mercredi 4 mars 2015

François BEDARIDA, Churchill, Pluriel, Paris, Hachette, 2010, 572 p.

Géant du XXème siècle, figure emblématique du lion britannique, symbole héroïque de la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill appartient aujourd'hui autant à la légende qu'à l'histoire. Durant une carrière exceptionnellement longue s'étendant sur près de trois quarts de siècle, l'homme a accumulé les actions d'éclat, mais aussi les échecs retentissants. C'est de façon inattendue, presque fortuite, qu'il a inscrit à jamais sa place dans l'histoire, puisque c'est son accession au pouvoir en 1940 qui lui a permis d'opérer sa rencontre avec le destin de l'Angleterre et le sort du monde. Fondée sur des analyses rigoureuses et sans complaisance, émaillée d'anecdotes, cette réédition de la biographie sortie en 1999 entend retracer et faire comprendre l'itinéraire d'un personnage hors normes, aussi inclassable que talentueux, capable de démesure et d'aveuglement aussi bien que d'intuitions fulgurantes, romantique et réaliste, combinant sans effort l'imaginaire et la realpolitik, un chef de guerre implacable, que sa carrière a conduit des feux encore brillants de l'ère victorienne aux jours sombres de Hitler et aux affres de la guerre froide, en passant par les hauts et les bas de la Première Guerre mondiale et par une pénible traversée du désert dans les années 30. De là un ouvrage passionnant écrit par un historien qui est à la fois un spécialiste de l'histoire de l'Angleterre et de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale. François Bédarida, qui avait fondé et dirigé l'Institut d'histoire du temps présent, était directeur de recherche au CNRS et secrétaire général du Comité international des sciences historiques.



Le prologue de cet ouvrage commence par les funérailles de Churchill -renversement assez surprenant !-, le samedi 30 janvier 1965, cérémonie à la mesure du personnage, qui appartient autant à l'histoire qu'à la légende. A tel point que beaucoup d'Anglais, avec la disparition du personnage, ressentent la fin d'une époque, assimilent la disparition de Churchill non seulement à une douleur personnelle, mais également à la fin de la Pax Britannica. L'opération Hope Not, nom de code donné aux funérailles nationales de Churchill, est en soi exceptionnelle par son objet : le destinataire est le seul roturier à bénéficier de ce privilège au XXème siècle, après le second Pitt, Nelson, Wellington et Gladstone dans les siècles précédents. Quelques chiffres : 7 000 soldats et 8 000 policiers sur le trajet du cercueil, celui-ci disposé sur l'attelle d'artillerie qui avait servi pour les funérailles de la reine Victoria, tirée par 150 marins de la Royal Navy ; 90 coups de canons, un pour chaque année vivante du défunt ; 110 nations représentées dans la cathédrale Saint-Paul ; la moitié de la population britannique qui suit l'événement à la télévision tout comme 10 % de la population mondiale.

Dans son introduction, François Bédarida définit l'objet de sa biographie. Il s'agit de traiter d'un géant du XXème siècle, être d'exception et de contradictions, dernier aristocrate à avoir dirigé l'Angleterre, et qui n'a connu la gloire que grâce aux cinq années de la Seconde guerre mondiale où il est Premier Ministre, entre 1940 et 1945. La biographie de Bédarida se veut un éclairage du personnage, sans nouveaux documents exploités qui amèneraient des conclusions fracassantes. L'auteur s'inscrit ainsi dans le retour de l'individu, et de la biographie, dans l'historiographie des trente années qui précèdent l'écriture de son livre. Problème principal : Churchill est un personnage qui a déchaîné les passions. A une légende dorée, largement fournie par Churchill lui-même qui a légué ses mémoires à la postérité, s'oppose une légende noire qui ne manquent pas de plumes, y compris celles des révisionnistes. Entre les deux, une histoire critique, démythifiante, mais qui fait la part des choses. Cette biographie souhaite donc présenter le vrai Churchill, dans la sphère publique et privée, le sens à donner à sa vie, la relation entre l'homme, son pays, et son temps.

Neuf chapitres répondent à cette question. Le premier s'intitule « Une jeunesse dorée 1874-1900 ». C'est le 30 novembre 1874 que naît Churchill, descendant d'une illustre lignée remontant à un partisan du roi pendant la guerre civile du XVIIème siècle, et surtout du duc de Malborough, le vainqueur des armées de Louis XIV sous la reine Anne. Churchill naît d'ailleurs à Blenheim, seule demeure aristocratique d'Angleterre ayant droit à l'appellation de « palais » à l'égal des résidences royales. Inutile de dire que Churchill est né dans un milieu très privilégié, mais dans une branche cadette de la famille Malborough, ce qui lui permet plus tard d'entrer à la Chambres des Communes. Son père, Randolph Churchill, est un député conservateur qui prône pour le parti tory l'adhésion des classes populaires urbaines, en lieu et place des ruraux. Personnage fantasque, chancelier de l'Echiquier en 1886 dans le gouvernement de Lord Salisbury, il gâche cependant cette opportunité par une démission feinte finalement acceptée, et meurt criblé de dettes, ravagé par la syphillis, en 1895, sans s'être beaucoup occupé du jeune Winston. La mère de Churchill, Jennie, était la fille d'un grand brasseur d'affaires newyorkais, Leonard Jerome. Très vite, elle vit séparée d'un commun accord avec son mari, accumulant les conquêtes, à tel point que l'on soupçonne le frère de Churchill, né en 1880, de n'être que son demi-frère. Femme mondaine, emblématique de la Belle Epoque, elle disparaît en 1921 en ne s'étant pas plus occupé de Churchill que son époux. Ce dernier souffre toute sa vie de cette absence affective : il passe par des cycles de bonne humeur alternant avec des phases d'abattement, ce qu'il appelle son « black dog ». Après Harrow, Churchill choisit la voie militaire en entrant au prestigieux collège de Sandhurst où il entre non sans mal en 1893. Il est pris dans la cavalerie, et se distingue en histoire et en français. Le 20 février 1895, il devient sous-lieutenant du 4th Queen's Own Hussars, l'année du décès de son père. Tiraillé par des soucis d'argent, il part avec son régiment pour l'Inde, à Bangalore, en 1896. Il en profite pour se cultiver, mais il a déjà reçu son baptême du feu : en novembre 1895, il a pris part à une bataille comme volontaire dans l'armée espagnole alors en lutte contre les insurgés cubains, bientôt soutenu par les Etats- Unis. Il inaugure une carrière de journaliste avec le Daily Graphic pour renflouer ses fonds défaillants. En 1897, il rejoint la Malakand Field Force qui combat une insurrection aux confins de l'Inde et de l'Afghanistan. Correspondant du Daily Telegraph, il est témoin des atrocités qu'engendrent la lutte contre la guérilla. The Story of the Malakand Field Force, livre paru en 1898, est un succès littéraire. En juillet 1898, Churchill arrive à se faire transférer au 21ème Lanciers qui suit l'expédition de Lord Kitchener partie à la reconquête du Soudan. Le 2 septembre, il participe à la bataille d'Ondourman contre les derviches, qu'il relate pour le Morning Post, et où il abat plusieurs adversaires durant la charge du 21ème lanciers ; mais ce sont les canons et les mitrailleuses Maxim de Kitchener qui déciment les derviches, ceux-ci abandonnant 10 000 morts et 25 000 blessés sur le terrain, lesquels seront pour l'essentiel achevés par les détrousseurs de cadavres. Churchill retourne en Inde en mars 1899 et démissionne de l'armée en mai pour se consacrer à la politique. En novembre 1899, il fait paraître The River War sur la guerre au Soudan. Le 31 octobre, il repart comme correspondant de guerre du Morning Post au Natal, où vient d'éclater la guerre contre les Boers. Capturé dans une embuscade le 15 novembre, il est l'auteur d'une évasion rocambolesque dans la nuit du 12 au 13 décembre, dont le récit fait de lui le héros de l'Angleterre alors que le sort des armes est défavorable aux Britanniques. Le 4 juillet 1900, après la victoire britannique, il rentre en Angleterre et publie deux ouvrages sur le conflit.


Vient alors « L'ascension d'un homme d'Etat 1900-1914) » A l'automne 1900, Churchill est élu député conservateur d'Oldham, ville ouvrière du Lancashire. Très loin du milieu d'origine de ses électeurs, il cultive l'héritage paternel du torysme démocratique et s'affiche en homme politique national plutôt qu'en homme de parti. En 1903, il prend ainsi le contre-pied de la proposition conservatrice de retour au protectionnisme économique et prône le libre-échange. Le 31 mai 1904, il rejoint aux Communes les libéraux. Churchill est travaillé par une vision grandiose et romantique de la nation, qui ne tombe pas dans le jingoïsme : la politique intérieure, pour lui, dépend de la puissance extérieure britannique. Churchill entre au gouvernement avec les libéraux en 1905 et ne quitte plus les fonctions gouvernementales pendant 10 ans. Il est d'abord sous-secrétaire d'Etat aux Colonies. A ce titre, il accorde le self-government en 1906 aux Boers vaincus, mais cela au prix de l'asservissement des populations noires ; Churchill partage largement les préjugés raciaux et colonialistes de son milieu et de son temps. Pour les colonies, il est partisan de la mise en valeur et de l'exploitation économique des terres de la Couronne. Il fait une tournée d'inspection de près de 6 mois dans ces territoires, africains notamment. En 1908, il devient chef du Board of Trade, c'est à dire ministre du Commerce et de l'Industrie dans le gouvernement Asquith. Il fait figure d'étoile montante aux côtés de Lloyd Georges, deux figures que tout oppose ou presque. Confronté pour la première fois à la misère sociale, il doit se poser la question de l'intégration des classes inférieures dans une société stable, en préservant l'ordre existant. Churchill déconnecte le libéralisme politique de son alter ego économique et souhaite l'intervention de l'Etat, non pas dans un socialisme avant-coureur, mais pour tuer dans l'oeuf, justement, le socialisme qui monte à travers le Labour Party naissant. Répondre concrètement aux aspirations, aux revendications, donc, sous couvert d'émancipation. Il crée les labour exchanges, sorte d'agences pour l'emploi, et une forme de salaire minimum dite trade boards pour certaines catégories professionnelles. Enfin, il met en place l'assurance chômage en 1911. Il s'oppose aussi violemment à la chambre des Lords, et transfère sa base électorale à Dundee, en Ecosse, ville industrielle en récession. En 1910, Churchill est à la tête du Home Office, le ministère de l'Intérieur. Il réforme l'administration pénitentiaire dans un sens libéral, s'oppose à l'enfermement des débiles mentaux mais se pose la question de leur stérilisation. Il est également un opposant du mouvement des suffragettes et de l'agitation syndicaliste ouvrière -moins par conviction profonde, d'ailleurs, que parce que cela ne relève que la politique intérieure qui ne le passionne guère. En 1911, en revanche, Churchill brise deux grèves des dockers et des cheminots ; lors d'une opération de police dans l'East End, à la suite de la mort de trois policiers, Churchill accourt sur les lieux à peine sorti de son bain et s'expose à l'échange de coups de feu, épisode pittoresque baptisé « la bataille de Sidney Street ». Au printemps 1908, d'un autre côté, Churchill a épousé Clémentine Hozier, fille d'une grande famille écossaise, dont il aura un fils et trois filles survivants (en plus d'une fille morte en bas-âge). Ce mariage, assez heureux malgré les tempêtes, stabilise quelque peu le personnage. Churchill, en jeune ambitieux, cherche alors à accompagner les développements modernes de la société dans la grande tradition whig, une sorte de paternalisme à l'égard des classes populaires inscrit dans le respect de la hiérarchie. La politique sociale conditionne la politique impériale. Cependant, il s'est attiré la haine du camp conservateur qu'il a renié, mais aussi la méfiance des libéraux qu'il a rejoints. Churchill n'est pas un homme de parti, même s'il reste un tory : il navigue au centre, cherche le compromis, d'où son goût pour les gouvernements de coalition. En 1911, à la sortie de la crise d'Agadir, il est promu Premier Lord de l'Amirauté, à la tête du Ministère de la Marine. Tournant dans sa carrière : désormais, Churchill peut mettre en oeuvre ses principes de grandeur dans la politique extérieure. Il était déjà membre depuis 1909 du Comité de Défense de l'Empire, pour lequel il avait rédigé un mémorandum en 1911 qui prévoyait déjà dans ses grandes lignes les débuts de la Grande Guerre sur le plan militaire (invasion de la Belgique par les Allemands, retournement dû à une victoire française, importance du théâtre d'opérations franco-allemand). Fraîchement accueilli par les marins britanniques qui tiennent à leurs prérogatives, Churchill constitue pourtant un état-major en 1912, carence de la Royal Navy d'alors, et améliore le sort des simples matelots. En 1913, il change le mode de propulsion de la flotte : le mazout prend la place du charbon, ce qui donne naissance à l'Anglo-Persian Oil Company pour assurer un ravitaillement pérenne. En 1912, il a crée également la composante aéronavale, le Royal Naval Air Service, car il a pressenti le rôle de l'aviation en devenir dans l'art de la guerre futur. Il surveille de près le réarmement naval allemand, se rendant très impopulaire dans le IIème Reich, mais grâce à lui, la flotte britannique est prête en 1914. Churchill, dans ses actes comme dans ses paroles, reste un soldat avant tout. Sur le problème irlandais, Churchill, qui semble au départ avoir rallié la position fédérale du Home Rule, alors que son père s'était violemment élevé contre cette proposition, a sous-estimé comme les libéraux la volonté de résistance des protestants de l'Ulster. Il envisage peut-être une action armée contre l'Ulster Volunteer Force qui se constitue, mais devant les huées des conservateurs, il recule, d'autant que la guerre arrive bientôt. Après l'ultimatum de l'Autriche-Hongrie à la Serbie, Churchill, pris au dépourvu par l'enchaînement des événements, défend une ligne de fermeté : dans la nuit du 1er au 2 août 1914, il ordonne la mobilisation générale de la flotte, faisant preuve d'un sang-froid que peu de ses collègues manifestent.

