dimanche 14 juin 2015

Pierre PELLISSIER, Solférino 24 juin 1859, Paris, Perrin, 2012, 223 p.

D'après le quatrième de couverture, Pierre Pellissier est "journaliste et historien". Un coup d'oeil à sa liste d'ouvrages déjà parus à l'intérieur du livre montre effectivement une grande variété dans les thèmes, de la fin des années 1970 à nos jours, de Raymond Barre à Pétain en passant par Dien Bien Phu et Prosper Mérimée... L'historien Alain Ruscio, qui analyse dans un article de 2006 les publications du cinquantenaire de la bataille de Dien Bien Phu, classe P. Pellissier parmi les écrivains et auteurs "réactionnaires". Une impression confirmée par l'intervention de ce dernier, en 2012, au moment de la parution de livre, sur Radio-Courtoisie, une station radio bien connue pour être proche de l'extrême-droite.

De fait, le livre (précédé d'une citation un peu incongrue du Fil de l'épée de de Gaulle) débute par le triomphe de l'armée de Napoléon III après la campagne d'Italie, le 14 août 1859. Un défilé soigneusement préparé, où les Parisiens découvrent la Légion, les zouaves, les tirailleurs algériens... une médaille commémorative est distribuée à la troupe. Ce jour marque en quelque sorte l'apogée du Second Empire, sans que les contemporains s'en rendent forcément compte.



Si Napoléon III est entré en guerre en Italie, c'est au nom de l'idée qui lui est chère des nationalités. Cavour envoie des émissaires en 1858, mais Napoléon III marchande son aide : Nice, la Savoie, et un mariage avec la famille royale piémontaise, pour caser "Plon Plon", le cousin  détesté. L'attentat d'Orsini précipite la décision de l'empereur. Les préparatifs de guerre n'échappent guère aux Autrichiens. Le 22 avril 1859, la division Trochu entre en Savoie ; moins d'une semaine plus tard, les Autrichiens envahissent le Piémont. L'empereur part à la tête de son armée, forte de 116 000 hommes, le 10 mai. L'acheminement des troupes et la logistique ont été mal préparés : la fiabilité des troupes, issues d'un système de recrutement qui favorise l'exonération par versement d'une somme d'argent, est douteuse, sauf pour les troupes venues d'Algérie. Les premiers engagements montrent la supériorité de l'artillerie française, avec des canons rayés, innovation soutenue par Napoléon III. En plus d'une nouvelle baïonnette, les soldats français sont pour la première fois transportés en chemin de fer. Les Autrichiens, plus nombreux, renoncent pourtant, une fois entrés dans le Piémont, à séparer les Piémontais des Français pour les battre séparément, ce qui va favoriser leurs adversaires.

Alors que les Autrichiens de Giulay vivent sur le pays, considéré comme conquis, les Français font attention à ménager les civils. La jonction est bientôt faite entre Piémontais et Français. La bataille de Montebello est un succès français, remporté dans un combat de rencontre ,après que des officiers aient désobéi aux ordres... Les Autrichiens sont bientôt battus à Palestro, et doivent repasser le Tessin, d'où ils étaient partis pour envahir le Piémont. Le 3 juin, l'approche du Tessin est dégagée grâce au succès de Turbigo. Le 4 juin, les Autrichiens se sont retranchés à Magenta : les Français les en délogent, après des combats violents, confus, où Mac-Mahon gagne son bâton de maréchal et le titre de duc de Magenta. Milan est prise le 7 juin. Mais bientôt la Toscane se soulève, chasse le grand-duc Léopold, ce qui va au-delà de l'accord conclu à Plombières avec Victor-Emmanuel. Les Français buttent ensuite sur Marignan, conquise de haute lutte contre l'arrière-garde autrichienne, au prix d'un millier de pertes. La marche reprend le 12 juin ; cinq jours plus tard, l'empereur François-Joseph arrive et prend la tête de l'armée autrichienne, limogeant Giulay. Les effectifs des deux forces en présence sont difficiles à connaître précisément : tout au plus sait-on que les coalisés sont plus nombreux, que les Autrichiens ont plus de canons, mais non rayés. L'armée autrichienne, qui ressemble encore quelque peu à l'armée française d'Ancien Régime, est divisée en deux armées séparées. C'est l'empereur qui décide d'arrêter le repli et de se concentrer autour de Solférino, localité vers laquelles les armées coalisées arrivent le 23 juin. Encore une fois, les armées adverses ignorent exactement la position de l'ennemi, et vont entamer un combat de rencontre.

Le lendemain, la bataille s'engage pour ainsi dire au son du canon. Napoléon III engage 3 corps d'armée dans une attaque frontale, gardant en réserve un corps d'armée et la Garde. Sur la gauche, les Piémontais affrontent une partie de la IIème armée autrichienne. Les combats sont rudes, les Piémontais soutiennent le choc, appuyés par les Français, et grâce à leur brigade de Savoie, une unité d'élite. A l'extrême-droite, le IVème corps de Niel combat à Medole, quasiment seul. Le IIIème corps de Canrobert entre en scène bien tardivement pour le soutenir, étant le plus éloigné, et étant aussi victime d'ordres contradictoires de l'empereur. Les deux ailes sont stabilisées, c'est donc au centre que va se jouer la décision.

