mardi 13 janvier 2015

Volontaires étrangers de l'insurrection syrienne. 5/Les Australiens

En novembre 2013, 6 combattants en Syrie ont potentiellement été identifiés comme australiens, avec cependant des doutes sur plusieurs d'entre eux1. Trois cas sont cependant plausibles : Roger Abbas, Yusuf Topprakaya et un kamikaze connu sous le nom de Abou Asma al-Australi. Roger Abbas, tué en octobre 2012, venait de Melbourne et était d'origine libanaise : c'était aussi un champion de kickboxing. Arrivé au départ pour une aide humanitaire, il a visiblement combattu ensuite avec le front al-Nosra. Yusuf Topprakaya, tué en décembre 2012, était originaire de la communauté turque et était surveillé par les autorités australiennes depuis 2010. Arrivé à la frontière turque à la mi-2012, il attend de pouvoir entrer en Syrie et rejoint une unité locale des brigades Farouk près de la ville de Maarat al-Numan. Il se fait remarquer par ses compétences au tir et dans la fabrication de bombes, avant d'être tué par un sniper. A la mi-septembre 2013, enfin, Abou Asma al-Australi jette un camion rempli de 12 tonnes d'explosifs contre une école qui sert de lieu de cantonnement à des soldats du régime syrien dans la ville de al-Mreiya, dans la province de Deir es-Zor. L'attaque kamikaze aurait permis au front al-Nosra de prendre la base aérienne de la ville. Le martyr, originaire de Brisbane et de la communauté libanaise, était lui aussi surveillé par les autorités australiennes avant son départ.

 

D'autres cas sont moins documentés. En août 2012, un cheik de Sydney, Mustapha al-Mazjoub, est tué en Syrie. D'ascendance saoudienne, il est à noter que son frère était le seul membre australien du Conseil National Syrien. Il serait mort au combat. En novembre 2012, un dénommé Marwan al-Kassab, considéré comme un Australien, meurt dans une explosion au Nord-Liban alors qu'il fabrique des bombes pour les rebelles syriens. En avril 2013, Sammy Salma, originaire de Melbourne, et qui avait voyagé avec Abbas, est également tué. En tout, on estime que 80 Australiens sont partis en Syrie et que 20, peut-être, ont combattu avec al-Nosra. La plupart sont issus de la communauté libanaise, 70% d'entre eux étaient connus des autorités précédemment et ils sont entrés en Syrie via la Turquie, un peu moins par le Liban. La Syrie n'est pas le premier cas de départ d'un contingent australien. Entre 1998 et 2003, 20 personnes avaient rejoint l'Afghanistan et les camps du LeT au Pakistan. Entre 2002 et 2012, 16 Australiens ont été arrêtés au Liban, ou condamnés in abstentia, pour activités djihadistes, principalement en lien avec Ansbat al-Ansar ou Fatah al-Islam. Après l'invasion de la Somalie par l'Ethiopie en 2006, de 10 à 40 Australiens ont également rejoint les Shebaab en Somalie. Des Australiens seraient également partis au Yémen en 2010. Le conflit en Syrie marque cependant un changement d'échelle. Une des causes est évidemment l'importance de la communauté libanaise : le conflit en Syrie concerne davantage ses membres que ceux en Somalie ou au Yémen. Ensuite, l'accès à la Syrie via la Turquie est beaucoup plus aisé que lors des conflits précédents. Enfin, le caractère de plus en plus sectaire du conflit et l'impuissance de la communauté occidentale à le juguler ont manifestement constitué un appel d'air pour des groupes comme al-Nosra ou l'EIIL.


Roger Abbas.-Source : http://resources3.news.com.au/images/2012/10/31/1226506/977691-roger-abbas.jpg




Yusuf Topprakaya.-Source : http://resources1.news.com.au/images/2013/01/02/1226546/770837-yusuf-toprakkaya.jpg


Au centre, le Sheikh de Sydney, Mustapha al-Mazjoub.-Source : http://images.smh.com.au/2013/12/06/4987836/art-353-abindingfervour4-300x0.jpg


Le combat s'est en outre transposé en Australie. Depuis le début 2012, 17 incidents ont été relevés comme étant en rapport avec le conflit syrien : principalement des attaques de sunnites contre des personnes, des biens ou des commerces chiites ou alaouites. Elles ont lieu surtout à Sydney et Melbourne et impliquent des personnes issues des communautés syrienne, turque et libanaise. L'Australie a connu plusieurs préparations d'attentats terroristes déjouées avant exécution, contre les J.O. De Sydney en 2000, une du LeT en 2003, et deux cellules autonomes démantelées à Sydney et Melbourne en 2005 qui comprenaient des personnes entraînées en Afghanistan et au Pakistan. Un attentat prévu contre les Hollsworthy Army Barracks en 2009, là encore arrêté à temps, concernait des hommes qui participaient au réseau de financement et de recrutement des Shebaab. A noter toutefois que les incidents sectaires ont reculé en 2013.

