samedi 7 février 2015

Saraya al Khorasani : les brigades du Khorassan en Irak

L'effondrement rapide d'une partie des divisions régulières de l'armée irakienne, en juin 2014, dans les provinces de Ninive, Kirkouk, Salahaddine et Anbar en particulier, a provoqué une forte mobilisation parmi les chiites irakiens, au nom de la défense de la patrie et des sanctuaires chiites1. Saraya al Khorasani (« Les brigades du Khorassan ») fait partie de ce vaste ensemble de milices chiites apparues en Irak depuis 6 mois, mais en réalité, ce groupe pourrait avoir une histoire plus ancienne.

En effet, en octobre 2013, Philip Smyth décrit Sariyya al-Tali’a al-Khurasani, une milice chiite irakienne apparue en septembre/octobre sur Facebook et qui veut défendre le sanctuaire syrien de Zaynab (argument classique pour masquer l'intervention en Syrie2), tout en relayant le discours iranien. En plus d'évoquer régulièrement Khamenei, le groupe a la particularité de poster de nombreuses photos de ses combattants à côté du drapeau de l'organisation. L'emblème du groupe reprend celui des Pasdarans iraniens. Le commandant du groupe est Ali al-Yasiri, que l'on voit sur certaines photos en compagnie de Sayyid Muhammed Jawad al-Madrasi, un clerc chiite. Equipé d'armes légères, l'unité opère à Damas et dans ses environs ; un signe distinctif est que ses hommes portent souvent des tenues de camouflage désertique inspirées des modèles américains3. Il semble bien que ce groupe engagé en Syrie, dont on ne sait pas s'il a été comme d'autres alimenté par des milices préexistantes en Irak, ait été pour bonne partie redéployé en Irak devant la poussée de l'Etat Islamique en juin 2014. Les brigades du Khorassan, de fait, ont comme d'autres milices chiites reçu un financement du gouvernement irakien pour mieux les intégrer à l'appareil de sécurité régulier4.

 

Saraya al-Khorasani dispose de son propre site Internet5 et d'une page Facebook6. La brigade Khorasani ouvre une chaîne Youtube un mois à peine après la chute de Mossoul, en juillet 20147. Les premières vidéos, courtes, sont des compilations de photos montrant les miliciens autour de Humvees, autres véhicules ou drapeaux, ou des vidéos du même type8. La première vidéo un peu plus longue, le 16 juillet, montre le groupe au combat contre l'Etat Islamique9. Trois jours plus tard, une autre vidéo montre le démantèlement d'un IED de l'EI. Une vidéo du 21 juillet montre des miliciens embrasser le Coran, dans la tradition chiite, avant de monter en ligne. Des Humvee armés de DShK en 12,7 mm ouvrent le feu10. Une vidéo du 24 juillet revient encore sur le désamorçage d'IED laissés par l'EI11. Dans une autre du 26 juillet, les miliciens combattent avec un char M1 Abrams de l'armée irakienne12.


La page d'accueil du site de la brigade.

La page Facebook du groupe.



Une des premières vidéos du groupe. Les visages sont floutés, on reconnaît un Humvee camouflé.

Premières scènes de combat contre l'EI, deux Humvee sont en tête.

Scène devenue classique dans les vidéos de milices chiites : déminage d'IED posés par l'EI.

Le Humvee sombre avec mitrailleuse de 12,7 mm apparaît souvent dans les vidéos de la brigade.

Un milicien embrasse le Coran avant de monter au combat.

Toujours le déminage des IED.


Une vidéo du 4 août, où l'on distingue à nouveau un char M1, nous indique que la milice combat devant Samarra, célèbre pour ses sanctuaires chiites, visés par un attentat d'al-Qaïda en Irak en 200613. On y voit les miliciens employer un mortier léger (50 mm?) et le même Humvee à camouflage sombre avec DShK de 12,7 mm. Un pick-up adverse semble avoir été détruit. La brigade a un chanteur officiel, Ali Mozhan14. Le 5 août, une vidéo montre un convoi de la brigade montant vers le front d'Amerli, localité encerclée par l'EI. Le convoi comprend un Humvee à couleur sombre et un affût ZU-23 tracté15. Le 9 août apparaît la première vidéo de cortège funéraire pour un « martyr » tué au combat16. Le 14 août, une nouvelle vidéo montre des combats dans le secteur de Tuz Khormato; on y voit notamment une batterie de mortiers de la milice (avec un tube de 82 mm)17. Deux jours plus tard, on distingue dans une autre vidéo un premier technical armé d'une Douchka en 12,7 mm18. Le technical est bientôt rejoint par le Humvee couleur sombre équipé de la même mitrailleuse. Les miliciens célèbrent la journée de Qods19, où l'encadrement militaire et religieux est bien représenté20. On reconnaît d'ailleurs le chef de la milice en Syrie, Ali Yasiri. Les « martyrs » sont à l'honneur dans une vidéo du 19 août. A la fin du mois, la brigade est toujours en ligne pour tenter de dégager Amerli. Dans une vidéo du 23, on remarque un combattant armé du Sayad 2, la copie iranienne du fusil anti-sniping de 12,7 mm H.S. 50 de Steyr21. Une vidéo du 28 août montre une batterie de mortiers légers en action, ainsi qu'une mitrailleuse de 12,7 mm tirant depuis le sommet d'un Humvee22. Ce même jour, une imposante colonne de miliciens, avec le Humvee sombre et la pièce tractée de 23 mm, se prépare à entrer dans Amerli23. Le commandant des unités déployées à Tuz Khormatu, Juwad al-Husnawi, prétend disposer de 800 combattants. Les milicens chiites se querellent avec les Kurdes dans le village de Salam : un chiite est tué, et les miliciens prennent 6 peshmergas en otage, en représailles24.




Mortier léger en action.

Toujours le Humvee sombre avec sa Douchka.

Un pick-up de l'EI détruit.

Devant Samarra, un Abrams épaule les miliciens.

Convoi de la brigade avec un canon bitube ZU-23 tracté.

Dans le même convoi, le Humvee aux couleurs sombres.

Convoi funéraire.

Une batterie de mortiers en action.

Le Humvee aux côtés d'un technical armé de la même mitrailleuse lourde.

Le technical seul.

Ali Yasiri, le secrétaire général de la brigade.

Au centre, Yasiri.

Grand déploiement d'étendards pour la journée de Qods.

Un des "martyrs" de l'unité.

Autre "martyr" du groupe.

On distingue en bas un tireur avec l'extrémité du fusil anti-sniping lourd Sayad-2.

Au sommet d'un Humvee avec mitrailleuse lourde de 12,7 mm.

Un convoi de la brigade prêt à entrer dans Amerli.

On retrouve le Humvee sombre et de nombreux technicals.

Batterie de mortiers légers en action.


Après la libération d'Amerli, montrée de manière assez floue, les miliciens filment les slogans de l'EI écrits sur des panneaux25. Les combats se poursuivent dans une localité26. Des vidéos datées du 10 septembre montrent encore la bataille pour Amerli, avec tir de mortier de 120 et emploi d'un canon sans recul.27 . Dans une autre vidéo des opérations contre l'EI, on observe encore des mortiers de 8228. Le 12 septembre, on voit un premier corps adverse dans une vidéo, que les miliciens bourrent de coups de pied29. Une autre vidéo du même jour rend hommage à un « martyr » de la brigade30.




Combat dans un village près d'Amerli.

Mortier lourd de 120.

Canon sans recul en action.

Mortier moyen de 82 mm.

Aux abords d'Amerli : les inscriptions de l'EI.

"Martyr" de la brigade.

Le premier corps adverse filmé par les miliciens.



Le 10 octobre, une vidéo de combats31 montre une jeep équipée d'un canon sans recul de 106, un mortier de 120 et un char de l'armée irakienne en appui des miliciens. Bizarrement, les visages des combattants de la brigade sont en partie floutés, ce qui est plutôt rare, tout comme les cadavres ennemis. Le 19 octobre a lieu une cérémonie funéraire pour un « martyr » de la brigade32.


Mortier de 120 et char de l'armée irakienne. Bizarrement les visages sont encore floutés.

Jeep avec canon sans recul de 106.

Un autre "martyr" de la brigade.


Le 29 novembre, une vidéo présente l'assaut du village de Jalula, dans la province de Diyala33. Le village est frappé par un mortier de 120 mm et pour la première fois pour cette milice, par une jeep équipée d'un LRM type 63. Les miliciens s'approchent ensuite et s'ensuit un échange de coups de feu pendant lequel les chiites ont au moins un blessé. La brigade entre ensuite dans la localité, où flotte le drapeau de l'EI, bientôt mis à bas. Un grand nombre de miliciens sont armés de RPG-7. La caméra s'attarde enfin sur plusieurs corps de combattants de l'EI. Les tensions restent vives à Jalula entre les miliciens chiites et les Kurdes qui ont également participé à la libération du secteur34.




Le drapeau de l'EI dans Jalula, avant qu'il ne soit mis à terre.

Mortier en action contre Jalula.

Un véhicule Safir iranien avec LRM Type 63 tire à l'horizontale.

Un technical ; sur la portière, l'emblème de la brigade.

Tir de RPG-7.

Un blessé est rapatrié à l'arrière.

Tireur RPG-7 dans Jalula.

2 autres tireurs RPG-7.

Cadavre de combattant de l'EI.

Les miliciens se préparent avant l'assaut sur Jalula.


Le 6 décembre, une vidéo revient sur la victoire de Jalula35. Bombardée à coups de roquettes, Jalula est également visée par deux appareils de l'aviation irakienne. Plusieurs dizaines de miliciens sont engagés. On peut voir plusieurs véhicules de l'EI détruits dans les rues de la ville. Le 10 décembre, dans une vidéo de propagande, l'insistance est de mise sur le portrait de Khomeini à bord des pick-up ; à nouveau on voit des miliciens embrasser le Coran avant de monter en ligne36. Dans une vidéo du 18 décembre, on peut voir un hélicoptère Mi-17 de l'armée irakienne. Il y a aussi un gros plan sur l'écusson de manche de la brigade37. Le drapeau est également mis en avant. Une vidéo du 28 décembre met en avant un des chefs de l'unité38.



Tireur RPG-7.

Technical de l'EI détruit.

Deux appareils censés être vus au-dessus de Jalula. En réalité, ce sont 2 F-4E iraniens en appui rapproché à Sa'adiya (merci à Tomcat).

Les miliciens embrassent le Coran avant de monter au feu.

Khameinei sur un pick-up.

L'emblème de manche de la brigade sur un des responsables.

Le drapeau de la brigade.

Un Mi-17 de l'armée irakienne en vol.

Poster à la gloire d'une figure importante du groupe.


Le 11 janvier 2015, une vidéo est mise en ligne sur une opération dans le village d'Aziz39. On reconnaît Ali al-Yasiri, le chef de la brigade. Pour cette opération, en plus de mortiers légers et des traditionnels Humvee, la brigade semble avoir reçu le renfort de véhicules blindés de l'armée irakienne. Outre la traditionnelle scène de déminage, on remarque que de nombreux miliciens portent des armes américaines (M-16, etc). Le 28 janvier, une nouvelle vidéo40 montre l'interview d'Ali Yasiri, qui semble cette fois être rétabli (les béquilles ont disparu). Une autre vidéo41 du 30 janvier continue de montrer les combats pour Aziz, manifestement à la fin décembre 2014. Les miliciens chiites ont détruit un technical armé d'un bitube ZU-23 de 23 mm. L'opération implique plusieurs dizaines d'hommes au minimum, et pour la première fois, on remarque la présence d'adolescents. Les miliciens sont soutenus par un bulldozer et un technical lui aussi armé d'un bitube de 23 mm. Encore une fois, Saraya al Khorasani semble bénéficier du prêt d'un véhicule blindé de l'armée irakienne. Les drapeaux chiites accompagnent les combattants en première ligne.



