mercredi 1 avril 2015

Pierre MARAVAL, Théodose le Grand, Paris, Fayard, 2009, 381 p.

Pierre Maraval est un historien, déjà âgé, spécialiste de l'histoire des débuts du christianisme et de l'Antiquité Tardive. Il est d'ailleurs professeur émérite à l'université Paris-IV.

En introduction de cette biographie de Théodose, il fait un tour des sources, nombreuses sur le personnage, mais qui se contredisent. Outre les lois de Théodose conservées dans le code qui porte son nom, et publié par son petit-fils Théodose II en 438, on trouve des panégyriques de rhéteurs païens, des correspondances d'évêques, des historiens, souvent postérieurs (sauf Ammien Marcellin), des histoires écclésiastiques, des chroniques plus tardives, et même deux oeuvres poétiques. Les sources ne parlent pas de tout le règne de la même façon : elles traitent assez des rapports entre Théodose et Ambroise, beaucoup moins des opérations militaires. D'après P. Maraval, il n'y avait aucune biographie récente de Théodose disponible en français : son intention est de combler ce vide. C'est la disparité des sources, souvent critiques contre l'empereur, qui expliquent qu'il soit moins connu que Constantin ou Justinien.




Théodose parvient au pouvoir après le désastre d'Andrinople, le 9 août 378, où l'empereur d'Orient Valens périt avec son armée face aux Goths. Vu comme un tournant pour beaucoup d'historiens, elle a marqué également les contemporains. Les chrétiens en particulier se font l'écho d'un séisme pour l'Empire romain.

Originaire de Galice, la famille de Théodose compte un nom illustre, puisque son père, général de Valentinien Ier, a mené nombre de campagnes en Occident. Il est exécuté en 376 sans qu'on sache vraiment pourquoi. Pour Pierre Maraval, il a peut-être été victime des querelles de pouvoir à la mort de Valentinien, et il souligne le rôle du préfet du prétoire, Maximinus. Théodose, né en 347, qui a commencé à combattre avec son père, retourne alors en Espagne. Après Andrinople, Gratien le rappelle parce qu'il a de la famille à la cour impériale et en raison de son prestige militaire. Sa nomination au rang d'empereur a peut-être été poussée par les fonctionnaires et l'armée, en 379, et Gratien mis devant le fait accompli. Théodose va se charger de l'Orient, et gagne Thessalonique.

Jusqu'en 382, Théodose combat les Goths qui ont donc pénétré dans l'Empire avant Andrinople et se sont révoltés ensuite, sous Valens. Il incorpore des Goths ralliés à l'armée romaine pour la recompléter après les pertes subies dans la bataille. Il remporte quelques succès ponctuels mais ne peut éliminer complètement la présence gothe. Le foedus de 382 renverse la politique suivie jusque là, puisque Théodose sanctionne pour la première fois la présence d'un corps étranger dans l'Empire romain, qui certes fournit des soldats, mais reste problématique. La personne de Théodose fidélise les Goths, mais les tensions sont palpables à la fin de son règne et d'autre barbares tentent de franchir les frontières. Ces choix lui seront beaucoup reprochés par certains contemporains et par des historiens.

Théodose installe d'abord sa cour à Thessalonique, puis à Constantinople en 380. Bien accueilli par le Sénat d'une ville parfois frondeuse contre l'autorité impériale (contre Valens par exemple), il est soutenu par le grand rhéteur Thémistios. L'empereur cherche à affirmer la légitimité, notamment à travers le culte de son père. Théodose veut aussi se concilier des Occidentaux, qui sont d'ailleurs bien représentés dans les fonctions importantes en Orient.

Théodose réorganise aussi l'administration et veille au recrutement de l'armée, qu'il tente de rendre plus "romain", et moins barbare. Il cherche à limiter les abus de la poste impériale et réorganise la géographie administrative de l'Empire. Tout cela nécessite de l'argent, et des hausses d'impôts. La perception des impôts est un vrai problème, et la loi est particulièrement rigoureuse, avec châtiments corporels, même pour les curiales, fonction honnie des propriétaires terriens fortunés. Des lois touchent la vie quotidienne : sévères sur les moeurs, mais d'autres concernent les bâtiments publics ou le costume.

