vendredi 12 juin 2015

Pascal CYR, Waterloo, 18 juin 1815. Grouchy est-il responsable de la défaite ?, Histoire Contemporaine 2, Lemme Edit/Illustoria, 2015, 109 p.

Docteur en histoire, enseignant à l'université du Troisième Age de l'université de Sherbrooke (Canada), Pascal Cyr s'est fait une spécialité de la campagne des Cent-Jours et de la bataille de Waterloo.

Dans ce deuxième volume de la collection Histoire Contemporaine des éditions Lemme Edit/Illustoria, Pascal Cyr tente de réhabiliter le maréchal Grouchy, responsable tout désigné de la défaite de Waterloo, notamment dans le Mémorial de Sainte-Hélène dicté par Napoléon. Si l'historien n'a pas à adopter théoriquement la position du juge (à distribuer les bons ou les mauvais points, en somme) comme l'auteur semble vouloir le faire dans l'introduction, on ne peut effectivement qu'être frappé par la persistance de cette idée, reprise par les grands romantiques du XIXème siècle, puis par les historiens, fort peu critiques à l'égard des sources, à commencer par Napoléon lui-même. L'historien entreprend donc une réhabilitation qui passe par une remise en contexte dans le cadre des Cent-Jours, de l'action de Napoléon et de ses subordonnées, et de la somme d'erreurs ayant finalement conduit à Waterloo, sans verser dans le jugement de valeur ou le parti pris comme on pouvait le craindre à la lecture d'une ou deux phrases de l'entame.




Au moment de la première abdication de l'Empereur, en 1814, Grouchy est rétrogradé puis exilé en province. Il le prend très mal, d'autant que Louis XVIII a cherché a rallié les maréchaux. Mais il faut dire que Grouchy est issu d'une famille aristocratique ayant embrassé la Révolution dès 1789. Tempêtant, Grouchy obtient finalement sa réhabilitation, ce qui ne sera pas le cas de nombre d'officiers et de simples soldats, en demi-solde, qui ouvriront les bras à Napoléon en 1815. Très rapidement, Louis XVIII se met à dos la bourgeoisie ; la situation financière catastrophique oblige à des prélèvements d'impôts impopulaires ; l'armée grogne ; les ultras multiplient les déclarations malheureuses ; la censure des journaux est rétablie. Napoléon, qui est lui aussi en difficulté financière faute de recevoir l'argent promis par Louis XVIII, et qui espère naïvement le retour de Marie-Louise et de son fils, finit par quitter l'île d'Elbe le 26 février 1815. Le 1er mars, il touche terre au golfe Juan. La progression, qui débute mal à Antibes, finit par tout emporter. Le 10 mars, Napoléon est à Lyon ; le 20 mars, il est à Paris, alors que Louis XVIII s'enfuit vers la Belgique. Devant les soulèvements royalistes qui éclatent, en particulier dans le Midi, Napoléon rappelle Grouchy. Au terme d'une rapide campagne, celui-ci défait les insurgés, ce qui lui vaut le titre de maréchal le 17 avril. Napoléon tente de nettoyer l'administration des personnels réinstallés par les Bourbons, mais la tâche s'avère difficile, en particulier parmi les maires de petites communes où l'on trouve beaucoup de royalistes. Le problème n'est pas résolu en juin 1815. Napoléon a dû aussi faire des concessions aux libéraux, sans vraiment les convaincre. Pour financer l'armée de 800 000 hommes dont il estime avoir besoin, Napoléon est contraint d'emprunter beaucoup d'argent : la dette de la France explose. Il ne dispose au départ que de 235 000 hommes : en rappelant les militaires à la retraite, en traquant les insoumis, et en mobilisant la Garde nationale, pour éviter la conscription, très impopulaire, il obtient 490 000 hommes dont 268 000 réguliers. Mais l'Armée du Nord n'aligne que 124 000 hommes. Celle-ci comprend un certain nombre de vétérans ; l'enthousiasme est de mise, au point même que l'ardeur impériale de la troupe provoque des incidents avec les civils, et la suspicion à l'encontre de certains officiers, ce qui n'est pas sans poser problème. Les officiers d'état-major sont plus pessimistes. Surtout, les maréchaux de Napoléon se jalousent entre eux. L'empereur ne dispose plus de Berthier et doit nommer Davout chef d'état-major. Ney est là également, tandis que Grouchy se voit confier, initialement, la cavalerie.

Napoléon décide de prendre l'initiative, de se placer en position centrale entre les armées anglaise et prussienne pour les battre séparément. Il faut frapper vite et fort, obtenir une victoire pour que la Chambre consente à un emprunt forcé pour financer la guerre. Les 5 corps d'armée français rejoignent la frontière belge : leur apparition est bien notée par leurs adversaires. La mise en marche, dans la nuit du 15 juin, est chaotique : Vandamme fait preuve de mauvaise volonté, Bourmont, un divisionnaire du corps de Gérard, passe à l'ennemi. Napoléon confie dans l'urgence un commandement à Ney, qui découvre quasiment en arrivant sur place la situation. Si le premier mouvement a réussi, on voit déjà les défauts de l'Armée du Nord se manifester, notamment en termes de communication. Le 16 juin, Ney hésite à attaquer les Anglais à Quatre-Bras, tandis que des retards dans la manoeuvre ne permettent pas aux Français d'attaquer dans les meilleures conditions à Ligny contre les Prussiens. Les combats s'enlisent, les ordres de Napoléon arrivent bien tard à Ney. A Quatre-Bras, la bataille provoque 4 300 pertes dans les rangs français et 4 700 chez Wellington. Napoléon ne parvient qu'à enfoncer les Prussiens à Ligny, qui perdent certes 25 000 hommes, mais l'armée de Blücher n'est pas détruite.