En décembre 2013, deux hommes ont été arrêtés à Sydney. La police affirme qu'un des deux hommes, Hadmi Alqudsi, était un recruteur pour al-Nosra et probablement pour l'EIIL (il aurait envoyé au moins 6 personnes en Syrie). Le deuxième homme arrêté était sur le point de partir. Pour Andrew Zammit, le spécialiste de la question, cela signifie que les réseaux d'acheminement en Australie sont en train de s'organiser petit à petit2. Le 8 décembre d'ailleurs, les autorités annoncent avoir confisqué 20 passeports de peur de départs vers la Syrie, ce qui porte le total de la mesure à 90 en tout. En janvier 2014, après le déclenchement des combats contre l'EIIL, Yusuf Ali, un Australien, et son épouse, sont tués à Alep. Tyler Casey est entré en Syrie entre juin et août grâce à l'aide d'Alqudsi, arrêté en décembre 2013 à Sydney. Il combattait au sein du front al-Nosra. Né aux Etats-Unis, Yusuf a ensuite gagné l'Australie avec ses parents et a été élevé comme chrétien. Quand ses parents se séparent, lorsqu'il a 13 ans, il gagne les Etats-Unis avec sa mère. Il regagne l'Australie à 17 ans et se convertit à l'islam. En novembre 2011, il épouse Amira Ali à Sydney, qui est donc morte avec lui en Syrie. Yusuf est donc le 7ème Australien dont on est sûr qu'il ait bien été tué sur place3.



Yusuf Ali.-Source : http://www.brisbanediary.com/wp-content/uploads/2014/01/Yusuf-Ali-Al-Qaeda-Link.jpg


Ci-dessous, le prêcheur Musa Cerantonio, qui soutient ici al-Nosra début 2013, a depuis pris fait et cause pour l'EIIL.





La dispute entre l'EIIL et le front al-Nosra, qui éclate en avril 2013, et qui dégénère en affrontement armé entre l'EIIL et les autres groupes rebelles à partir de janvier 2014, n'est pas sans conséquence sur le paysage des volontaires australiens. En février, Zawahiri, le chef d'al-Qaïda, désavoue publiquement l'EIIL et confirme son soutien au front al-Nosra, alors que les combats ont déjà commencé depuis un mois. Abu Sulayman, ancien prêcheur de Sydney, lié au front al-Nosra, intervient dès le 17 mars pour annoncer qu'il sert de médiateur entre les deux camps, puis s'engage publiquement, via des vidéos et des discours, pour défendre Zawahiri et le front al-Nosra contre l'EIIL. Il a rejoint la Syrie et il est intégré au sein du front al-Nosra. De manière intéressante, l'affrontement au sein d'al-Qaïda a forcé la structure à mettre en avant certains de ses idéologues, comme Abou Sulayman, bien connu pour ses prêches et ses appels au djihad en Australie. Ce dernier aurait fréquenté à Sydney Bilal Khazal, qui aurait été entraîné en Afghanistan et aurait été un proche de Ben Laden4. Mais les partisans d'al-Nosra ne sont pas seuls en Australie : Musa Cerantonio, un autre ancien prêcheur de Melbourne, a lui pris fait et cause pour l'EIIL. Les derniers morts australiens en Syrie appartiennent plutôt à l'EIIL, mais les informations sont trop éparses pour affirmer que ce groupe aurait pris le pas sur les autres dans le recrutement en Australie5. Le centre israëlien Meir Amit estime, en février 2014, que plusieurs douzaines à une centaine d'Australiens sont présents en Syrie ; selon les services de renseignement, ils pourraient même y avoir plusieurs centaines d'Australiens, dont une centaine rien que pour le front al-Nosra. La communauté libanaise constitue toujours un pôle de recrutement, notamment via les liens familiaux avec le nord du Liban et la région de Tripoli, qui faciliteraient le franchissement de la frontière avec la Syrie6. Au 24 avril 2014, ce sont au total 10 Australiens dont on est sûr qu'ils ont péri en Syrie7.


Abou Sulayman, prêcheur australien qui a servi de médiateur pour al-Nosra dans le conflit avec l'EIIL. Un Australien qui occupe une position importante dans le djihad syrien.



Début mai 2014, une mère avec ses quatre enfants est arrêtée à l'aéroport de Sydney alors qu'elle tentait de rejoindre son époux en Syrie, avec de l'argent et du matériel (dont des équipements de camouflage)8.