Ali Yasiri. Sur cette vidéo, il est en béquilles (blessé lors d'un accident ou pendant les combats ?).

Humvee et véhicules blindés de l'armée irakienne.

Mortier léger en action.

Véhicule blindé de l'armée irakienne.

Un des rares miliciens équipés d'une arme américaine (ou sa copie), un M-16.

Encore une scène de déminage.

Des miliciens sur un véhicule du groupe.
Ali Yasiri, visiblement rétabli, durant une interview.

A gauche, le bitube du technical détruit.

Les miliciens ont leur propre technical à bitube de 23 mm.

L'armée irakienne a de nouveau prêté un véhicule blindé aux miliciens.

Un tireur RPG-7 de la milice.

Un pick-up avec un LRM Type 63 sur la plage arrière.

Un véhicule iranien Safir équipé de la même arme.


Saraya al-Khorasani est donc partie intégrante de cette nébuleuse de milices chiites irakiennes, plus ou moins chapeautées par l'Iran, qui ont été créés pour soutenir le régime syrien ou suite, plus récemment, à l'avancée de l'EI en Irak. Ce groupe semble davantage lié aux Pasdarans, comme l'indique ses symboles et ses déclarations, que Kataib Imam al-Ali que j'étudiais à l'automne dernier. Au niveau de l'équipement, en revanche, les similitudes sont importantes : armement léger soviétique (AK-47, PK, RPG-7...), peut-être une moindre présence d'armes américaines (une vidéo seulement où l'on voit des hommes équipés de M-16. L'armement un peu plus lourd est très similaire : mortiers (légers ou lourds, de 50 à 120 mm), véhicules blindés légers (Humvee armés de mitrailleuses, jeep armée d'un LRM Type 63, technicals divers), et toujours le fusil anti-sniping Sayad 2 iranien présent à au moins un exemplaire. Là encore, les miliciens sont imbriqués avec l'armée irakienne, puisque des vidéos du mois d'août montrent la présence d'un char M1, tandis qu'en novembre, des véhicules blindés appuient l'assaut sur Jalula. Par ailleurs, les quelques Humvees de la brigade semblent bien avoir été fournis par l'armée irakienne. Sur le plan géographique, Saraya al-Khorasani a un champ d'action limité (voir carte) : le groupe est devant Samarra en août, puis combat à Tuz Kuzmatu et Amerli jusqu'en septembre, avant d'être redéployé pour prendre Jalula en novembre-décembre. Il reste donc dans les provinces de Salahaddine (est) et Diyala, au nord-est/est de Bagdad.



Localisation de la brigade depuis juillet 2014.





19Journée instaurée par la République Islamique d'Iran en 1979 pour protester contre l'occupation par Israël de Jérusalem. En 2014 elle a lieu le 25 juillet.

2 commentaires:

  1. Bonjour,

    Excellent article. Juste une petite précision, les 2 appareils au-dessus en question ne sont pas irakiens et ne sont pas à Jalula. Il s'agit de deux F-4E Iraniens qui ont fait une COS à Sa'adiya.
    https://www.youtube.com/watch?v=MHU3H0vYYQs&feature=youtu.be
    https://www.youtube.com/watch?v=MHU3H0vYYQs&feature=youtu.be

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  2. Merci. On ne voyait pas bien, j'avais un doute, ça ressemblait à des F-4 mais je n'avais pas pensé qu'il pouvait s'agir de ceux de l'Iran. Je corrige ça dans la journée.

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