Depuis le concile de Nicée en 325, l'Empire romain s'est déchiré entre partisans du concile et ceux d'Arius, majoritairement homéens depuis 360, selon Pierre Maraval, donc moins radicaux que les théories d'Arius d'origine. Si Gratien se montre tolérant, il soutient de plus en plus les Nicéens après 380. Théodose, lui, après avoir pris consciente de la situation orientale, choisit la même politique.

En 381, Théodose convoque un concile à Constantinople, composé surtout d'Orientaux, qui confirme Grégoire de Nazianze comme évêque de la ville. Grégoire doit aussi présider le concile, mais se retire car sa personnalité est problématique, surtout après l'arrivée des Egyptiens et des Macédoniens. C'est ce concile qui reconnaît la primauté du patriarche de Constantinople sur les autres d'Orient et jette les graines du conflit avec Alexandrie. Le concile modifie un peu le credo de Nicée. Mais il n'arrive pas à régler les conflits : Théodose chasse donc de Constantinople les non-Nicéens à partir de 384. Gratien froisse Théodose en essayant, à travers d'autres conciles, de faire s'immiscer les Occidentaux dans les affaires d'Orient. Théodose prend des lois contre les hérétiques non-nicéens mais ne persécute pas les groupes schismatiques rigoristes. En Occident, Gratien, d'après P. Maraval qui suit les travaux de Cameron, a plus redéfini le titre de pontifex maximus qu'il ne l'a abandonné. Gratien, en 382-383, fait retirer l'autel de la Victoire du Sénat et supprime les privilèges des vestales. Pour l'historien, là encore, cela ne marque pas une véritable séparation de l'Etat avec le paganisme.

Gratien, qui favorise les chrétiens, se coupe des sénateurs et même de son armée. En 382, le comte de Bretagne, Maxime, se proclame empereur et débarque sur le continent. Gratien, qui prend la fuite, est tué en août 383. Maxime tente alors de se rallier Valentinien II, qui règne en Italie. Théodose, lui, montre son mécontentement devant l'usurpation. Il pense à une expédition militaire, alors que Valentinien II tente de gagner du temps et que Maxime froisse l'épiscopat en exécutant Priscillien, partisan espagnol d'une interprétration de la foi. Théodose doit accepter un statu-quo temporaire.

Le Sénat tente alors de faire annuler les mesures de Gratien, mené par Symmaque. Pendant ce temps, Ambroise se heurte à Milan à Valentinien II et sa mère qui penchent pour les homéens. L'empereur doit au final reculer devant Ambroise, ce qui souligne sa faiblesse.

Théodose, pendant cette période, en profite pour conclure une paix qui sera longue avec la Perse (387). L'Arménie, dont les deux tiers reviennent aux Sassanides (Persarménie), en fait les frais. L'empereur doit également régler une révolte à Antioche la même année, provoquée par des hausses d'impôts. Pendant la préfecture de Cynégios, préfet du prétoire d'Orient (384-388), plusieurs temples païens sont détruits lors de voyages visant au recouvrement des impôts. Ces actes, où le préfet couvre des moines ou fait intervenir la troupe, vont au-delà des lois de Théodose, qui met le hola après la mort de son préfet en 388.

Maxime rompt le statu-quo en entrant en Italie dans les premiers mois de 387. Valentinien II et sa mère, réfugiés à Aquilée, gagnent Thessalonique. Sur place, l'empereur fête ses 10 ans de règne : on a retrouvé un élément d'un service de table, un missorium, qui commémore l'événement. Théodose prépare son armée, reconstituée avec des barbares mais qui reste commandée par des Romains, et marche sur Maxime en juin 388 par voie de terre. Battu sur la Save, Maxime se replie en Italie, avant d'être vaincu et mis à mort à Aquilée.

Théodose reste en Italie jusqu'en 391. Il repeuple Milan avec des fidèles de sa cour. A Rome, à l'été 389, il écoute le panégyrique de Pacatus, visite les sanctuaires chrétiens, rencontre le pape Sirice. L'empereur se confronte à Ambroise, qui lui reproche d'avoir condamné des moines ayant détruit des bâtiments adverses à Callinicum, en Orient, en public. Puis survient l'affaire de Thessalonique, un massacre de citoyens provoqué par le lynchage d'un maître de la milice, où plusieurs milliers de personnes sont tuées dans l'amphithéâtre. Cela lui vaut une pénitence infligée par Ambroise mais moins contraignante que ce qu'on a souvent dit. Avant de quitter Rome, il interdit sur place tout culte païen. Non pas qu'il soit influencé par Ambroise ou d'autres, car il garde des païens parmi ses proches.

