mardi 21 avril 2015

Jean TULARD, Napoléon chef de guerre, Texto, Paris, Tallandier, 2015, 379 p.

Jean Tulard, figure historique de l'étude de la période napoléonienne en France, avait sorti en 2012, en grand format, ce volume dédié à Napoléon, chef de guerre. C'est une synthèse sur l'art de la guerre tel que le pratiquait le personnage, de ses débuts à sa défaite finale. Tallandier le réédite aujourd'hui en collection de poche (Texto).

Le livre se découpe en trois parties. Dans la première, l'historien explique comment Napoléon préparait la guerre. C'est qu'il était justement un génie de l'organisation, ce qui explique pour bonne partie ses succès. Napoléon, lors de sa formation militaire sous la monarchie absolue, a été influencé par l'exemple du roi de Prusse Frédéric II. Surtout, il a lu Guibert, grand théoricien français du XVIIIème, et s'en souviendra. Du Teil, commandant de l'école d'artillerie Auxonne, enseigne à Napoléon comment se servir du canon pour créer des brèches dans la ligne ennemie. Napoléon ignore Grandmaison et sa "petite guerre", ce qui explique les difficultés face à la guérilla. Surtout, il a un sens pratique : il lit les anciens, mais se forme sur le terrain.

Napoléon bénéficie d'une administration qui garde un compte précis des personnels, des régiments, des généraux. Berthier, son chef d'état-major, devient ministre de la Guerre dès 1799. En 1802, on crée un ministère de l'Administration de la guerre qui s'occupe des tâches purement administratives. Ce dernier s'occupe de l'intendance, de la solde, mais pas de la production des fusils et des canons. L'état-major de Napoléon a pour missions de faire exécuter les ordres aux corps d'armée : tout le système est tendu par la personne de Napoléon, qui devient moins efficace à partir de 1809. Berthier pilote l'état-major principal, copié au niveau des corps d'armée et des divisions. Les maréchaux, recréés en 1804, commandent surtout les corps d'armée en campagne. Leur qualité est variable. Berthier, bon chef d'état-major, ne se révèle pas sur le terrain. D'autres sont courageux mais manquent de sens stratégique (Murat, Lannes...). Davout, Suchet sont parmi les meilleurs. Les jalousies entre maréchaux font des ravages, particulièrement en Espagne et dans les ultimes campagnes. On compte aussi plusieurs centaines de généraux. 200 ont été tués au combat. Ce sont surtout les colonels, à la tête des régiments, qui font figure de "pères" de la troupe.



Le soldat napoléonien est recruté, depuis 1798, par la conscription. Mais tous les appelés ne partent pas, certains sont exemptés, remplacés, et un décret fixe le nombre de soldats nécessaires. Le système donne une armée nationale, mais le recrutement rencontre des résistances dès la campagne en Espagne en raison des multiples levées d'hommes (2,5 millions en tout !). Il existe des écoles militaires mais la formation du soldat est courte, parfois précipitée en raison des pertes. Les revues servent aussi à l'instruction. Napoléon parle à ses troupes avant et après la bataille, pour les motiver et les féliciter. Il crée la Légion d'Honneur, décoration suprême : 80% de la trentaine de milliers de titulaires en 1814 sont des militaires. L'avancement se fait plus dans l'état-major que sur le terrain, mais Napoléon veille à ne pas oublier blessés et invalides. L'enthousiasme en revanche n'est plus de mise chez les soldats dès 1806. Les effectifs gonflent, l'armée est plus hétérogène, son comportement moins discipliné, aussi. De plus en plus, l'armée de Napoléon rassemble des contingents étrangers, avec un sommet atteint durant la campagne de Russie. La langue n'est pas forcément un problème. Napoléon, s'il renforce le rôle de l'artillerie au fur et à mesure du temps, se sert d'armes plus anciennes : fusil modèle 1777 révisé en l'an IX de la Révolution pour l'infanterie, système Gribeauval pour l'artillerie autour du canon de 12... il met au point en revanche l'artillerie à cheval, mais néglige les aérostats et les fusées Congreve, alors qu'il développe le télégraphe. Napoléon accroît les manufactures d'Etat pour la production d'armes. 