Dans « Un temps d'épreuves : des revers de la guerre aux traverses de la paix 1914-1922 », Churchill est d'abord le maître de l'Amirauté britannique. Mais l'opinion britannique est déçue par l'absence de grande bataille navale à caractère décisif, et au contraire atterrée par les revers anglais sur mer du début de la guerre ; la défense d'Anvers menée par Churchill lors de la « course à la mer » échoue et la ville tombe au bout d'une semaine, le 10 octobre 1914. Puis viennent les premiers succès : la bataille des Falklands, et surtout la création par Churchill d'un service de décryptage des codes ennemis, après la naissance du MI5 et du MI6 en 1909 (Secret Service Bureau). Mais arrive alors le désastre des Dardanelles, la grande oeuvre de Churchill, échec qui le hantera toute sa vie. Celui-ci fait partie en effet des « Easterners », c'est à dire les dirigeants britanniques qui prônent une stratégie périphérique, en allant combattre la
Turquie et non en s'enlisant sur le front occidental. Churchill veut se servir de la supériorité navale britannique pour créer un théâtre d'opération secondaire, prendre les Détroits et s'emparer de Constantinople. Ce projet fait suite à une autre réflexion prévoyant une attaque dans la Baltique. En janvier 1915, le projet est validé. Mais Churchill, emporté par sa fougue, néglige de prendre en compte tous les paramètres pour une telle opération, et notamment n'écoute pas certains conseils des officiers britanniques. Le 18 mars 1915, l'escadre anglo-française qui s'avance dans les Détroits subit de lourdes pertes par le fait des mines maritimes, même si elle détruit le gros des batteries turques. On passe alors à une stratégie amphibie : le 25 avril, un corps expéditionnaire débarque dans la presqu'île de Gallipoli, essentiellement composé de troupes ANZAC (Australiennes, Néo-Zélandaises, Canadiennes). Mais l'armée turque tient les hauteurs et une guerre de tranchées s'installe vite, similaire à celle du front occidental. L'échec est total est l'évacuation se déroule le 8 décembre 1915 ; 250 000 hommes ont été perdus, quasiment pour rien. Le 17 mai, déjà, Churchill a été limogé et il démissionne le 12 novembre du poste de chancelier du duché de Lancastre qu'on lui a confié pour le dédommager. Il se jette alors dans une nouvelle passion : la peinture. Mais de novembre 1915 à mai 1916, il part au front en France comme officier du Queen's Own Oxfordshire Hussars. En juillet 1917, Lloyd Georges le rappelle pour le Ministère des Munitions : Churchill devient alors adepte d'une « guerre du matériel ». Il doit faire face aux grèves de l'aristocratie ouvrière et à la montée du socialisme inspiré par la Révolution bolchevique. Il passe beaucoup de temps en France, notamment avec son homologue français, un certain Louis Loucheur. De 1919 à 1921, il dirige le Ministère de la Guerre et le Ministère de l'Air dans le gouvernement de coalition de Lloyd Georges, consécutif à l'implosion du parti libéral ; il fait
preuve de modération dans les conditions imposées à l'Allemagne vaincue. Il organise la démobilisation des soldats britanniques, mais, confronté aux problèmes de la Russie et de l'Irlande, il empêche le modernisation de l'outil de défense anglais, particulièrement dans le domaine aérien. Churchill, en revanche, est un vigoureux partisan de l'intervention britannique en Russie contre les Rouges ; esseulé, il offre alors de soutenir les armées blanches ; son slogan « Kill the Bolchie, Kiss the Hun » reste fameux. Il est alors violemment attaqué par le parti travailliste. Cette posture s'explique par l'antagonisme idéologique très fort entre Churchill et ce que représente à ses yeux les bolcheviks. Sur l'Irlande, Churchill est d'abord partisan de la manière forte et soutient la formation des « Black and Tans » et des « Auxiliaries », ces troupes qui vont répandre la terreur sur l'île d'Eireann. Constatant l'échec de la politique de répression, il se rallie au plan de partition, d'autant plus qu'il entretient de bonnes relations avec Michael Collins, qui tombe plus tard dans la guerre civile entre nationalistes irlandais. De 1921 à 1922, il passe au ministère des Colonies. Il installe le roi Fayçal dans ce qui devient l'Irak et son frère Abdallah en Transjordanie, conseillé par Lawrence d'Arabie. En Palestine, Churchill, s'il adhère à la déclaration Balfour de 1917, ménage la chèvre et le chou sans grand résultat. En revanche, il soutietn Mustapha Kemal, dans lequel il voit un gage de stabilité, contre les Grecs, en dépit de la politique philhéllène de Lloyd George. En Afrique, Churchill prône la ségrégation mais garde à l'esprit la richesse du continent. En octobre 1922, la défaite des Grecs aidés par des troupes britanniques à Chanak et la fronde des conservateurs mettent fin au gouvernement de coalition et donc, aux responsabilités de Churchill. 

Celui-ci entame alors « Un parcours erratique 1922-1939 ». Abattu, Churchill, devantl'implosion du parti libéral, revient progressivement vers le parti conservateur. Lorsque Baldwin triomphe, aux élections de 1924, Churchill, qui a été élu député à Epping, reçoit le poste de l'Echiquier. Il doit faire face aux problèmes engendrés par la Grande Guerre : la crise des industries traditionnelles, la concurrence étrangère, et un chômage structurel qui s'implante dans l'île. En rétablissant la convertibilité de la livre avec l'étalon-or, le 28 avril 1925, Churchill joue le pari du commerce extérieur contre le redressement intérieur. C'est, selon ses propres mots, la plus grosse erreur de sa vie. Face à la grève générale des Trade Unions et des mineurs en 1926, son langage belliqueux n'a pas l'heur de plaire à tous. La question de l'emploi devient centrale dans le jeu politique britannique, et Churchill n'arrive pas à faire reculer le chômage. Battu par les travaillistes en 1929, les conservateurs, et Churchill, sont relégués au second plan. Pire encore : celui-ci rate la succession de Baldwin à la tête du parti conservateur, face à Neville Chamberlain. Il tente d'instrumentaliser sa farouche opposition à l'octroi du statut de dominion à l'Inde britannique pour gagner la partie ; mais il n'est pas écouté, et retombe dans l'oubli, la pire période étant celle de 1935-1936 où sa « traversée du désert » (1929-1939) atteint des sommets. En janvier 1936, le roi Georges V meurt ; son fils, Edouard VIII, montre sur le trône, mais se pose le problème de sa relation avec l'Américaine Wallis Simpson, deux fois divorcée. Les conservateurs imposent le choix entre le mariage et la couronne : Churchill, lui, soutient le roi. L'abdication d'Edouard le 10 décembre consacre l'échec de Churchill. Homme d'exception, Churchill, comme le pensent certains contemporains, n'est décidément pas un homme des temps de paix. Il écrit alors beaucoup, une histoire de son ancêtre Malborough, notamment, entre 1929 et 1938. Initié à la méthode historique, il a un
profond respect pour les professeurs d'université : il dicte, effectue un grand travail de documentation, et se charge de la relecture et de l'assemblage final, aidé par ses collaborateurs Maurice Ashley, John Wheldon et Bill Deakin. Dans son discours, l'histoire narrative prime, de même que l'hégémonie du politique et du militaire, conception déjà dépassée, à ce moment-là, de l'histoire. S'il n'est pas déterministe, Churchill ne croit pas que l'histoire puisse servir à tirer des leçons du passé ; il est fortement marqué par une vision binaire, le bien contre le mal, la liberté contre la tyrannie, dans la pure tradition whig de l'histoire. Au printemps 1924, il s'est installé avec sa famille dans le manoir de Chartwell, où il rédige l'essentiel de ses ouvrages. Il reçoit, il se découvre un nouveau hobby : la maçonnerie, il entretient son jardin et il peint, surtout (ses toiles se vendent aujourd'hui entre 100 et 150 000 livres chez Sotheby's). Il voyage beaucoup, en France, aux Etats-Unis, et s'attache Frederick Lindemann, qui tient la chaire de physique à l'université d'Oxford, et Brendan Backen, propriétaire du Financial News et du Financial Times. Cela compense les déboires de famille : les moments de tension avec sa femme Clémentine, le destin heurté de son fils, Randolph, et le parcours erratique de ses filles Diana et Sarah, la première finissant par se suicider en 1963. En 1933, Churchill a pris conscience du danger que constitue l'arrivée d'Hitler au pouvoir : il y voit surtout une résurgence de l'Allemagne nationaliste et revancharde, à contrer par l'alliance avec la France. Sur l'homme, bien qu'il ne se fasse aucune illusion sur le personnage et ses méthodes, l'accablant de philippiques, il demeure parfois fasciné par sa puissance : 
« Hitler, monstre ou héros ? Ce sera à l'histoire de se prononcer. » dit-il en 1937. Il prône surtout une politique de réarmement ; au ministère de l'Air, il conserve des relations qui lui permettent d'argumenter, chiffres à l'appui, sur l'urgence d'une réorganisation de la défense aérienne. C'est chose faite à partir de 1935, mais les avertissements de Churchill, largement déconsidéré depuis plusieurs années, n'y sont pas forcément pour grand chose. Cela ne l'empêche pas de se ranger plutôt dans le camp de l'appeasement, comme le montre trois crises : quand l'Italie attaque l'Ethiopie, Churchill ne prend pas partie pour les sanctions à la SDN, et d'ailleurs il couvre d'éloges depuis plusieurs années Mussolini. Surtout parce qu'il espère le détacher de l'Allemagne et l'intégrer dans une alliance avec la France et le Royaume-Uni. Lorsque l'Allemagne réoccupe la Rhénanie en mars 1936, il accepte le fait accompli. Enfin, lors du déclenchement de la guerre civile espagnole, ses sympathies vont plutôt au camp franquiste ; il faudra attendre 1938 pour qu'il rejoigne le soutien aux républicains, tout comme il subordonne alors l'intérêt national à la collaboration éventuelle avec l'URSS. Il dénonce vigoureusement la politique munichoise de Chamberlain, arrivé aux affaires en juillet 1937, mais qui n'a pas grande expérience en politique étrangère. En mars 1939, lorsque les Allemands occupent la Tchécoslovaquie, Churchill voit sa position confortée : il bénéficie à la fois de la conjoncture, qui lui donne raison, mais aussi de son absence prolongée des affaires, qui l'exonère de toute responsabilité.

Et voilà Churchill de retour à « L'Amirauté 1939-1940 ». Chamberlain l'appelle à ce poste dès le 3 septembre, jour de la déclaration de guerre à l'Allemagne. Churchill impose alors un esprit offensif, lassé qu'il est par la « Phoney War ». La guerre sur mer commence d'ailleurs mal, avec la perte du porte-avions Courageous et surtout du cuirassé Royal Oak à Scapa Flow, tous deux torpillés par des U-Boote allemands. Churchill caresse à ce moment-là plusieurs projets assez originaux : il reprend son idée de 1914 d'une opération amphibie dans la Baltique ; il envisage une opération en Suède pour couper la route du fer à destination de l'Allemagne ; enfin, il veut lancer des mines flottantes sur les principaux cours d'eau allemands tout en minant également les approches des pays scandinaves. Plus généralement, il s'accroche à des conceptions dépassées, défendant encore la primauté des navires de surface, tels les dreadnoughts, et sous-estime l'importance de l'aviation ; plus grave, il néglige comme beaucoup de ses collègues la menace sous-marine, qu'il juge maîtrisée. Après l'invasion de la Finlande par l'URSS, le 30 novembre 1939, Churchill, contrairement à ses alliés français qui envisagent de bombarder l'Union Soviétique, garde la tête froide et développe alors l'idée d'un débarquement en Norvège. Les hésitations diplomatiques et militaires retardent le projet, si bien que Churchill est complètement surpris par l'annonce de l'invasion allemande de la Norvège, le 9 avril 1940. Si la Royal Navy parvient dans un premier temps à décimer la Kriegsmarine au large des fjords norvégiens, la supériorité de la Luftwaffe, ajoutée à des atermoiements stratégiques et à un manque de moyens, condamne les débarquements anglo-français. Le 28 avril, les troupes alliées quittent la Norvège talonnées par les troupes de montagne allemandes. Paradoxalement, c'est Chamberlain qui va tomber devant le fiasco norvégien, alors que c'est Churchill qui a construit et finalement appliqué le projet. Ce dernier s'impose face à l'autre prétendant au poste de Premier Ministre, Lord Halifax : nous sommes le 10 mai 1940, jour de l'invasion de la Belgique, des Pays-Bas et de la France par l'armée allemande. A 18h15, Churchill devient enfin Premier Ministre d'Angleterre. Prenant la tête d'un gouvernement de coalition, appréhendé par les conservateurs, il prononce le 13 mai son fameux discours : « Je n'ai à vous offrir que de la sueur, du sang, des larmes et la victoire. » .

