallait se l'envoyer celui-là!

    Question, relativement à la population soumise à la mobilisation et relativement à la taille de l'armée, les risques pour les soldats russes et autrichiens étaient-ils beaucoup plus élevé que ceux des autres nations?

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  2. Bonjour,

    Quand vous parlez des risques, vous voulez dire les risques d'être tué, blessé, fait prisonnier etc ?

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    1. oui ce genre de chose, j'imagine qu'il est plus simple de compter les tués.

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    2. Bonjour,

      Pour les Russes, c'est difficile à dire car comme le rappelle Stone, les chiffres sont sujets à caution (cf le problème des disparus, et même des prisonniers). Si on prend le chiffre de 1,8 millions de tués, par rapport aux hommes mobilisés, la proportion doit être inférieure à d'autres pays comme la France ou l'Allemagne. Par contre l'Autriche-Hongrie a un taux de tués par rapport aux mobilisés plus proche de ceux deux pays (France et Allemagne) ; il faut dire que l'armée austro-hongroise est virtuellement détruite à la fin 1916, ce qui n'est pas le cas de l'armée russe malgré les lourdes pertes subies en 1915-1916.

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