Napoléon n'engage pas une campagne avant d'être bien renseigné sur l'ennemi. Aux ambassadeurs s'ajoute les espions comme Schulmeister, qui opère dès 1805, sous le contrôle de Savary, aide de camp de l'empereur avant de devenir minstre de la Police. Napoléon est familier avec le Dépôt de la Guerre qui comprend un cabinet topographique pour la production de cartes. Il peut compter sur le général Bertrand, excellent topographe et spécialiste des fortifications. Il met un soin particulier à se procurer de bonnes cartes, par exemple, pour la campagne de Russie. Dès 1805, Napoléon crée le Trésor de guerre pour financer ses campagnes militaires. Les pays vaincus sont lourdement ponctionnés. L'Administration extraordinaire fournit une cassette à l'empereur, en 1810, pour financer ses campagnes. Au pillage organisé s'ajoute le pillage anarchique des troupes en campagne. La Garde, élite de l'armée napoléonienne, est l'héritière de la Garde du Directoire. La Vieille Garde, où l'on recrute sur la taille du soldat, est complétée par une Moyenne et une Jeune Garde, et des unités prestigieuses, mamelouks, lanciers polonais. En 1812, c'est une véritable armée dans l'armée, 40 000 hommes. Napoléon veut créer un modèle pour l'armée mais aussi impressionner l'ennemi : la Garde n'est engagée que lors des moments de crise dans les batailles, comme à Eylau, ou dans les moments décisifs. En 1813-1814, faute d'effectifs, elle est souvent engagée en première ligne. C'est une arme psychologique.

La deuxième partie revient sur la guerre napoléonienne elle-même, qui commence toujours par des manoeuvres, celles des corps d'armée. Ceux-ci enveloppent l'adversaire puis se concentrent rapidement sur un champ de bataille choisi. Le corps d'armée, utilisé en 1800, est une armée miniature, avec infanterie, cavalerie et artillerie, qui se déplace de manière autonome. Les ordres donnés par Napoléon à chaque corps d'armée sont précis. Le système se grippe à partir de 1809, car certains bons commandants de corps d'armée sont immobilisés en Espagne quand éclate la guerre avec l'Autriche, et l'armée compte de plus en plus de corps étrangers. En Russie, même problème renforcé par la taille énorme de l'armée et les distances. Napoléon manoeuvre très vite avec ses corps d'armée, utilisant le secret et la surprise, pour contraindre par exemple, sans combat, les Autrichiens encerclés à la reddition dans Ulm, en 1805. Napoléon sait aussi attirer l'adversaire dans un piège sur un terrain choisi, comme à Austerlitz, ou profiter de l'erreur d'un général adverse, comme à Friedland. Mais en 1806, il manque de se faire surprendre par les Prussiens. En 1812, il ne parvient à remporter de bataille décisive contre les Russes. Malgré les échecs, Napoléon sait encore fait preuve de rapidité en 1815 : mais à Waterloo, sa stratégie offensive se heurte au solide système défensif des Anglais. La non prise en compte des conditions climatiques, le manque de reconnaissances, les problèmes de liaison ont assuré la défaite française : Napoléon est alors meilleur à la manoeuvre que sur le champ de bataille à proprement parler.

