dimanche 8 mars 2015

Stéphane FRANCOIS, Les mystères du nazisme. Aux sources d'un fantasme contemporain, Paris, PUF, 2015, 196 p.

Il y a un peu moins de dix ans, Stéphane François, chercheur spécialisé dans l'étude des droites radicales, publiait un ouvrage consacré au mythe de l'ésotérisme et de l'occultisme nazi, que j'ai commenté sur le blog.

Ce petit volume vise en quelque sorte à actualiser le propos. Le champ d'études a été délaissé par les universitaires, soucieux de ne pas fréquenter un sujet "chausse-trappes", et investi par conséquent par une myriade d'auteurs plus ou moins sérieux. Car Stéphane François montre en réalité que l'occultisme nazi n'existe pas : c'est bien un mythe. Tout commence avec Le Matin des Magiciens, en 1960, qui ouvre le registre de "l'histoire mystérieuse". On réécrit l'histoire des hommes et des civilisations sous un aspect fantastique. Le phénomène touche le grand public avec la revue Planète, inaugurée en 1961, et des collections bon marché comme celle de J'ai Lu. Entre ésotérisme et occultisme, cette littérature se divise en plusieurs sous-courants. Néanmoins les partisans de l'occultisme nazi partagent souvent l'apologie du nazisme, un révisionnisme affiché et la mythologisation des dirigeants nazis. A cela se rajoute le bricolage anthropologique et  la dimension raciale. Il faut dire que les spéculations sur l'occultisme nazi sont nées dès l'époque du régime, ce qui explique que le thème se diffuse encore aujourd'hui facilement dans la culture de masse (films, jeux vidéos). Après une poussée dans les années 1960-70, le thème décline dans les années 1980 avant de rebondir dans les années 2000 avec l'avènement d'Internet et des nouvelles technologies.



Le mythe de la "société secrète" qu'aurait été la société Thulé ne tient pas. Conglomérat d'ésotéristes racistes, la société n'a pas été non plus à l'origine du nazisme, Hitler n'en faisant pas partie, même si elle a un temps possédé le journal du parti. Hitler modifie la croix gammée, beaucoup utilisée par les occultistes et par d'autres organisations. Il a fréquenté les aryosophes mais les a ensuite condamnés, comme Liebenfels. Hitler a été mis en scène par d'anciens nazis comme une sorte de médium, voire de dieu. En réalité, les personnages les plus impliqués dans l'occultisme ont été Hess et Himmler. Ce dernier cherche avant tout à bricoler une religion néogermanique, avec son lieu de culte, le Wewelsburg, et son vernis scientifique, l'Ahnenerbe. Les SS ont-ils été pour autant néopaïens ? Le fait qu'Himmler fréquente des personnages comme Wiligut ou Rahn a pu le laisser croire. La SS ressemble plus à un clergé répressif, dénoncé par les églises allemandes persécutées comme païen. Les nazis se rapprochent plus d'un christianisme germanisé, et ont d'ailleurs attaqué les mouvements néopaïens. Les partisans de l'occultisme nazi voient en Karl Hausofer un maître à penser d'Hitler : or celui-ci n'a été qu'un penseur parmi d'autres. De même, l'engagement massif d'universitaires dans le parti nazi, dont des médecins proposant une médecine alternative, leur a valu des railleries de la part de certains confrères.