C'est alors pour lui « L'heure la plus belle 1940-1941 ». Churchill doit faire face à la défection française : le 15 mai, il est réveillé par le président du Conseil français, Paul Reynaud, qui, affolé, lui déclare : « Nous avons perdu la bataille. ». Il faut alors garder les escadrilles de chasse en Angleterre pour pallier à une éventuelle reddition française ; à Dunkerque, Churchill donne des ordres pour sauver le plus de Français possible, conscient de l'effet dramatique du rembarquement sur l'opinion hexagonale. Les 130 000 soldats français évacués sont de peu de poids face à l'armistice demandé par Pétain et obtenu, et surtout face à l'attaque de Mers-el-Kébir le 3 juillet où Churchill accepte la mise à mort de marins français pour prix du désarmement de la flotte d'Afrique du Nord française. Churchill doit aussi lutter contre un courant inclinant à la paix, groupé autour de Lloyd George ; il impose la résistance à outrance et le 18 juin, le jour où De Gaulle lance son vibrant appel, il annonce que la bataille d'Angleterre est sur le point de commencer. Bénéficiant de l'unanimité autour de sa personne en temps de guerre, dans le gouvernement et dans la population, il neutralise le duc de Windsor, pronazi, pion éventuel des Allemands. En octobre 1940, il consolide sa position en prenant la tête du Parti Conservateur. Insufflant la résistance et l'esprit combattif à ses compatriotes par ses discours et ses virées sur le terrain, il laisse une plus grande marge de manoeuvre que pendant la Grande Guerre aux militaires. Véritable warlord de l'Angleterre en guerre, il se sert du cinéma pour galvaniser, aussi, les Britanniques. La bataille d'Angleterre est finalement remportée par la RAF, qui bénéficie de certains atouts sur la Luftwaffe (radars, avantage de la situation défensive) mais profite aussi des erreurs de l'adversaire (arrêt des bombardements sur les terrains d'aviation et les usines aéronautiques en faveur du Blitz, qui n'arrive pas à casser le moral de la population anglaise comme escompté). La bataille d'Angleterre sauve le pays, alors bien en peine pourtant de contre-attaquer ; c'est cependant la première défaite d'Hitler, et Churchill ne se fait pas faute d'exploiter à la démesure un affrontement somme toute limité. Le Blitz dure d'ailleurs jusqu'en mai 1941. Churchill ne pense alors qu'à amener les Etats-Unis dans le conflit. D'autant plus que la bataille de l'Atlantique a commencé dès l'automne 1940 : face au chef de la Kriegsmarine, l'amiral Raeder, qui comme Churchill reste partisan des navires de surface, l'amiral Dönitz, lui, met au point la tactique des « meutes » sous-marines et la guerre à outrance par les U-Boote. Obsédé par la grandeur impériale et l'histoire britannique, Churchill maintient la flotte en Méditerranée au lieu de la replier sur Gibraltar et au-delà : s'il obtient ainsi la neutralisation de la flotte italienne et la déroute de l'armée du Duce en Cyrénaïque, il ne peut empêcher la chute des Balkans aux mains de l'Axe et le débarquement de l'Afrikakorps de Rommel. C'est bien lui, en revanche, qui est à l'origine d'Ultra, le grand service de décodage du chiffre allemand, dans la tradition de la Grande Guerre. Les codes saisis de la machine Enigma permettent ainsi de lire successivement les ordres de la Luftwaffe, de la Kriegsmarine en 1941 puis de la Wehrmacht l'année suivante. Le système Ultra joue surtout un rôle crucial dans la bataille de l'Atlantique ; en revanche, il est faux de dire que Churchill savait à l'avance que la Luftwaffe allait raser la ville de Coventry, en novembre 1940, et qu'il était au courant de l'attaque japonaise contre Pearl Harbour en décembre 1941. Dans la guerre du renseignement, Churchill est aussi l'inspirateur du Special Operations Executive (SOE), auquel il donne l'ordre « d'embraser toute l'Europe » : c'est la concrétisation de sa vision d'une guerre irrégulière, de déstabilisation de l'ennemi de l'intérieur.