Sur le champ de bataille, Napoléon ne charge pas à la tête de ses hommes : il est toujours en retrait, pour bien observer le déroulement des opérations. Il choisit souvent de déployer l'infanterie en ligne, précédée par des voltigeurs, renforcée par des colonnes d'assaut qui suivent immédiatement, avec la cavalerie prête à charger en cas de percée. L'artillerie a un rôle de plus en plus important : les batteries sont concentrées sur un point précis pour ouvrir une brèche, la cavalerie devant achever l'ennemi entamé. L'organisation en corps d'armée permet d'avoir des troupes fraîches pour enfoncer l'adversaire ébranlé. En revanche, Napoléon néglige ses lignes de retraite, ce qui lui coûte parfois cher, notamment à Leipzig. Après la bataille, Napoléon recherche la destruction de l'armée ennemie : la cavalerie française s'en charge en 1806 contre les Prussiens, mais à Ligny, avant Waterloo, ceux-ci parviennent à s'échapper. Le champ de bataille présente souvent un aspect terrifiant. Napoléon, plus sensible selon Jean Tulard au sort des blessés qu'on ne l'a dit, a néanmoins négligé le service d'ambulances : beaucoup de blessés ne sont pas sauvés. On enterre souvent les morts dans des charniers. On comptabilise les pertes et on les communique à la population, avec pensions pour les veuves. Le récit officiel de la bataille se transforme, dès 1805, en Bulletin officiel de la Grande Armée. Il participe à la propagande impériale, comme les arcs de triomphe ou les colonnes de victoire.

Le sort des prisonniers est variable. En 1799, Napoléon fait exécuter plusieurs milliers d'Egyptiens pris à Jaffa. En Europe, il est plus clément : prisonniers saxons libérés en 1806, tout comme les Autrichiens pris à Austerlitz. Les Anglais sont les mieux traités. Les prisonniers français, en revanche, sont assez mal traités, notamment ceux des "pontons" (vieux navires de guerre démâtés utilisés comme prisons) anglais et surtout espagnols. En Russie, certains prisonniers sont torturés et mis à mort, d'autres s'intègrent dans la société russe. Combien de morts sous Napoléon ? Les estimations chiffrées sont difficiles. Les pertes concernent moins de 10% des effectifs jusqu'en 1809, mais augmentent ensuite. Napoléon laisse souvent le soin de négocier la paix, même après des victoires, à d'autres, comme Talleyrand. Entre 1803 et 1815, il bafouera souvent les traités de paix.

La troisième et dernière partie revient sur la défaite. Napoléon perd militairement en 1815 mais a déjà perdu psychologiquement, économiquement et sur le plan maritime contre l'Angleterre. Dès 1808 et l'Espagne, les germes de la défaite sont installés. Napoléon, dès la campagne d'Italie, a su organiser sa propagande, par l'écrit, mais aussi par l'image, avec les tableaux, sans parler des monuments qui inscrivent les victoires dans le paysage : colonne Vendôme, arc de Triomphe, ponts rebaptisés, oeuvres ennemies pillées... dans la guerre de la propagande cependant, la France est battue par les pamphlets anglais dès 1803. Les caricatures anglaises inondent le continent. Napoléon ne prend sa revanche qu'avec le Mémorial de Sainte-Hélène, publié après sa mort en 1823, et qui entretient le mythe. Sur mer, Napoléon a manqué d'une flotte efficace et méconnaît la stratégie maritime. Il est pourtant l'héritier d'un solide instrument, la flotte de Louis XVI, plus impressionnante par ses navires que par ses équipages. Désorganisée par la Révolution, la flotte française ne peut plus rivaliser avec les Anglais, qui prennent définitivement l'ascendant avec la victoire de Trafalgar. Seule la guerre de course porte quelques coups aux Anglais.

