jeudi 7 mai 2015

Pierre GUICHARD, Al-Andalus 711-1492. Une histoire de l'Andalousie arabe, Pluriel, Paris, Hachette, 2000, 269 p.

Pierre Guichard est un spécialiste de l'histoire de l'Espagne musulmane et de ses relations avec le monde chrétien. Professeur à l'université Lyon II, il a dirigé le CIHAM (Centre Interuniversitaire d'Histoire et d'Archéologie Médiévales) de 1994 à 2003.

Comme il le rappelle en introduction, l'histoire de l'Espagne musulmane a rarement été apaisée. José Antonio Conde, un afrancesado lié à Joseph Bonaparte, premier arabisant à tenter d'en dresser un portrait, a été sérieusement inquiété. Au milieu du XXème siècle, le débat oppose Americo Castro, qui défend l'idée que l'Espagne doit son identité aux contacts entre les trois religions chrétienne, juive et musulmane, et Claudio Sanchez Albornoz, qui nie l'apport autre qu'hispanique à cette identité. En 1997, l'historien Gabriel Martinez Gros expliquait dans son ouvrage Identité andalouse que les sources ne permettaient tout simplement pas d'approcher la réalité historique des premiers siècles d'al-Andalus. Guichard, quant à lui, cherche à rendre une histoire dépassionnée des grandes phases de l'Espagne musulmane, en la débarrassant des mythes qui lui sont attachés.

L'historien propose ce qui est la première synthèse en français récente sur l'histoire d'al-Andalus, évitant le titre d'Espagne musulmane pour ne pas considérer d'emblée la période comme une exception et aborder, par exemple, ce qui est aujourd'hui le Portugal. Le plan du livre est chronologique, avec trois grandes parties (de la conquête à la naissance du califat omeyyade, 711-929 ; l'âge classique du califat, 929-1031 ; des Almoravides à la disparition du royaume de Grenade en 1492). On découvre la naissance difficile du califant omeyyade (929), la période amiride et l'époque des taïfas, puis l'avènement des dynasties du Maghreb tandis que la dynastie nasride tente de survivre dans l'affrontement avec les royaumes chrétiens. La conclusion insiste sur le devenir des communautés mudéjares après la reconquête et les tensions très vives qui en découlent, la coexistence apaisée n'étant en réalité qu'assez tardive par rapport à ce qui est généralement admis. Le livre est accompagné d'une chronologie, de cartes (que l'on aurait préféré plus nombreuses et au fil du texte) et d'une bibliographie récente. L'histoire n'est pas seulement politique et militaire, mais aussi sociale, culturelle et artistique.

P. Guichard prend le parti de ne pas utiliser que les sources annalistiques, mais aussi la littérature juridique, la numismatique et l'archéologie, le tout croisé avec les sources latines. Si le califat devient une puissance régionale sous Abd al-Rahman III, il entre en crise à la fin du Xème siècle sous le règne d'al-Hakam II. La période des taïfas introduit un renversement de tendance en faveur des chrétiens : si al-Mansur détruit Barcelone en 985, les comtes catalans arrivent à Cordoue comme mercenaires en 1010. Si les Almohades remportent la victoire d'Alarcos en 1195, ils sont écrasés en 1212 à Las Navas de Tolosa. Pour l'historien, le déclin d'al-Andalus est bien militaire, avec une société essentiellement civile, même si le djihad reste un motif de propagande, face à des royaumes chrétiens mieux armés au sens propre comme au sens figuré. Il insiste aussi sur un glissement géographique : si le califat omeyyade se développe avec l'Espagne continentale, le milieu du Xème siècle entraîne un basculement vers les façades maritimes, la Méditerranée devant le pôle d'attraction et les liens avec le Maghreb étant essentiels (les Almohades choisissent comme capitales deux ports, Séville et Rabat). L'intérêt du travail de P. Guichard est qu'il présente l'histoire d'al-Andalus pour elle-même.

Le débat sur "l'orientalisation" de l'Espagne sous la présence musulmane place P. Guichard en porte-à-faux par rapport à certains collègues historiens, ce qui explique sans doute la recension sévère d'A. Rucquoi, qui souligne l'absence de considération sur les représentations et un manque d'analyse des sources, ainsi que des raccourcis sur les royaumes chrétiens espagnols. Elle insiste sur l'idée qu'au-delà du débat entre "hispanité" ou "orientalisme" d'al-Andalus, l'histoire celle-ci ne peut s'extraire de son contexte immédiat.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire