samedi 14 mars 2015

La fabrique du héros : Abou Azrael, le champion de Kataib al-Imam Ali

Alors que Kataib al-Imam Ali pleure l'un de ses commandants militaires, Abou Hassanein, Heidari, mort en « martyr » pendant l'offensive sur Tikrit, un autre combattant de la milice chiite devient de semaine en semaine une vitrine du groupe : Abou Azrael1.

Depuis quelques jours, les articles de presse de grands quotidiens occidentaux (comme le Daily Mail2) se multiplient à propos de ce personnage emblématique de la milice chiite irakienne Kataib al-Imam Ali, en première ligne de l'offensive pour reprendre Tikrit à l'Etat Islamique. Cette visibilité explique sans doute, d'ailleurs, l'intérêt que lui porte la presse. On apprend dans ces articles que « le père de l'ange de la mort » (traduction de son nom de guerre Abou Azrael) est un ancien professeur d'université de 40 ans, qui a quitté son travail en juin 2014 pour rejoindre cette milice nouvellement formée après la chute de Mossoul. Abou Azrael, un barbu au crâne chauve, pose fièrement sur une photo de Kataib al-Imam Ali avec un M4 dans une main et une hachette dans l'autre. Adepte des selfies et des courtes vidéos lui et ses camarades se reposant après les combats, Abou Azrael est également doté d'un certain sens de l'humour. On le voit ainsi se moquer des combattants de l'Etat Islamique en utilisant un talkie-walkie pris sur l'adversaire. Un certain nombre de mythes entoure donc déjà le personnage et sont repris par la presse occidentale : Abou Azrael serait le champion de taekwondo irakien (!), chose qui n'a jamais été confirmée. Il adore les lions : il apparaît sur une affiche avec cet animal et une photo le montre en train de photographier lui-même un lion en cage. Comme beaucoup de miliciens ou autres combattants irréguliers des conflits syrien ou irakien, Abou Azrael cherche en fait à faire partager sa vie de soldat sur les réseaux sociaux. D'ailleurs un spécialiste comme Phillip Smyth, qui travaille sur les combattants chiites en Syrie et en Irak, doute fortement du « background » universitaire d'Abou Azrael, soldat mis en avant par Kataib al-Imam Ali à des fins de propagande, en raison de son engagement intensif dans l'offensive sur Tikrit3.



L'analyse des documents produits par Kataib al-Imam Ali que j'ai menée depuis l'été 2014 montre qu'effectivement, Abou Azrael apparaît de bonne heure dans les vidéos du groupe, en particulier, où son intervention est récurrente. Abou Azrael est visible dès la deuxième vidéo mise en ligne par Kataib al-Imam Ali sur sa chaîne Youtube, le 15 août : lors de combats dans le district de Tuz Khuzmatu, on le voit inspecter un pick-up détruit de l'EI4. On le voit dans l'une des autres premières vidéos5 postées par la milice, le 18 août 2014. Quelques jours plus tard, on l'aperçoit à plusieurs reprises dans une autre vidéo, un montage des combats menés par Kataib al-Imam Ali6. On le revoit dans un poème vidéo du 1er septembre qui ressasse des images pus anciennes déjà postées par la milice7. Le 24 septembre, il parle longuement à la caméra, assis dans un Humvee et tenant un RPG-7, pour ce qui semble être une bande-annonce pour un documentaire monté par le média de la milice8. Le 29 novembre, on le voit pour la première fois faire le coup de feu avec son M4 près de la base aérienne de Balad, attaquée par l'Etat Islamique9. La milice n'hésite d'ailleurs pas à reposter la vidéo mi-décembre10, preuve d'une mise en avant progressive d'un combattant certes déjà présent dans les médias du groupe, mais pas plus que d'autres miliciens particuliers (le sniper manipulant fréquemment le fusil lourd en 12,7 mm Sayyad 2 iranien) ou que les responsables principaux. C'est donc bien avec l'offensive sur Tikrit qu'Abou Azrael se retrouve propulsé en avant par la propagande de Kataib al-Imam Ali : il s'agit de mettre en avant un modèle de combattant chiite, capable de contrebalancer sur le plan psychologique les figures similaires de l'Etat Islamique. D'ailleurs la dernière vidéo de la chaîne Youtube du groupe, le 12 mars 2015, met en scène le reporter fétiche de la milice en train d'interroger, entre autres, Abou Azrael11. On est manifestement en présence d'une stratégie de communication.

Une des premières apparitions d'Abou Azrael dans les vidéos de la milice (à droite).

Vidéo du 15 août : près d'un pick-up détruit de l'EI.

Vidéo plus tardive, même séquence.

Dans un montage vidéo.

Le même montage vidéo (août 2014).

Témoignage pour un documentaire, avec RPG-7, à bord d'un Humvee.

Le coup de feu sur la base aérienne de Balad (novembre 2014).



D'ailleurs la page Facebook « Personnage public »12, qui rassemble ses fans, et qui compte plus de 250 000 « J'aime » à l'heure où j'écris ces lignes, n'a été créé que fin février 2015, comme toutes les pages Facebook associées ou presque qui relaient toutes les mêmes photos ou vidéos. La page principale renvoie aussi vers d'autres réseaux sociaux qui publient des documents similaires, montages, vidéos, photos13. Sur la page principale, les photos montrent aussi qu'Abou Azrael est proche du commandement de la milice, dont son secrétaire général, al-Zaydi14. Le 24 février, une vidéo le montre en train de se diriger vers un avion de transport (An-32B et C-130 sont visibles15) sur un terrain d'aviation16. La page fait également de la publicité pour l'entraînement des recrues17. Le 27 février, on voit Abou Azrael tirer à la mitrailleuse lourde DShK de 12,7 mm18

Avec les responsables de la milice (février 2015).

Le mythe : Abou Azrael et le lion.

... et sur le poster.

Pour changer, avec une mitrailleuse PK.
 

Abou Azrael prend parfois la pose avec des armes, comme avec ce RPG-7 le 1er mars19. Le 2 mars, il se fait prendre en photo devant un hélicoptère Mi-35 de l'aviation irakienne20. Le 4 mars, alors que la bataille pour reprendre Tikrit a commencé, il filme une batterie de mortiers de la milice en action21. Le même jour, une nouvelle photo le montre armé d'une épée22. Le lendemain, un autre cliché présente Abou Azrael servant la mitrailleuse de sabord d'un hélicoptère23. Une autre photo le montre au volant d'un pick-up de l'EI capturé24. Le 6 mars, après l'épée, c'est une hachette qu'arbore Abou Azrael25. Le 10 mars, Abou Azrael relaie une vidéo de son ami photographe Zaidi Ahmed Kazim, qui filme une pièce de 155 mm en train d'ouvrir le feu26. Un poster le présente dans le pick-up de tête d'un convoi de Kataib al-Imam Ali27. Sur une autre photo du 10 mars, on le voit tenir ce qui semble bien être un fusil de sniping lourd Sayyad 2 iranien en 12,7 mm28. Un autre cliché le montre avec plusieurs miliciens devant un camion équipé d'une roquette de gros calibre, apparemment dans le secteur de Nadjaf29. Le 11 mars est mise en ligne la fameuse vidéo où Abou Azrael, avec un talkie-walkie pris à l'EI, se moque d'eux à distance -mais il a la main droite bandée30. Le même jour, une autre photo montre encore Abou Azrael devant deux camions avec roquettes31. Le 13 mars, Abou Azrael est pris en photo devant un Humvee couleur sombre marqué de l'emblème de Kataib al-Imam Ali32. On le voit aussi le même jour devant un technical armé d'un LRM33. Abou Azrael a même droit à des animations où on le voit terrasser les adversaires de l'EI comme personnage de dessin animé34. Il a également eu l'honneur d'un reportage télé35.


Pose avec le RPG-7.

Devant un Mi-35.

L'épée à la main.


Mitraileur de sabord.

La hachette.


En tête de convoi.


Avec le Sayyad 2.

Devant un camion avec roquette lourde.



On nargue l'EI.

Le combattant de milieu est également très visible dans les médias du groupe.


Interrogé par le reporter de Kataib al-Imam Ali.






15Merci à Arnaud Delalande pour l'identification.

3 commentaires:

  1. Kataib semble être le pluriel de l'arabe katîba, traduit par escadron, phalange, bataillon, régiment :

    http://dictionnaire.reverso.net/arabe-francais/%D9%83%D8%AA%D9%8A%D8%A8%D8%A9

    Voire le roman de Rufin "Katiba" qui concerne (et anticipe) la situation au Mali et en Afrique de l'Ouest.

    Egalement par exemple dans la guerre d'Algérie :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Katiba

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  2. Oui, tout à fait, c'est un mot arabe qui peut désigner une unité de taille variée (bataillon, etc).
    Dans les cas des brigades (pluriel d'ailleurs ici, de mémoire) al-Imam Ali, ça ne veut pas forcément dire que la milice compte plusieurs brigades militaires au sens que l'on peut donner à ce mot dans des armées occidentales.

    Cordialement.

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  3. Faite un article sur omar omsen

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