Pour compenser l'absence de la flotte, Napoléon décide de fermer le continent à l'Angleterre : c'est le blocus économique. Le décret de Berlin suppose d'être capable d'interdire les débarquements de marchandises. Si le nord de l'Europe se ferme rapidement, en particulier avec l'alliance russe en 1807, une guerre oppose douaniers et contrebandiers. Les Anglais trouvent des marchés de substitution, les conquêtes de Napoléon pour élargir le blocus lui aliènent les populations et l'opinion, et il se fait lui-même contrebandier... en favorisant les commerçants français. Napoléon n'a pas su faire face, aussi, au réveil du sentiment national qui alimente la guérilla, en Calabre dès 1806 mais surtout en Espagne en 1808. Les soldats français affrontent tout un peuple en armes, et subissent de lourdes pertes. L'empereur n'ayant pas vraiment de solutions, ses subordonnés expérimentent diverses stratégies. Suchet tente de séparer la population des rebelles, on crée des troupes spécialisées pour lutter contre la guérilla. Mais à l'inverse de la rébellion du Tyrol, écrasée car plus soutenue par l'étranger, l'Espagne a toujours bénéficié du soutien anglais. La France n'arrive pas d'ailleurs à susciter de guérilla en 1814-1815 contre les envahisseurs étrangers. Jusqu'en 1823, sous la Restauration, l'image de Napoléon chef de guerre est violemment attaquée. Le Mémorial de Sainte-Hélène inspire en revanche les romantiques, Hugo, Dumas. Jomini, ancien officier de Napoléon passé à l'ennemi, tente de forger des lois scientifiques de la guerre à partir de ses campagnes. Le génie napoléonien subit une éclipse après la chute du Second Empire en 1870 : les historiens républicains se montrent très critiques sur l'empereur, même comme chef militaire. Reste la passion entretenue par la droite nationaliste et l'étude très serrée que fait l'armée française des campagnes de Napoléon jusqu'en 1914. Joffre et Foch se revendiquent de lui, contrairement à Pétain. Malheureusement Jean Tulard arrête son analyse de la mémoire de Napoléon chef de guerre en 1945. On trouve d'ailleurs à la fin du chapitre cette phrase incongrue : "la nouvelle histoire d'abord, les programmes scolaires ensuite vouent Napoléon à l'oubli." . Manifestement Jean Tulard n'a pas regardé depuis longtemps les programmes scolaires et cède à un discours bien à la mode dans la bouche de certains conservateurs, qui voient des disparitions là où il n'y en a pas... au collège, Napoléon constitue un moment important du programme de 4ème, lequel consacre même une étude de cas, au choix parmi d'autres, à la guerre (!) pour illustrer les transformations apportées en France par la période révolutionnaire et impériale... en ce qui concerne la "nouvelle histoire", je renvoie à un petit essai que j'avais écrit il y a quelques temps ici.

En conclusion, l'historien souligne que les guerres napoléoniennes ont surtout été franco-anglaises : l'Angleterre, avec son système défensif et ses contre-attaques, a été la seule en mesure de tenir en échec l'empereur. L'Angleterre ne s'engage pas directement mais achète des alliés terrestres contre Napoléon et tient la mer. Le blocus économique se retourne contre Napoléon. L'Angleterre triomphe par le sentiment national qui précipite la chute de la domination napoléonienne, mais elle est endettée et la misère, avec la révolution industrielle, va s'aggraver dans les classes laborieuses. La France n'est pas ruinée en 1815, mais pointe un nouvel ennemi, la Prusse, qui réalisera plus tard autour d'elle l'unité allemande.

L'ouvrage se complète d'annexes fournis (liste des batailles, extraits de textes de l'époque sur tel ou tel aspect, recrutement, infanterie, etc) et d'une bibliographie bien classée par thème, ce qui est pratique. Hormis la phrase déplacée sur l'enseignement et l'historiographie relevée dans les dernières lignes du texte, avant la conclusion, il manque peut-être juste aux livres quelques illustrations et cartes (malgré la présence de quelques-unes au fil des pages). On peut aussi regretter que la partie "Défaite" n'aborde pas complètement les raisons de la défaite militaire de Napoléon. Au final, une bonne entame pour découvrir Napoléon sous l'angle du chef de guerre, qui sera probablement inutile à ceux connaissant bien le sujet.



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