Les Ier et IIème corps d'armée français sont au contact dès 4h30. Le mont Fenile, en arrière de Solférino, est emporté. Les 3 corps d'armée autrichiens se défendent vigoureusement, sous les yeux de leur empereur. Il faut prendre les mamelons qui séparent l'armée française de Solférino, puis le cimetière ; l'artillerie autrichienne creuse des trous dans les rangs français, avant d'être contrebattue. Solférino et sa fameuse tour sont aux mains des Français vers 14h00. L'empereur, qui observe les combats depuis les monts Fenile, voit plusieurs membres de son état-major tomber victimes de l'artillerie autrichienne. Le 2ème régiment de tirailleurs algériens se distingue pendant les combats (même si Pellissier ne peut s'empêcher d'en rajouter sur la "férocité" des Kabyles...). Un orage couvre la retraite autrichienne et l'évacuation précipitée de l'état-major autrichien de Cavriana.

Le champ de bataille offre dès le lendemain un aspect pitoyable. Les secours aux blessés s'organisent tant bien que mal ; l'abbé Laine, aumônier de l'empereur, en fait partie. Les Autrichiens évacuent leurs blessés. Il faut faire surveiller les points d'eau, rares, par cette chaleur torride. Les cadavres ont été dépouillés pendant la nuit. Pellissier préfère se concentrer sur les victimes parmi les officiers, français ou autrichiens, relativement nombreuses. Les chiffres des pertes sont d'après lui approximatifs : près de 2 500 morts et plus de 12 500 blessés côté franco-piémontais ; 3 000 morts, 10 000 blessés et plus de 8 600 prisonniers et disparus côté autrichien. Dès le lendemain de la bataille, les récriminations éclatent du côté français : Niel reproche à Canrobert de ne pas l'avoir soutenu, aigreur qui ira jusqu'à la provocation en duel, avant de s'apaiser sur ordre de Napoléon III. L'armée française ne s'est pas lancée dans la poursuite, tout comme l'armée autrichienne n'a pas contre-attaqué. Les Français sont tellement épuisés que le lendemain, une méprise sur des uniformes fait souffler un vent de panique sur la troupe, la population civile ressortant les drapeaux autrichiens pour éviter toute représaille... Napoléon songe à prendre Venise par une opération combinée terre/mer.

Solférino reste aussi associée au nom d'Henri Dunant. Le citoyen helvète est venu, au départ, pour rencontrer l'empereur, comme entrepreneur en Algérie et en Tunisie. C'est en traversant le champ de bataille, le cimetière, qu'il s'émeut. Il tente alors d'organiser les soins aux blessés. Il s'installe à Castiglione, alors qu'on enterre déjà dans les fosses communes, que les prisonniers autrichiens craignent déjà d'être massacrés en raison du comportement féroce de leurs soldats croates à l'égard des blessés. Dunant est lui aussi témoin de la panique du 25 juin. Le lendemain, il recrute des femmes lombardes et d'autres volontaires. Il réussit à rencontrer le maréchal Mac-Mahon, mais probablement pas l'empereur. Le 30 juin, il est à Brescia. Le nombre de blessés est tel que Dunant aura plus tard l'idée de créer un comité international pour le soin des blessés, quel que soit leur camp, la Croix Rouge.

Napoléon III est choqué par la vision du champ de bataille. Surtout, il a peur d'être entraîné trop loin par le Piémont, il mesure les problèmes logistiques d'une campagne rallongée, et cela alors que la Prusse s'agite sur la frontière et que l'opposition à la guerre enfle en France. Dès le 6 juillet, l'empereur envoie un émissaire à François-Joseph. L'armistice de Villafranca est signé cinq jours plus tard. François-Joseph reconnaît la perte de la Lombardie, qu'il cède à la France qui la rétrocède au Piémont. La Vénétie en revanche reste autrichienne. Cavour, ulcéré par cette demi-victoire, démissionne. Dunant fonde la Croix Rouge en 1864, et reçoit le premier Prix Nobel pour la paix en 1901. Les tués n'ont pourtant représenté que 12,5% des effectifs, bien moins que pour d'autres conflits, et Dunant a exagéré les pertes par arme blance, alors que la plupart ont été provoquées par arme à feu. Nice et la Savoie sont rattachés à la France, après des plébiscites. La brigade de Savoie est dissoute, les officiers qui le souhaitent plus ou moins bien incorporés à l'armée française. Deux ans après l'Italie, Napoléon III se lance à la conquête du Mexique, cherchant par là à se rapprocher de l'Autriche, qui fournit un souverain, Maximilien.

En conclusion, l'auteur rappelle que Victor-Emmanuel achève l'unité italienne sans l'aide de la France. Devenu roi d'Italien en 1861, la Vénétie lui est rétrocédé par la France en 1866, après la défaite de l'Autriche face à la Prusse ; Rome ne tombe qu'après la chute de la France elle-même en 1870. Pour l'empereur, Solférino marque bien l'apogée, avant le déclin.

Le récit de P. Pellissier est purement factuel. Il apportera probablement quelque chose au néophyte qui découvre le sujet, beaucoup moins au connaisseur. Un coup d'oeil sur la bibliographie (17 ouvrages listés, dont un de l'auteur...) montre l'utilisation de livres soit datés, soit pour quelques-uns plus récents mais n'ayant pas forcément trait directement à la bataille. On a donc un travail réalisé à l'économie, par un touche-à-tout, avec l'inconvénient que cette tentative de vulgarisation est un peu limitée : elle ne tient pas compte de l'historiographie française (ni étrangère, pas un seul titre cité) la plus récente, mais cela se comprend, car ce n'est pas l'objectif, qui est probablement de raconter une belle page d'histoire militaire française... si tant est qu'on est d'accord.


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