Vient enfin le temps de la « Grande Alliance 1941-1945 ». Churchill est au centre de cette Grande Alliance, terme qu'il a lui-même choisi d'après l'épisode similaire au temps de Malborough, après l'entrée en guerre de l'URSS le 22 juin 1941 et des Etats-Unis le 7 décembre suivant. Churchill, malgré le pacte germano-soviétique, a toujours pensé que les deux puissances en viendraient à l'affrontement. Il offre donc une main tendue à l'URSS, malgré son lourd passé d'anticommuniste virulent. Mais l'alliance anglo-soviétique pose des problèmes : d'abord, la question lancinante du second front, que les Britanniques sont bien incapables d'établir en 1941-1942, et à partir de 1943, la question polonaise, après la découverte de Katyn et la mort du général polonais Sikorski dans un accident d'avion. Avec les Etats-Unis, Churchill croit dans ce qu'il appelle la « special relationship ». Mariage plus que de raison, cependant, de la part des Américains. La signature de la charte de l'Atlantique, en août 1941, montrait déjà qu'à côté de l'idéalisme rooseveltien, dans la tradition des 14 points de Wilson, Churchill insufflait une dose de réalisme, ou supposé tel. C'est lui qui définit l'Occident, foyer de la culture et de la démocratie amené à lutter contre la tyrannie, promis à un bel avenir. Pour Churchill, l'axe de ces quatre années de guerre est bien l'axe anglo-américain. Si au départ la puissance militaire britannique est supérieure, la formidable machine de guerre américaine inverse le rapport de forces dès 1943. Churchill sait bien aussi que l'alliance avec l'URSS, où l'Allemagne s'use de plus en plus, est indispensable, sans perdre de vue la menace que constitue, selon lui, le communisme soviétique. Dans les grandes conférences interalliées, Américains et Britanniques vont pourtant vite s'opposer sur la conduite de la guerre. Si tout le monde est d'accord pour décréter que la priorité revient à l'écrasement de l'Allemagne (Germany First), les Américains, en bons élèves de Napoléon, veulent aller au plus court en débarquant en France pour atteindre le coeur de l'ennemi, l'Allemagne elle-même. Churchill, lui plaide comme à son habitude pour les opérations périphériques, en premier lieu contre le maillon faible de l'Axe : l'Italie. D'où le spectre de cette opération Jupiter, farfelue, d'un débarquement en Norvège, ou les démarches pour inciter la Turquie neutre à rejoindre le camp allié, auquel on peut lier un éphémère plan de conquête du Dodécannèse. Churchill croit aussi à un effondrement interne possible de l'Allemagne, d'où son insistance sur les théâtres méditerranéens et moyen-orientaux. A la conférence de Casablanca, en janvier 1943, il obtient le débarquement en Sicile pour juillet, continuation de la stratégie périphérique ; depuis l'année précédente, par ailleurs, le Bomber Command écrase les villes allemandes sous les bombes, avec aussi peu de résultats que la Luftwaffe durant le Blitz : le moral des Allemands ne flanche pas. Si Churchill reste si réticent face au projet de débarquement en France, c'est aussi parce
qu'il est pétri de la grandeur impériale britannique, privilégiant le Mare Nostrum à la victoire décisive seule. En outre, il préfèrerait attendre que l'Allemagne soit véritablement saignée à blanc pour lancer une opération qu'il craint coûteuse en hommes (c'est le souvenir des hécatombes de la Grande Guerre), opinion partagée par les Américains, mais c'est également qu'il a une piètre opinion de l'armée britannique, qui a connu toute une série de revers en 1942 face aux Allemands et aux Japonais avant la grande victoire d'El-Alamein. Avec De Gaulle, les relations sont compliquées : si Churchill a propulsé le général à la tête de la France Libre, ils ne s'en sont pas moins violemment heurtés, notamment au Moyen-Orient, lors de la prise de Saint-Pierre-et-Miquelon en décembre 1941, et à la veille du débarquement en Normandie. Sur le plan intérieur, Churchill conserve la collaboration du parti travailliste, exige la mobilisation totale de l'économie et des ressources humaines britanniques, au prix d'un sévère rationnement. Sur le plan politique, il doit faire face à trois moments de contestation : en mai 1941, après la perte de la Grèce et la chute de la Crète ; en janvier 1942, lorsque les Japonais déferlent sur le Pacifique ; et à la mi-1942, lorsque sur tous les fronts les nouvelles sont mauvaises (Afrikakorps aux portes de l'Egypte notamment). Mais après El-Alamein, il ne sera plus jamais inquiété. En revanche, il s'oppose au rapport Beveridge du 1er décembre 1942, qui prône le Welfare State pour le système de protection sociale britannique. Il tente de contre-attaquer en réformant l'enseignement, en 1944, mais sa « réforme » pérennise plutôt l'ancien système victorien et les inégalités existantes. A la conférence de Téhéran, en décembre 1943, Churchill est bien obligé d'accepter aussi l'évolution des rapports de force : c'est la première rencontre entre les 3 « Grands », mais c'est surtout le choix de la stratégie américaine pour un débarquement en France en 1944, et le début des sphères d'influence que chacun tente d'établir. Le piétinement des Alliés en Italie enterre définitivement la stratégie périphérique de Churchill. Rome est libérée seulement le 5 juin, veille du débarquement en Normandie. Churchill doute jusqu'au bout du succès de l'opération : d'un côté, la supériorité aérienne et navale, une logistique titanesque ; de l'autre, le mur de l'Atlantique, l'excellence supposée de l'armée allemande, contre lesquels Churchill appuient la création des ports artificiels dits Mulberries, et surtout les chars « Funnies », ces engins blindés spécifiquement modifiés pour écraser les casemates et autres retranchements du mur de l'Atlantique, et qui épargneront bien des pertes aux Britanniques sur Gold, Juno et Sword le jour du D-Day. La réussite du débarquement n'empêche pas Churchill de revenir à sa stratégie périphérique : il arrache le maintien du débarquement en Provence, réalisé le 15 août. Mais déjà, à ce moment-là, Churchill doit affronter une crise grave : le lancement des premières armes V sur l'Angleterre. Le 13 juin, le premier V-1 frappe le sol britannique. A partir de septembre, ce sont les V-2 qui
rejoignent leurs petits frères dans le matraquage allemand. Jusqu'en mars 1945, ce sont 9 000 V-1 et 1 200 V-2 qui sont expédiés sur l'Angleterre, tuant près de 9 000 personnes, en blessant 25 000, et réalisant la moitié des destructions du Blitz. Le coup est dur pour le moral de la population. En octobre 1944, à Moscou, Churchill entérine un partage des zones d'influence, dans la plus pure ligne de la realpolitik, mais sans trouver de solution à la question polonaise. A la mi-décembre, lorsque les communistes grecs de l'ELAS, alliés de la Grande Alliance, tentent de prendre le pouvoir -vision ici un peu datée, cf les travaux de Mark Mazower-, Churchill expédie des troupes britanniques depuis l'Italie pour rétablir l'ordre et maintenir sur son trône le souverain. A Yalta, en février 1945, le rapport de forces est écrasant en faveur des Soviétiques, alors que les Anglo-saxons piétinent sur le front de l'ouest et ont mal préparé la réunion. Celle-ci ne fait qu'entériner la domination soviétique, alors que Churchill réalise que le troisième Grand, qu'il représente, ne l'est déjà plus. Toutefois, Churchill n'a pas été plus malin que Roosevelt, qu'il déclare idéaliste à souhait face à l'ogre soviétique dans ses mémoires écrits pendant la guerre froide. L'impératif de terminer la guerre exigeait le maintien de la Grande Alliance. Après la victoire, en mai 1945, Churchill ne voit pas venir l'orage : il a négligé le front intérieur, les Anglais aspirent à la reconstruction, et le camp conservateur est battu aux élections de juillet.


