dimanche 1 mars 2015

Les carnets de l'aspirant Laby. Médecin dans les tranchées 28 juillet 1914-14 juillet 1919, Pluriel, Paris, Hachette, 2003, 360 p.

Ce document est un témoignage assez exceptionnel sur la Grande Guerre vue du côté français. Les médecins ont en effet rarement écrit, comme le rappelle l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau dans la préface de cette réédition des carnets de Lucien Laby.

Ce dernier, âgé de 22 ans, est plutôt issu d'un milieu bourgeois, probablement assez nationaliste, installé dans la Somme. Il est élève à l'Ecole du Service de Santé Militaire de Lyon à la mobilisation. Il est versé dans la 56ème division d'infanterie de réserve, avec le grade d'aspirant, comme médecin auxiliaire avec les brancardiers divisionnaires. Engagé en Lorraine, il connaît la retraite française et même un épisode de captivité où il craint fortement pour sa vie. L'Allemand pilleur, violeur, massacreur : on retrouve nombre de stéréotypes, en partie justifiés lors de l'entrée en France de l'armée allemande durant ces mois d'été 1914. Le moral du médecin, chancelant, remonte au moment de la bataille de la Marne ; Laby combat ensuite sur l'Aisne et reste dans la Somme jusqu'en 1915.

Fin avril 1915, il est affecté à sa demande dans l'infanterie, au 294è régiment, comme médecin de bataillon. Il s'occupe des premiers soins et des évacuations vers l'arrière et ce jusqu'en 1917. Il participe aux grandes offensives françaises du conflit : Champagne 1915, Verdun 1916, Somme 1916, Chemin des Dames 1917. Les mutineries le laissent perplexe, critique même, tout comme il l'avait été des premiers fusillés en 1914, qui d'après lui méritaient bien leur sort. En juillet puis octobre 1917, il passe sous-aide major puis dans une planque, comme il le reconnaît lui-même, une ambulance chirurgicale mobile. Il travaille désormais à l'arrière, près de Belfort. Au moment de retourner dans l'infanterie, en mai 1918, il attrape la grippe espagnole, qui le met hors-jeu jusqu'en octobre. La fin de la guerre prend un air de fête, avec l'entrée dans Mulhouse puis Strasbourg. Il retourne à l'école de Lyon en janvier 1919, et termine son carnet sur le défilé du 14 juillet de la même année.

Ce carnet n'a pas été retouché : Laby a consigné ses impressions à partir du 28 juillet 1914, agrémenté de dessins (auquel il tient beaucoup). Le carnet, écrit parfois en pleine action (souvent sous les obus), cherche manifestement à montrer la violence des combats, non la banalité du quotidien. C'est un exutoire et aussi, régulièrement, un exercice d'autocritique. Le carnet de Laby se rapproche de nombreux témoignages de la Grande Guerre :  l'auteur fait montre d'un patriotisme enthousiaste en 1914, qui dure au moins jusqu'en 1916. Pour preuve, la demande à être versé dans un régiment d'infanterie en 1915, ou celle de prendre la tête de la compagnie à Verdun. Corollaire : la haine de l'ennemi, fantasmé, mais Laby a également été témoin des ravages provoqués par l'entrée de l'armée allemande en France. En novembre 1914, il s'organise pour réaliser son rêve : tirer au Lebel et au pistolet sur les "Boches" depuis la tranchée dans l'espoir d'en tuer quelques-uns. Laby ne s'émeut pas, durant l'offensive de Champagne, des corps allemands empilés et décomposés, de ceux déchiquetés par les obus, ou de cet Allemand blessé au ventre qui meurt parce que les brancardiers lui ont donné du chocolat (!). Des sentiments plus humains se font jour néanmoins en 1917. Pourtant, dès 1916, le patriotisme de Laby faiblit, pour s'atténuer presque complètement dès avant l'offensive du Chemin des Dames. Comme beaucoup d'autres, il y a une sorte de ras-le-bol, qui ne verse pas jusque dans la mutinerie. Ce qui explique le choix de la planque en octobre 1917. Pourtant Laby n'hésite pas à vouloir retourner au feu en 1918, et la fin de la guerre est marquée par une bouffée patriotique : la victoire justifie les sacrifices énormes du fantassin français.

Paradoxalement, les médecins ont peu écrit. Selon l'historien, c'est aussi qu'ils connaissent une crise d'identité. Normalement privés de combat, les médecins et brancardiers se révoltent contre cette situation, comme Laby qui ne rêve que de son baptême du feu. A Verdun encore, il fait le coup de feu avec les blessés légers. Ce besoin de reconnaissance est satisfait par des citations, à défaut de médaille, ardemment convoitée par Laby. La médaille militaire n'arrive qu'en 1918, bien trop tard pour lui. La fierté est là néanmoins. L'originalité du carnet de Laby, c'est la description sans fard de la violence des combats. La description des corps sur le champ de bataille, par exemple. Pendant l'offensive de Champagne, il évoque ces mitrailleurs allemands égorgés par les premiers fantassins français qui ont nettoyé un blockhaus. En avril 1917, il parle sans dénoncer particulièrement les Allemands d'une vingtaine de prisonniers français executés derrière les lignes. Il dépeint souvent les horribles blessures, mutilations, éviscerations provoquées par les obus d'artillerie. Cette froideur de la description médicale n'empêche pas le sentiment, ainsi en mai 1916 quand on lui amène son meilleur ami, un capitaine, gravement blessé. Laby décrit aussi les cas de commotion, de "battle fatigue", que les médecins français ont alors bien du mal à diagnostiquer : lui-même parle de folie plutôt qu'autre chose. Au point de vue médical, on constate d'après son témoignage, dès 1914, la difficulté à évacuer les blessés, en particuier en plein jour. Chaque attaque provoque un engorgement, à tel point que les brancardiers trient les blessés qu'ils transportent. Le poste de secours est un abri précaire, où les opérations se succèdent au milieu des cris et des obus. Les conditions d'hygiène sont déplorables. L'évacuation vers l'arrière n'est pas forcément meilleure. On comprend dans ces conditions qu'un nombre important de blessés soient morts après avoir reçu leur blessure.

Laby se fait aussi le relais de certaines rumeurs folles (comme celle voulant que les Allemands aient stocké des obus dans des carrières de l'Aisne avant la guerre). Dès février 1916, au moment de la bataille de Verdun, il souhaite la "bonne blessure" qui lui épargnerait l'enfer des tranchées. Il a côtoyé la mort au plus près. Pourtant, le témoignage ne sembe peut-être pas exceptionnel que le prétend S. Audoin-Rouzeau, même si la première phase de la guerre pour Laby semble bien correspondre à la crise d'identité des personnels de santé qu'il décrit dans la préface. Il critique la hiérarchie, ou les artilleurs tirant des obus de 75 trop court qui entraînent de nombreuses pertes côté français (bagarre avec les artilleurs en mai 1916), mais il recherche toujours la reconnaissance et les médailles. Il cède aussi facilement à la légende des soldats poltrons du Midi (qu'il évoque plusieurs fois, notamment lors d'un cas de suicide), même si son opinion se modifie dans une autre date du carnet. En somme, le témoignage serait plus représentatif qu'exceptionnel de l'état d'esprit régnant dans les tranchées.


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