jeudi 30 avril 2015

Colonel I.G. STARINOV (trad. R. Suggs), Over the Abyss. My Life in Special Soviet Operations, Ivy Books, 1995, 368 p.

Starinov, pour un militaire soviétique, a un parcours des plus originaux. Il a servi pendant la guerre civile russe, la guerre d'Espagne, la guerre d'Hiver contre la Finlande, puis durant la Grande Guerre Patriotique contre les Allemands. Membre des forces spéciales soviétiques, il a souvent opéré derrière les lignes ennemies, en tant que spécialiste des explosifs. Comme le rappelle le traducteur, il emploie le terme spetsnaz en Espagne pour qualifier son groupe qui mène des reconnaissances et des sabotages derrière les lignes franquistes. De la même façon, on voit le processus d'entraînement, dans l'entre-deux-guerres, de groupes de partisans et de saboteurs soviétiques et même étrangers. Cette traduction reprend en fait 4 ouvrages de Starinov publiés en URSS et un manuscrit qui est l'oeuvre de sa femme, qui a servi avec lui. Ce ne sont en fait que des extraits choisis par le traducteur, Robert Suggs.

Starinov ouvre ses mémoires par un combat de son 20ème régiment d'infanterie (bolchevik) contre la division Markov de l'armée de Denikine (Blancs), en août 1919, près de Korocha. Starinov, fills d'un travailleur des chemins de fer, s'est engagé chez les bolcheviks en octobre 1917. Blessé lors de l'engagement qu'il décrit, il décide, sur le conseil de camarades, de rejoindre une unité d'élite : les sapeurs, au sein de la 27ème compagnie indépendante de la 9ème division. Il sert notamment en Crimée contre Wrangel. Avec la fin de la guerre civile et la démobilisation, Starinov cherche à rester dans l'armée. Il trouve une place à l'école militaire des chemins de fer à Voronej. Il en sort à l'automne 1922 et rejoint le 4ème régiment militaire des chemins de fer à Kiev. En 1924, alors qu'il entre au parti communiste, on le charge en secret de préparer la démolition des voies ferrées aux frontières polonaise et roumaine, en cas d'invasion ennemie. A partir de l'automne 1929, Starinov entraîne et forme des cadres de partisans et des groupes de saboteurs à l'utilisation de mines et d'explosifs. Il forme en particulier dans une école de l'OGPU à Moscou des étrangers. Entre 1931 et 1933, il participe également à la constitution de stocks d'armes et d'explosifs sur le territoire soviétique dans le cas d'une invasion étrangère, pour constituer rapidement des groupes de partisans. Au total, 9 000 hommes ont été formés de cette manière sur les frontières occidentales de l'URSS.



Starinov est transféré au GRU, le renseignement militaire, en avril 1933. En mai 1935, il est au district militaire de Léningrad, où il escorte notamment les officiers généraux faisant la navette entre Moscou et la ville du nord. Il a l'occasion, par exemple, de discuter avec Toukhatchevsky, guère convaincu par l'utilité des partisans. A l'été 1936, Starinov se porte volontaire pour aller combattre aux côtés des républicains espagnols. Il est acheminé secrètement, avec une traductrice et d'autres conseillers militaires, via la Pologne, l'Autriche, la Suisse et la France. Arrivé à Valence, où il retrouve Berzine, le chef du GRU, Starinov réussit à obtenir la formation d'une brigade spéciale (spetsnaz). A partir de décembre 1936, installé dans le village d'Alfambra, il forme des Espagnols à l'utilisation de mines à retardement et d'explosifs ; ses recrues partent ensuite les poser derrière les lignes ennemies, sur les routes et les chemins de fer, ou les ponts. Déménagé ensuite à Jaen, Starinov continue ses opérations de sabotage sur les arrières des lignes franquistes. Au printemps 1937, il peut même constituer des bases de partisans derrière les lignes adverses. Lors d'une opération particulièrement audacieuse, son groupe fait dérailler un train rempli d'Italiens. Starinov aligne bientôt un bataillon complet de saboteurs opérant à partir de 3 bases différentes. Il raconte également le piège explosif avec une mule tendue aux franquistes pour ouvrir une brèche dans un monastère fortifié près d'Andujar. Les Espagnols, sur les conseils de Starinov, apprennent parfois à fabriquer leurs propres grenades, mines, ou explosifs. En mai 1937, à Barcelone, Starinov se retrouve pris dans les affrontements armés internes au camp républicain. Puis ses hommes aident à soutenir l'offensive à Brunete. C'est en juin qu'il apprend la liquidation par Staline de nombreux chefs militaires qu'il a fréquentés par le passé. Starinov explique que l'expérience espagnole est précieuse, pour tester le matériel, les explosifs, et former des cadres qui seront prêts lors de la Seconde Guerre mondiale.