Théodose revient en Orient jusqu'en 395, pour régler d'abord des problèmes familiaux : son fils Arcadius a chassé sa belle-mère Galla. Tatianus, préfet du prétoire hostile aux mesures antipaïennes, est remplacé par Rufin, exemple d'Occidental ayant fait carrière en Orient. L'édit de Rome est ensuite appliqué à tout l'Empire : le Serapeum d'Alexandrie est détruit ainsi que de nombreux temples. Le paganisme n'est pas mort mais l'arsenal législatif contre les païens se développe. A l'égard des Juifs, pas de persécutions, mais la volonté de protéger les chrétiens du prosélytisme juif.

En 392,Valentinien II, qui tente de se dégager de la tutelle du général franc Arbogast, est mis à mort par ce dernier ou se suicide (même si Maraval en doute, vu sa piété chrétienne), sans que l'on puisse trancher. Pour régner, Arbogast met un homme de paille, Eugène, un membre de l'administration impériale, païen, ce que n'a pas forcément choisi Arbogast, mais qui ravit le Sénat romain. Eugène, qui n'arrive pas à se concilier Théodose, se rallie au parti païen, mais Théodose est assez manoeuvrier pour ne pas menacer ceux qui ont rejoint l'usurpateur. Théodose prépare son armée, largement composée de barbares, comme celle d'en face, et marche à nouveau sur l'Occident en 394. La guerre prend cette fois une coloration religieuse, même si l'enjeu est avant tout politique, ce que s'acharne à montrer l'historien. Une seule bataille décide du sort de la guerre : celle du Frigidus, une rivière en Italie, où la victoire de Théodose passe comme quasi miraculeuse pour les chrétiens. Arbogast et Nicomaque Flavien, les deux grands chefs du parti d'Eugène, se suicident. Théodose annule les mesures pro-païennes mais n'exerce pas trop de représailles. Tombé malade, il meurt à Rome le 17 janvier 395. Ses cendres sont rapatriées à Constantinople.

L'empereur a embelli Constantinople pendant son règne. Au forum de Théodose, dès 386, s'ajoute une colonne similaire à celle de Trajan, détruite au XVème siècle. Une basilique, un obélisque, la fameuse Porte Dorée des murailles complète l'ensemble. Il fonde aussi des monastères et construit des palais.

Le portrait physique de Théodose est difficile à tracer. Pour le portait psychologique, Maraval voit un homme plutôt philantrope, mais sujet à de violents accès de colère. Théodose n'est pas un chrétien empereur : il a toujours subordonné l'intérêt de l'Eglise à celui de l'Etat et ses monuments n'exaltent que sa gloire, pas celle du christianisme nicéen. Il a cependant fait construire quelques églises. Si Théodose a su renforcer sa légitimité, il n'a pas pu assurer la sécurité des frontières. Le foedus n'est pas compensé par une assimilation et par la reconstruction de l'armée : tâche difficile héritée de ses prédécesseurs immédiats, que Théodose n'a pas pu mener à bien. L'empereur a tenté de faire régner l'ordre public, sans bouleverser la société. Concernant la religion, Théodose a surtout chercher à faire disparaître les manifestations publiques du paganisme, et les hérésies ; mais les mesures qu'il a prises serviront de base à d'autres plus radicales. C'est le concile de Chalcédoine qui, en 451, qualifiera Théodose de "Grand", surtout pour son action religieuse. Pour Maraval, l'empereur a surtout été un pragmatique, qui par ses mesures a permis à l'Empire romain de survivre encore un peu. 

L'ouvrage, qui suit un plan chronologique, est desservi par l'absence de cartes, peut-être un choix de l'éditeur. Comme souvent dans les biographies antiques, P. Maraval brosse plus le portrait d'une époque que de l'homme lui-même. C'est une oeuvre de réhabilitation de l'empereur, qui en fait un personnage finalement mesuré, nuancé, à tel point qu'il s'efface devant l'histoire de l'Empire, dans le livre.

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