samedi 14 février 2015

John ERNST, Forging a Fateful Alliance. Michigan State University and the Vietnam War, Michigan State University Press, 1998, 165 p.

Avant l'ouvrage écrit par John Ernst, peu d'Américains savaient que l'université d'Etat du Michigan avait été sollicitée par le gouvernement, de 1955 à 1962, pour conseiller le régime sud-viêtnamien dans l'administration civile et les méthodes de police.

Après l'éviction des Français en 1954, les Américains décident de soutenir Ngo Dinh Diêm, qui prend la tête du Sud-Viêtnam. L'Administration de Coopération Internationale, un organisme américain, doit pourvoir à la construction de l'Etat pour appuyer Diêm.

Diêm, qui a été un temps en exil avant son retour au Sud-Viêtnam, a rencontré Wesley R. Fishel, un professeur assistant en sciences politiques de l'université d'Etat du Michigan, au Japon, dès 1950. Quand Diêm arrive au pouvoir, Fishel devient une sorte de conseiller informel du dirigeant sudiste, désireux de contrer l'insurrection communiste, d'accueillir les réfugiés venus du Nord et de réformer une administration balbutiante en raison de la politique menée par les Français, qui se réservaient les postes d'importance. Fishel persuade Diêm que l'université du Michigan peut l'aider pour l'administration publique et la police de son Etat. Il est soutenu par Hannah, le président de l'université, qui ambitionne de faire de son établissement un lieu d'envergure mondiale, d'où les liens étroits qui le relie au gouvernement américain.

Bientôt, une équipe de l'université, le Michigan State University Group (MSUG), est déployé à Saïgon. De mai 1955 à juin 1962 (en trois phases : 1955-1957, 1957-1959, 1959-1962), le MSUG participe à plusieurs programmes, avec plus ou moins de succès. En 1955, à l'arrivée du MSUG, la situation est explosive, Diêm devant affronter ses adversaires politiques par les armes ; plusieurs familles du MSUG périssent dans des émeutes. Le COMIGAL s'occupe des 900 000 réfugiés venus du nord, en majorité catholiques, comme Diêm lui-même. Le MSUG plaide pour une décentralisation de la relocalisation des réfugiés, avec des bureaux dans chaque village. Mais le régime bafoue les droits des montagnards et installe de force les réfugiés catholiques sur des terres parfois défrichées par les montagnards. Ces derniers, et les bouddhistes, majoritaires, considèrent de plus en plus le régime de Diêm comme une entreprise catholique de colonisation. La répression de Diêm les pousse des plus en plus vers l'insurrection.

Le MSUG développe, finance et organise aussi l'Institut National d'Administration basé à Saïgon. La librairie en particulier s'accroît considérablement, mais les Sud-Viêtnamiens, formés à l'école française, profite peu des nouvelles lectures américaines. Les ouvrages en anglais sont délaissés par les étudiants. Les résultats mitigés sont résumés par cette remarque d'un vétéran du groupe ayant travaillé avec l'institut : certains cadres se sont montrés efficaces, pour preuve, ils ont été assassinés rapidement après avoir pris leurs fonctions dans les campagnes.

Le programme inclut aussi l'envoi de 179 Sud-Viêtnamiens aux Etats-Unis, aux Philippines et au Japon pour être formés. Les étudiants ne sont pas seulement envoyés à l'université du Michigan mais aussi dans d'autres universités prestigieuses comme Harvard. Ils passent des diplômes reliés à l'administration, en économie ou en sciences politiques. En réalité, l'expérience tourne court en raison de problèmes linguistiques et culturels. Saïgon craint que les étudiants restent aux Etats-Unis et ne soutient pas le programme ; en fait, les étudiants ont le mal du pays et ne songent qu'à rentrer chez eux. D'autres, qui terminent leur cursus, n'obtiennent pas les emplois espérés de retour au Viêtnam, et n'arrivent même pas à récupérer leur ancien emploi.

Le MSUG encadre aussi la police. Il conseille la Sûreté, rapidement renommée Vietnamese Bureau of Investigation pour redorer son image, et tente de créer une carte nationale d'identité. Diêm s'en sert surtout pour réprimer les opposants. Le MSUG tente également de faire de la Garde Civile une police d'Etat à l'américaine, là où Diêm et ses conseillers souhaitent en réalité une force paramilitaire capable d'agir comme police nationale et en appui de l'armée. Les dissensions laissent une Garde Civile embryonnaire et de peu d'utilité lorsque se déclenche l'insurrection en 1959. La tâche principale du MSUG est d'abord d'enseigner aux policiers à traiter correctement la population ou à relever des empreintes, mais les documents montrent aussi que le groupe a fourni des menottes et entraîné les policiers au tir d'armes à feu légères.

Le problème est que le MSUG manque tout simplement de personnel pour assumer à la fois cette tâche d'instruction au Viêtnam et les cours à l'université du Michigan. A un moment, sur les 33 membres du groupe encadrant la police, seuls 4 viennent de l'université, les autres ont été recrutés à l'extérieur. Ces personnes recrutées à l'extérieur reçoivent aussi des diplômes de l'université. Certains font également partie de la CIA. On ne sait pas si ces membres de la CIA étaient vraiment inactifs, à la retraite, ou agissaient de manière souterraine, notamment pour former la police sud-viêtnamienne à la contre-insurrection. Leur présence va en tout cas exposer l'université du Michigan à de violentes critiques.

Si certains universitaires sont attirés par un voyage dans un pays "exotique" et des salaires alléchants, d'autres, de retour aux Etats-Unis, publient des articles critiques sur le régime de Diêm et le soutien américain. Deux paraissent dans The New Republic en 1961 et 1962 : l'un des deux énerve tellement Diêm qu'il décide de mettre fin au contrat du MSUG en juin 1962. Fishel lui-même, désespéré par l'absence de volonté de Diêm de conduire des réformes, quitte le Viêtnam en 1958. En 1966, un article sulfureux paraît dans Ramparts, que John Ersnt décrit comme un magazine libéral catholique de la côte ouest. L'article comprend des erreurs mais associe l'université du Michigan avec la CIA dans des opérations clandestines. Fishel devient un bouc-émissaire et sort complètement discrédité dans la communauté universitaire ; certains pensent que sa mort prématurée, dans les années 1970, vient de la polémique autour de sa participation au programme. Mais Hannah, le président de l'université du Michigan, porte une lourde responsabilité dans l'engagement de son établissement dans ce programme. Il a soutenu le côté positif de son entreprise alors même que le MSUG a été incapable de mener à bien la construction d'un Etat tel que cela était envisagé au départ. 


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