De retour à Léningrad en novembre 1937, Starinov découvre l'ampleur des purges de Staline, et surtout est inquiété par le NKVD. Toute l'oeuvre de préparation des partisans dans les années 20 et 30 a en effet été démantelée, et on lui reproche d'y avoir participé. Finalement, Starinov bénéficie du manque de cadres expérimentés provoqué par les exécutions. Nommé colonel en 1938, il est affecté au centre de test des armements à Il'ino. Il a notamment l'occasion d'y travailler sur les mines contre les trains, et d'écrire à ce sujet. En novembre 1939, alors qu'a commencé la guerre d'Hiver, il est expédié sur le front finlandais pour aider au déminage. Il est blessé par un sniper avant l'offensive finale soviétique de février-mars 1940.

Le 19 juin 1941, Starinov est en route vers Brest-Litovsk où il doit assister à des manoeuvres du district militaire spécial occidental. Il décrit bien la tension qui règne déjà sur place, où l'on peut observer les mouvements allemands de l'autre côté de la frontière, ce qui ne déclenche aucune réaction côté soviétique. Starinov parvient, après l'attaque allemande du 22 juin, à échapper aux bombes des Stukas pour rejoindre Moscou. On lui confie alors de maigres bataillons de sapeurs et trop peu de mines et d'explosifs pour établir des barrières défensives face à l'envahisseur. Le retour au front ouest est chaotique : en franchissant un pont, Starinov et ses hommes sont temporairement arrêtés par un officier du NKVD qui les prend pour des saboteurs. Puis il faut faire le coup de feu, près d'Orsha, contre des agents allemands infiltrés déguisés en uniforme soviétique et poursuivis par la population locale qui les a reconnus. Malgré le manque de moyens, les sapeurs improvisent mines et explosifs pour faire sauter ponts et autres artères de communication. Starinov tient à reconstituer un cadre d'entraînement pour des groupes de partisans et passe par Ponomarenko, le secrétaire du parti en Biélorussie. Le 13 juillet, il prend la tête de la première école du genre à Roslavl. Tout manque, y compris les armes, et Starinov doit piller les pharmacies pour fabriquer des explosifs. L'avance allemande oblige aussi à déménager l'école. Bientôt le NKVD récupère l'essentiel de l'encadrement des partisans, parfois organisé en parallèle par le GRU ou le parti. Starinov a l'occasion d'aller jusqu'en Ukraine pour chercher du matériel ; il rencontre Fedorov, le secrétaire du parti à Chernigov, en pointe dans la formation des partisans. Puis l'école est déplacée dans la région d'Orel.

Starinov est rappelé à Moscou : on le charge, sur le modèle de l'opération Alberich menée par les Allemands en France en mars 1917, de laisser un désert pour les Allemands à Kharkov et ses alentours, et de piéger la ville avec des mines radio-contrôlées à distance. Starinov relance la production de mines et d'explosifs sur place et se démène aussi pour faire incorporer dans l'Armée Rouge ses vieilles connaissances espagnoles exilées en URSS. Il reçoit de Khrouchtchev l'ordre de piéger le bâtiment du PC ukrainien à Kharkov, alors que ses occupants n'ont pas encore vidé les lieux. Le bâtiment est piégé de telle façon que les Allemands trouvent facilement une première charge, qui en dissimule en réalité une autre beaucoup plus importante, pour endormir leur méfiance. Les sapeurs sont parmi les derniers à quitter Kharkov investie par les Allemands fin octobre 1941. Replié à Voronej, Starinov a bien vite des échos de l'efficacité de ses engins, qu'il pourra constater de visu quand les Soviétiques reprendront la cité en 1943. Les Allemands ne peuvent se servir des aérodromes de Kharkov avant le printemps 1942. Revenu à Moscou, Starinov, convoqué au Kremlin par Staline, ne rencontre finalement pas le dictateur soviétique, mais le terrible Mekhlis, qu'il avait déjà croisé plus tôt.