C'est alors le « Soleil couchant 1945-1965 » de Churchill. Battu sur le plan politique, attristé par les déboires familiaux, le personnage est hanté par la prise de conscience du déclin de l'Empire britannique, que la guerre laisse exsangue. Il ne s'intéresse pas à la politique intérieure, ne se fait pas le héraut de l'opposition, ne rejoint pas les jeunes conservateurs : il défend en revanche coûte-que-coûte le rattachement de l'Inde à l'Empire jusqu'à l'indépendance de 1947. Il se met alors à écrire, notamment ses mémoires de guerre, qui connaissent un succès éclatant. Il conserve aussi le statut d'homme mondial, ce que confirme le discours à l'université perdue de Fulton, dans le Missouri, où sa formule du « rideau de fer » fait le tour du monde en 1946. Le terme n'est pas nouveau : employé par une délégation travailliste partie en URSS dans les années 20, utilisé par Churchill pendant la guerre dans des échanges avec Truman, il l'avait aussi été... par Goebbels, dans un article de Das Reich du 24 février 1945. Sur l'Europe, Churchill avait adhéré au plan Briand, et milite pour des Etats-Unis d'Europe dans l'après-guerre ; mais des Etats-Unis d'Europe où les Britanniques sont en retrait. A Zurich, il appelle de ses voeux la réconciliation franco-allemande ; en mai 1948, il préside le congrès de La Haye. Sa théorie des trois cercles (Royaume-Uni et son Empire, le monde anglophone, l'Europe Unie, les Anglais faisant partie des trois) montre cependant qu'il compte d'abord sur les deux premiers pour l'avenir de son pays. Europe atlantique, donc, contre l'Europe « carolingienne » de Schuman et Adenauer. La victoire des conservateurs en octobre 1951 le ramène au poste de Premier Ministre : cette fois, il choisit l'accommodement avec la politique du Welfare State, dénoncée plus tard par Thatcher. Il assiste au couronnement
d'Elizabeth II en juin 1953. En revanche, il échoue dans la relation spéciale avec les Etats- Unis, aussi bien sous Truman qu'avec Eisenhower. Le Royaume-Uni dispose de la bombe atomique en 1952 ; en 1953, avec la mort de Staline, Churchill rêve d'une rencontre Est-Ouest  pour désamorcer les tensions. Il ne peut s'opposer à la vague de la décolonisation, et le projet de rencontre avec les Soviétiques disparaît. Sur le canal de Suez, il croit en fait l'Etat hébreu, selon lui pôle de stabilité et de présence occidentale dans la région. Churchill est un sioniste convaincu, partisan de la déclaration Balfour, et qui milite pour la création d'un Etat juif dès la Seconde guerre mondiale et les premières rumeurs d'atrocités commises par les Allemands. Confronté aux extrémistes juifs du groupe Stern et de l'Irgoun, il en vient à donner la Palestine à l'ONU, acceptant de facto la partition entre Juifs et Arabes. Churchill, finalement, démissionne le 5 avril 1955. Il voyage, il peint, mais il s'ennuie ;sur le plan politique, il arrête sa carrière de député en 1963 sur l'insistance pressante de son épouse. Sa santé se dégrade : victime d'un hémorragie cérébrale en 1953, il a une nouvelle attaque en 1956. Dans la nuit du 9 au 10 janvier 1965, une dernière salve le conduit à la mort, le 24 janvier, à 8h, à la même heure et au même jour que son père 70 ans auparavant. 


François Bédarida revient dans son dernier chapitre sur « La parole, la croyance et la grâce. ». Churchill a été un homme du verbe : non sans difficulté, il a maîtrisé l'art oratoire, notamment grâce à une excellente connaissance de la langue et à une mémoire phénoménale. Cette maîtrise est liée de près à son engagement en politique. Ses formules célèbres, qui ont l'air d'être improvisées sur le moment, sont en fait le fruit d'une longue gestation. Churchill a été élevé dans la bonne tradition anglicane, mais demeure fondamentalement a-religieux, agnostique à la fin sa vie : la religion pour lui, est avant tout un phénomène social et culturel. Elle ne le sert que parce qu'elle représente, en ce XXème siècle où l'Empire décline, un instrument de régulation sociale, mais aussi l'un des piliers du royaume et de la domination britannique. En 1940 et encore en 1943, il n'hésite pas à brandir le combat de la civilisation chrétienne contre le paganisme nazi. Mais la vraie religion de Churchill, c'est la nation, c'est l'empire, dans sa perspective de Victorien. Il s'élève jusqu'à sa mort contre l'idée de déclin. Il croit à la science et au progrès, et cet optimisme nourrit chez lui une grande curiosité. Enfin, sa passion pour l'histoire est nourrie de ce progrès : le meilleure exemple étant l'histoire anglaise elle-même qu'il a si souvent, à sa manière, raconté. Est-il un leader charismatique selon la classification de Max Weber ? Churchill réunit les trois critères : une situation de crise, une communion avec le peuple et un processus de communication et de ritualisation accepté. Mais bien plus, Churchill concentre les trois formes de légitimité du chef : traditionnelle, par son origine aristocratique ; légale, par son accession au pouvoir selon la voie démocratique et constitutionnelle ; et charismatique, qui a été le don de sa personnalité et de son action. Voilà pourquoi Churchill balance entre charisme et raison dans l'exercice du pouvoir, si l'on suit Max Weber : grande originalité que ce leadership trinitaire.

Dans sa conclusion, Bédarida dégage quatre champs intéressants pour l'historien dans l'étude de Churchill et dans son historiographie. Le premier est la rencontre entre le personnage et son destin, à l'âge mûr, au bout d'une carrière somme toute très heurtée. Le deuxième est la capacité de Churchill, patricien qui a été le leader le plus populaire de son pays, à allier sans hésiter les convictions au pragmatisme. Aristocrate issu d'un milieu aisé, il n'a que fort peu rencontré les Britanniques du quotidien, n'ayant pris le métro qu'une fois dans sa vie : alliant la tradition de l'histoire whig au torysme démocratique de son père, Churchill allie une conception hiérarchique de la société à une forme de paternalisme, où les « born to rule » dirigent les destinées du pays. Le troisième champ est l'énergie et la volonté infatigable du personnage : une existence d'action et de combat motivée par l'ambition, le goût de paraître, l'aspiration à une grande gloire. Le dernier champ, enfin, c'est de voir Churchill comme un victorien immergé dans le XXème siècle et sa modernité. Nostalgique de la Belle Epoque, fidèle au passé, à l'héritage, Churchill ne veut pas démériter face aux grandes figures de l'époque victorienne. Mais ce sont bien les cinq années de guerre qui ont fait le personnage, antinomique pourtant, en tant que patricien, nationaliste et romantique rallié à la démocratie, qui a sauvé l'Angleterre par sa volonté, figure d'exception s'élevant à l'exception du moment historique de 1940.

L'objectif défini en introduction est bien rempli : F. Bédarida éclaire, avec cette biographie, le personnage de Churchill, dans toutes ses facettes.


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