dimanche 22 février 2015

Marshall L. MICHEL III, The Eleven Days of Christmas. America's Last Vietnam Battle, Encounter Books, 2002, 325 p.

Marshall L. Michel est un spécialiste de la guerre aérienne du conflit viêtnamien. Lui-même a été pilote de F-4 Phantom en 1972, au moment de l'opération Linebacker II qu'il évoque dans ce livre. Il avait prévu d'évoquer cette opération, très débattue, dans son premier ouvrage consacré aux combats aériens au-dessus du Viêtnam, entre 1965 et 1972. La partie étant trop longue, il a finalement envisagé un ouvrage à part pour traiter de Linebacker II.

Cette opération a fini par incarner la puissance militaire américaine. Beaucoup d'Américains associent l'opération Linebacker II à la fin de la guerre du Viêtnam. Le récit de Michel s'écarte cependant des histoires officielles de l'USAF. Nixon avait envisagé une opération frappant les atouts nationaux du Nord-Viêtnam, pour provoquer un choc psychologique. Il s'agit de contraindre Hanoï à la paix alors que le Sénat américain menace de couper les fonds pour maintenir la présence militaire dès janvier 1973, que les négociations de paix approchent de leur terme et que l'opposition à la guerre enfle aux Etats-Unis. Les équipages de B-52 et les planificateurs ont eu tout le temps de mettre au point leurs tactiques de bombardement et anti-DCA pendant les sept années d'opérations Arc Light au Sud-Viêtnam. Malheureusement, le SAC, au lieu de mener une opération au niveau opératif, se présente comme une organisation hypercentralisée effectuant un "micromanagement" jusqu'au moindre détail tactique.



Les Américains ont pu remporter des batailles, mais ont bien perdu la guerre. L'USAF est persuadée que la défaite vient des administrations présidentielles successives, qui ont joué au général en chef au lieu de se tenir à leur rôle de commandant en chef. Pourtant, Nixon a donné carte blanche à l'état-major pour mener l'opération Linebacker II, sans aucune restriction politique. L'USAF peut ainsi choisir elle-même ses cibles. Elle va cependant vite découvrir qu'il n'y a eu qu'une bascule de ce pouvoir entre Washington et Omaha. En effet, alors que l'opération aurait dû être menée par la 8th Air Force depuis Guam, elle va être récupérée par le SAC basé à Omaha, dans le Nebraska.

Le général Meyer, qui commande le SAC, prend rapidement une décision qui va fortement influer sur le déroulement de Linebacker II. C'est le SAC, et non les planificateurs pour les B-52 présents sur le théâtre d'opérations, qui organiseront les missions des bombardiers. Michel met en avant le fait que le SAC est complètement passé à côté des tactiques conventionnelles modernes et des procédures mises en oeuvre au Viêtnam depuis l'intervention américaine.

Le SAC décide ainsi que les B-52 attaqueront le Nord-Viêtnam par les mêmes routes d'approche, aux mêmes altitudes et avec les mêmes routes de sortie. Les B-52 ne peuvent même pas effectuer de manoeuvres évasives face aux SA-2 pendant leurs "runs" de bombardement et doivent même attendre l'ordre du SAC pour brouiller les radars de guidage des SAM nord-viêtnamiens. Le SAC, qui dirige donc la bataille depuis l'autre côté du monde, est incapable de prendre en compte l'avis des équipages de bombardiers après les premières nuits de bombardement. Tout simplement parce que l'opinion des pilotes va à l'encontre des procédures établies depuis la naissance du SAC après 1945 et d'un modèle de prise de décision par le haut.

Les Nord-Viêtnamiens ont eux aussi leur propre histoire de Linebacker II, qu'ils surnomment "le Dien Bien Phu des cieux". Ils considèrent l'opération comme un tremplin vers la victoire et la réunification du pays. Les bombardements ont resoudé la population derrière ses dirigeants, alors même que le moral n'était pas au plus haut avant les frappes. L'opération a aussi une place psychologique, car les Nord-Viêtnamiens ont pu, pour la première fois, abattre des B-52, symbole de la domination technologique et militaire des Etats-Unis.

Le SAC avait compté appliquer ses procédures de bombardement nucléaire à une offensive aérienne conventionnelle, sans intégrer les autres composantes de la puissance aérienne américaine. Aucune aide n'est demandée à la Navy ou au Tactical Air Command pour la planification ou la frappe des cibles. Il a fallu attendre que les tactiques rigides du SAC entraînent des pertes insupportables aux yeux du pouvoir politique américain pour que l'organe prenne enfin en compte certaines critiques. Le SAC n'a jamais voulu admettre qu'il manquait d'informations sur les procédures de brouillage du B-52 contre les SA-2, qui d'ailleurs auraient pu être testées avec des matériels capturés. Cela aurait pu montrer, par exemple, l'extrême vulnérabilité des B-52 au moment du virage à 45° après le "bombing run", défaut qui apparaît dès la première nuit de frappes le 18 décembre. 3 B-52 sont perdus et 2 autres endommagés. Le 20 décembre, troisième nuit des raids, ce sont 6 B-52 qui sont abattus, victimes de la relocalisation des missiles SA-2 pour profiter de leur point faible et de malheureux concours de circonstances. La quatrième nuit, 2 B-52 sont encore perdus, même si les Nord-Viêtnamiens rencontrent une pénurie importante de missiles. Dans la nuit du 26 au 27 décembre, la planification est passée, après les critiques, à la 8th AF, qui organise une vague de 120 B-52 frappant par des voies différentes, ce qui sature les défenses anti-aériennes nord-viêtnamiennes. 2 B-52 sont abattus mais le 27 décembre, Hanoï annonce son retour à la table des négociations. Les accords de Paris permettent le retour des prisonniers américains, mais le Nord conserve ses soldats au Sud et les Etats-Unis sont hors-jeu. Certains pensent qu'une opération de ce type, plus précoce, aurait abouti plus tôt à ce résultat. Mais les militaires américains n'avaient jamais envisagé une opération du type de Linebacker II avant 1972 ; par ailleurs, le Nord n'a jamais dévié de son objectif de réunir les deux parties du pays, comme le montre le timing de l'offensive finale contre le Sud, savamment choisi.

Michel montre aussi, à la fin de son livre, comment le SAC tente de réécrire l'histoire à sa façon après les accords de Paris. C'est lui qui est à l'origine du mythe selon lequel le SAC aurait à lui seul "gagné la guerre du Viêtnam", grâce à Linebacker II. Les rapports internes au SAC, pourtant, provenant de la hiérarchie, pointent les mêmes déficiences que les équipages. Ces rapports étaient prévus pour ne jamais sortir du SAC. Mais en 1977, Dana A. Drenkowski, ancien pilote de F-4 pendant Linebacker II, publie des articles dans l'Armed Forces Journal puis dans Soldier of Fortune pointant les défaillances du SAC -en forçant parfois le trait. Drenkowski est victime d'une véritable cabale orchestrée par le SAC et ses soutiens, qui détruit complètement sa réputation. Néanmoins, le SAC est suffisamment ébranlé par l'affaire pour vouloir bâtir une histoire officielle balayant ces accusations, en grande partie fondées. Le résultat est le travail conjoint de McCarthy, quii commandait le Wing de B-52D sur la base d'Andersen à Guam, et d'Allison, navigateur sur B-52 pendant l'opération. Leur ouvrage commun devient l'histoire officielle du SAC sur Linebacker II, dont l'influence ne se dément pas jusqu'à ce jour.

Très instructif, le livre de Michel se complète par de précieux annexes, qui analysent les résultats de Linebacker II, les "légendes urbaines" autour de l'opération, le nombre de SAM tirés. Indispensable pour qui s'intéresse à la guerre du Viêtnam.


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