Le 14 décembre 1941, Starinov est envoyé pour organiser la défense, avec mines et explosifs, de Rostov-sur-le-Don, tout juste reprise aux Allemands. Il ne se contente pas de cette tâche : en accord avec la 56ème armée, il forme un groupe pour des raids sur les arrières des lignes nazies sur le golfe de Taganrog, dont le rivage nord est tenu par les Allemands. Starinov relance aussi la production de mines et d'explosifs sur place et forme des cadres venus de Krasnodar à la guerre de partisans. Les premiers raids ont lieu en février 1942, avec des sapeurs, des anciens républicains espagnols, du personnel du NKVD et un appui bienvenu de fusiliers marins, fourni par le contre-amiral Gorschkov, qui commande la flottille de la mer d'Azov. Starinov note aussi avec dépit que le NKVD a créé l'OMSBON pour s'occuper d'encadrer les partisans derrière les lignes allemandes. La pénétration est parfois difficile en raison de la météo, mais le 22 février, un groupe parvient à détruire complètement une garnison allemande. Les centres de production d'explosifs, avec l'aide de ses hommes, fabriquent des mines à partir d'obus de 152 mm.

De retour à Moscou, Starinov est ensuite envoyé sur le front de Kalinine, là encore pour établir des barrières défensives. Mais avec l'appui de Koniev, il tente d'organiser des groupes spéciaux de raids en profondeur et de sabotage. Le 30 mai 1942, un état-major central des partisans est finalement créé sous l'autorité de Ponomarenko. Starinov continue de recruter des spécialistes et se bat encore pour faire incorporer les Espagnols dans l'Armée Rouge. En août, des bataillons indépendants de la Garde de sapeurs sont créés, au niveau des fronts, pour mener des opérations spéciales et de sabotage derrière les lignes allemandes. Le 1er août, Starinov prend la tête de l'école de l'état-major partisan, où il fait venir des vétérans expérimentés dont ceux de la 5ème brigade de sapeurs du front de Kalinine. En septembre, l'état-major soviétique réfléchit aux possibilités offertes par les partisans. Des Espagnols connus de Starinov sont ainsi envoyés dans le secteur nord, près de Léningrad, où opère la fameuse division Azul de Franco (124 hommes). Un autre détachement est envoyé dans le Caucase (135 hommes).

En janvier 1943, Starinov est en Géorgie pour épauler le détachement présent dans le Caucase. Il participe à l'insertion de groupes de saboteurs sur la péninsule de Kertch, en Crimée, et d'autres de reconnaissance/sabotage dans la péninsule de Taman, au Kouban, de l'autre côté du détroit de Kertch, également occupée par les Allemands. Les groupes subissent parfois des sorts tragiques, notamment, au départ, parce que les pilotes qui les larguent souvent la nuit manquent d'expérience et font mal leur travail. En mars 1943, Starinov est convoqué pour réfléchir à l'utilisation des partisans en Ukraine. Il recommande de cesser d'attaquer avec les partisans les gares ou les jonctions ferroviaires, trop bien défendues, pour se concentrer sur l'attaque des voies et le déraillement des trains, ce en quoi il n'est pas forcément suivi par les responsables de l'Armée Rouge. Starinov est ensuite envoyé auprès des fronts du Centre et de Voronej pour préparer l'attaque des partisans à la veille de la bataille de Koursk. Il est ensuite parachuté auprès des partisans ukrainiens et fait la tournée des groupes du secteur. C'est aussi l'occasion de voir le NKVD très présent et qui n'hésite pas à liquider les éléments "suspects", comme les partisans qui ont trop de rapports avec les nationalistes polonais. Starinov a ensuite l'occasion de se rendre à Kharkov, où il peut reconstituer l'explosion de sa mine le 14 novembre 1941 dans le siège du PC ukrainien. Il trouve parmi les prisonniers allemands le capitaine Heiden, officier de sapeurs de la 68. I.D., qui a assisté à la mort du général von Braun installé dans le bâtiment. Les Allemands avaient trouvé la première mine leurre, mais pas la seconde, qui rase l'édifice et tue tous ses occupants. En septembre, les partisans ukrainiens recueillent les paras survivants de la terrible opération aéroportée sur le Dniepr, qui restent parfois avec eux. Les partisans soviétiques continuent de mener des opérations audacieuses (comme la destruction d'un pont stratégique avec un véhicule allemand factice muni d'explosifs) jusqu'à la libération des frontières occidentales de l'URSS, et lancent des raids dans les Carpathes. En avril 1944, on trouve dans l'école spéciale des partisans ukrainiens plus de 500 Polonais à l'instruction, car des contacts ont été établis dès l'automne 1943 avec les résistants de Pologne, et des détachements mixtes (avec aussi des Biélorusses) ont parfois été constitués. Mais l'état-major central des partisans est dissous par Staline en janvier 1944.

Le récit de Starinov est très instructif sur ces unités à vocation spéciale de l'Armée Rouge, ancêtre des Spetsnaz. Comme souvent néanmoins dans le cas de traductions, il manque un commentaire critique du traducteur qui manifestement ici n'est pas un spécialiste au sens universitaire du terme. En outre, on peut déplorer le manque de cartes en nombre plus conséquent et plus précises, aussi. 





3 commentaires:

  1. Merci de cette recension.

    Pour un ouvrage universitaire sur le sujet, j'ai lu et recommande "Inside Spetsnaz - Soviet Special Operations: A Critical Analysis" sous la direction de William H. Burgess III qui date de 1990.

    Ce que j'en avais écrit pour un forum il y a quelques mois : "une douzaine de chapitres d'auteurs divers. Cinq chapitres donnent une très bonne histoire des unités spéciales soviétiques depuis la Révolution, dans la guerre d'Espagne, la Grande guerre patriotique dans le grand nord et la Mandchourie. Post-1945, c'est très imprécis, les chapitres sont surtout efficaces pour expliquer le cadre doctrinal et démolir les légendes urbaines occidentales de l'époque (j'ai appris qu'il y a eu une petite hystérie médiatique de pseudo opérations Spetsnaz en Alaska dans les années 1980). N'espérez donc pas d'ordre de bataille, de programme d'entraînement ou de récits d'opérations de Spetnsaz de la guerre froide... mais pour avant 1945, ca vaut le détour."

    Les textes d'Ilya Starinov y sont évidemment bien cités, mais pas mal d'autres également.

    Par contre je n'ai pas trouvé d'équivalent pour l'après-1945. La fin de la guerre froide a permis à beaucoup de témoignages dans des domaines divers (sous-marins, KGB) d'être publiés, mais je n'ai rien vu de très consistant sur les Spetsnaz... du moins en français ou anglais.

    PS : n'oubliez pas de signaler vos derniers posts sur twitter ;)

    Amicalement

    RépondreSupprimer
  2. Bonjour,

    Merci pour les précisions sur cet ouvrage, je me demandais justement ce qu'il valait car je ne l'ai pas lu.
    Effectivement les bons ouvrages sont rares. J'ai chez moi deux autres livres qui sont des traductions (un peu commentées) d'officiers des forces spéciales navales pendant la Grande Guerre Patriotique, qu'il me reste à commenter ici, mais rien de solide pour la période post-45.
    Pour Twitter, merci du rappel, j'ai plus de mal avec ça, je suis plus FB (lol).

    RépondreSupprimer
  3. A noter que ce livre peut être consulté sur OpenLibrary (qui exige d'être inscrit avec une adresse e-mail valide mais c'est gratuit) : https://openlibrary.org/books/OL8228129M/

    Ma seule grosse réserve est le chapitre 9 dont le ton semble être "les Rouges arrivent le couteau entre les dents".

    Twitter a l'avantage de faire une notification systématique dans les timeline/liste de suivi (mais c'est vrai aussi que je ne suis pas très FB).

    RépondreSupprimer