Wellington a battu en retraite mais il se retranche à Mont-Saint-Jean, excellente position défensive au sud de Bruxelles, près de laquelle se trouve le village de Waterloo. Napoléon, quant à lui, commet une faute en ordonnant pas la poursuite dès la soirée du 16 juin. Il parcourt le champ de bataille de Ligny. Ce n'est qu'à 11h30, soit bien trop tard, le 17 juin, qu'il ordonne à Grouchy de poursuivre les Prussiens qui ont déjà beaucoup d'avance, et sont 90 000, contre les 33 000 hommes de Grouchy... Mais Napoléon ne connaît pas la direction prise par Blücher. Et il laisse les Anglais se retrancher à Mont-Saint-Jean. Ce n'est que le soir du 17 juin que Grouchy peut savoir que les Prussiens tentent de rallier l'armée anglaise. Le lendemain, 18 juin, Napoléon espère enfoncer le front britannique par une attaque frontale. Ses officiers, qui pour certains ont combattu Wellington en Espagne, sont plus réservés. Il faut attendre que le terrain soit plus sec pour l'artillerie. A 11h30, les Français montent à l'assaut de la position fortifiée d'Hougoumont, où la bataille dégénère en violent corps-à-corps. Cette diversion échoue : Wellington ne dégarnit pas le Mont-Saint-Jean. Napoléon se prépare donc à attaquer au centre, quand les premiers Prussiens apparaissent à distance, sur son flanc droit. Napoléon dépêche donc le corps du général Mouton, ce qui prive l'attaque centrale de 10 000 hommes, et envoie plusieurs messages à Grouchy, qui mettent du temps à parvenir au maréchal. Les messages sont contradictoires et ne demandent pas explicitement à Grouchy de marcher "au son du canon" pour rejoindre Napoléon. A 13h30, la phalange de Drouet d'Erlon monte à l'assaut au centre. La progression est bonne, mais les Français butent sur la Haye-Sainte et sont finalement culbutés par la charge de la cavalerie britannique, qui subit néanmoins des pertes. Wellington fait reculer son armée pour échapper au tir de l'artillerie française. C'est alors que Ney fait charger la cavalerie française, un mouvement qui, selon Pascal Cyr, n'a pu être entrepris sans l'approbation même tacite de Napoléon. Les 4 charges de Ney entre 15 heures et 17 heures viennent se briser sur les carrés anglais, l'infanterie française n'obtient pas de meilleurs résultats. A 16h30, les Prussiens arrivent sur le champ de bataille : 30 000 hommes contenus très difficilement par 10 000 Français. Napoléon lance la Garde sur les pentes du Mont-Saint-Jean à 19h. Repoussée par les tirs de l'infanterie anglaise, la Garde connaît un moment de flottement, puis recule quand elle voit les Prussiens arriver au lieu de Grouchy. La Garde se replie en carrés, avec au milieu de l'un d'eux, Napoléon, vers 20h30. Wellington et Blücher se rencontrent à la Belle-Alliance, où s'était installé Napoléon, à 21h15. Les Français perdent 7 000 morts, 18 000 blessés, 5 000 prisonniers ; Prussiens et Anglais 5 000 morts et 17 000 blessés. Grouchy a engagé les Prussiens dans la soirée du 18 juin, mais ceux-ci contre-attaquent dès le lendemain. Il réussit à repasser la frontière avec 29 000 hommes dès le 21 juin. L'Armée du Nord a perdu 40 à 50 000 hommes pendant la campagne. Grouchy prend la tête de l'armée, mais Napoléon abdique. Un décret de Louis XVIII le contraint à l'exil dès le 18 juillet, et il s'embarque pour Philadelphie où il restera 5 ans.

En conclusion, Pascal Cyr rappelle que l'armée de Napoléon n'était tout simplement pas prête à entrer en campagne : indiscipline dans le rang, méfiance à l'égard des officiers, jalousie entre les maréchaux... Napoléon commet aussi une erreur en rappelant Ney, trop vite, celui-ci ne connaissant ni ses subordonnés ni la position de ses troupes ! Le déploiement se passe mal et compromet les chances de succès le 16 juin. Ney hésite à attaquer les Anglais rapidement ; quand il le fait, ils sont trop bien installés, et il n'envoie pas l'aide nécessaire à Napoléon à Ligny, contre les Prussiens. Napoléon ne donne pas d'ordre avant la fin de la matinée du 17 juin, ce qui là encore constitue une erreur. Il divise son armée alors même que Wellington est bien retranché et que Grouchy ne peut espérer rattraper les Prussiens. A Waterloo, l'état du terrain, les erreurs tactiques achèvent de précipiter la défaite.

Comme de coutume, l'ouvrage est illustré par un livret central d'une trentaine d'illustrations (cartes, portraits, etc). Si l'on excepte la phrase de de l'introduction ("une forme de réhabilitation devant le tribunal de l'histoire", ce qui peut laisser songeur), on est au final en présence d'une synthèse très claire qui permet de mieux comprendre pourquoi Grouchy ne peut décemment pas être le bouc-émissaire de la défaite de Waterloo. Celle-ci repose sur une accumulation de facteurs qui ne tiennent pas au maréchal, mais à Napoléon, d'abord, à des causes plus immédiates et plus lointaines, ensuite.


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