Le thème s'est popularisé en raison de sa reprise par des auteurs professant ouvertement leur sympathie nazie après la guerre (Landig, Serrano, Devi). Peu étudiée, cette culture radicale se caractérise surtout par le rejet d'une pensée vue comme dominante, officielle même. D'anciens SS comme Saint-Loup, sensibles au thème, ont voulu propager une nouvelle foi sur les ruines du national-socialisme. Hitler réfugié en Antarctique comme soucoupe volante, vu comme un initié, Himmler comme un grand-prêtre, les SS comme un ordre de chevalerie mystique, un christianisme aryanisé : tels sont en gros les composantes du monde créé par ces auteurs. Le discours est surtout très antisémite. Jean Mabire, auteur prolifique et bien connu dans la droite radicale en France, s'est intéressé au thème, comme le montre un ouvrage paru en 1977 : simplement il revient plus au paganisme, aux sources völkisch de la SS qu'au nouveau monde forgé par les auteurs précédents. D'autres auteurs ont propagé le thème à travers la collection Les énigmes de l'univers : Robert Charroux, Jean Angelini et Michel Bertrand, Jean-Michel Bourre et d'autres qui évoluent plus dans le mysticisme et le New Age, ce dernier glissant vers un versant pessimiste et antidémocratique au fil des décennies. Van Helsing réutilise ce discours dans un sens antisémite, négationniste et conspirationniste. C'est un rajeunissement du même thème, mais sa diffusion est sans précédent. Paradoxalement, les fondateurs de Planète, Pauwels et Bergier, n'étaient pas du tout des adeptes de l'occultisme nazi. Mais leurs discours a donné des munitions à ceux, animés de moins bonnes intentions, qui ont forgé le mythe. Si certains frisent la maladie mentale, d'autres sont parfaitement conscients de leurs idées, comme Jean-Claude Monet, de la famille du peintre, ou les anciens SS.

Le thème se diffuse rapidement dans la culture populaire, à la fois celle de masse ou bien dans des contre-cultures. Les films de nazixploitation, au tournant des années 60-70, y contribuent. Un film comme Le portier de nuit conduit à ce qu'un spécialiste a appelé "l'esthétisation de l'extraordinaire". Plus largement, des films comme les Indiana Jones, Hellboy ou Iron Sky ont largement contribué à la diffusion du mythe. Une BD comme Wunderwaffen le reprend aussi, contrairement à ce que dit Stéphane François : il n'est pas question seulement d'une supériorité technologique allemande, mais bien aussi de thèmes renvoyant à l'occultisme nazi. La BD et les comics ont été parmi les premiers à s'en faire le relais : qu'on pense à Captain America, récemment adapté en film, qui montre l'exploitation du mythe. S'y rajoutent le thème de la survivance du nazisme et celui de la découverte de l'Amérique par les Vikings "aryens". L'occultisme nazi est même repris dans des variantes musicales, comme le National Socialist Black Metal, dérive du Metal, incarnée par le Norvégien Virkenes. L'influence reste cependant marginale.

Le mythe n'est donc pas neuf : il commence dès les années 30 et connaît un second souffle à partir des années 1960. Il résulte largement d'un "bricolage", mais il répond bien à la définition du mythe. Pour certains groupes d'extrême-droite qui s'en revendiquent, c'est une façon de ne pas admettre que le IIIème Reich a été vaincu. La fascination pour le nazisme et la SS, qui elle non plus n'est pas neuve, élargit l'audience. Le mythe renaît dans un moment où l'on cherche aussi à comprendre le nazisme : époque des explications psychologisantes, marxisantes, qui ne répondaient pas à tout. D'où le besoin de combler avec autre chose -l'occulte. Le mythe est sociologique : il légitime une vision du monde, de plus en plus conspirationniste, et Hitler transformé en chaman païen par certains est le gourou d'un millénarisme (!). Le mythe a également une fonction politique : s'il fascine, c'est que les sociétés occidentales évoluent aussi vers la quête d'une transparence de plus en plus recherchée.

En conclusion, Stéphane François rappelle la renaissance du mythe dans les années 2000, grâce à Internet. Le mythe intègre des registres politiques, culturels, religieux. L'acceptation du mythe facilite l'intégration d'autres sous-cultures. Difficile, comme le reconnaît le chercheur, d'expliquer sa popularité, en dehors de la démarche de création d'une véritable identité pour certains militants politiques. Comme le rappelle l'auteur dans ses dernières pages, le nazisme et son arrivée au pouvoir elle-même n'avaient rien de magique : ils sont le produit d'un concours de circonstances, d'une époque et n'avaient rien d'inéluctable.



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