A la mi-septembre, le flot de combattants australiens partis en Syrie et en Irak, et dont certains sont revenus, est pour beaucoup dans l'opération menée par 800 policiers qui fait avorter un projet d'attentat conduit par un vétéran de l'Etat Islamique. Les Australiens continuent de s'engager dans le front al-Nosra et l'EI, et ces djihadistes préparent de plus en plus de projets d'attaques sur le sol australien. A cette date, au moins 60 Australiens combattent encore en Syrie ou en Irak, des dizaines en sont déjà revenus et 15 y ont été tués, dont 6 rien qu'en 2014. En plus de Yusuf Ali et de sa femme Amira, on trouve Caner Temel, recruté dans l'EIIL par Abou Hafs après avoir servi dans le front al-Nosra. D'origine turque et venant de Sydney, Temel avait servi comme sapeur dans l'armée australienne à partir de février 2009 avant de déserter l'année suivante. A la mi-février 2014, Ahmad Moussali, un ami de Yusuf Ali, est également tué en Syrie. Zakaryah Raad, qui avait réalisé en juin 2014 une vidéo de propagande pour l'EIIL appelant les Australiens au djihad, perd la vie peu après. En juillet, un certain Abu Bakr al-Australi commet un attentat-suicide en Irak pour l'EI : il s'agit de Ahmad Dahman, un homme de 18 ans qui avait quitté l'Australie pour la Turquie à ses 17 ans. C'est le deuxième kamikaze australien après un premier en Syrie en 2013.


Camer Temel.

A gauche, Zakaryah Raad, dans le film de recrutement de l'EIIL.


Majoritairement, les Australiens sont désormais des hommes jeunes (25 ans ou moins), appartenant aux communautés libanaise ou turque de ce pays. Certains sont mariés et étaient déjà connus des services australiens. L'année 2014 est surtout marquée par un flot plus prononcé de combattants en direction de l'Etat Islamique, et que l'on retrouve plus en Irak qu'en Syrie. Le front a l-Nosra attire cependant encore des combattants. Les Australiens occupent aussi plus de postes importants. En juillet 2014, l'armée libanaise arrête Hussam Sabbagh, accusé de jouer un rôle clé dans les réseaux d'al-Nosra dans ce pays. Il aurait pris part aux combats du camp de Nahr-el-Bahred en 2007 et se serait élevé jusqu'à commander un groupe de 250 hommes.


Hussam Sabbagh.


Sur le plan domestique, il faut noter qu'une centaine de personnes en Australie soutient l'effort djihadiste. Les réseaux de recrutement se sont solidifiés comme le montre l'arrestation de Alqudsi en décembre 2013, qui à lui seul a fait partir au moins 6 combattants (dont Yusuf Ali et Temel). Il est en cheville avec Mohammad Ali Baryalei, grande figure de l'EI, qui lui aurait recruté 30 hommes d'abord pour al-Nosra puis pour l'EI. En septembre, un réseau de recrutement pour al-Nosra est démantelé à Brisbane, avec deux personnes dont le frère du premier kamikaze australien. Les combattants du djhad syrien, plus que précédemment, sont davantage connus pour des faits précédent leur départ. Khaled Sharrouf et Mohamed Elomar, qui postent de nombreuses menaces contre l'Australie sur les réseaux sociaux, et jusqu'aux têtes de leurs ennemis décapités, étaient connus des services australiens, comme la plupart des combattants partis en 2014. Les membres de l'EI en Australie sont de plus en plus audacieux dans la préparation d'attaques sur le sol australien. L'un d'entre eux, Abdul Numan Haider, est abattu par la police australienne après avoir agressé les officiers au couteau9.

Parmi les derniers exemples de djihadistes australiens en Syrie dans les derniers mois de 2014, on trouve Amira Karroum, on note l'histoire de ces 4 frères de Sydney, dont deux ont été « recalés » par l'Etat Islamique sous prétexte qu'ils étaient trop obèses pour combattre. Les garçons avaient annoncé à leur mère qu'ils partaient en vacances en Thaïlande, d'où ils sont en fait partis pour rejoindre la Turquie. Originaires des quartiers ouest de Sydney, ils appartiennent à la communauté libanaise. Ils n'étaient pas connus des autorités et plusieurs avaient un emploi stable10. Un des derniers Australiens tués en Syrie, en décembre, avec l'Etat Islamique, serait Ahmed Mohammed Al-Ghazzawi, de Bankstown. Tué le 27 décembre, il venait lui aussi de la communauté libanaise11. Il y a quelques jours, Khaled Sharrouf, un des djihadistes australiens les plus médiatisés, a mis en ligne une photo d'un de ses trois fils tenant un pistolet12.

Ahmed Mohammed Al-Ghazzawi.




1Andrew Zammit, « Tracking Australian Foreign Fighters in Syria », CTC Sentinel, Volume 6 Issue 11-12, novembre 2013, p.5-9.
5Andrew Zammit, « Syria: a fractured opposition and Australian consequences », The Strategist/The Australian Strategic Policy Institute Blog, 24 avril 2014.
6Foreign fighters from Western countries in the ranks of the rebel organizations affiliated with Al-Qaeda and the global jihad in Syria, The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center, 3 février 2014.
9Andrew Zammit, « New Developments in Australian Foreign Fighter Activity », CTC Sentinel, septembre 2014 . Vol 7. Issue 9, p.5-9.

4 commentaires:

  1. Bonjour,
    Il faudrait peut-être expliquer ce qu'est un cheik, j'ai du faire une recherche sur google pour comprendre. Je croyais que c'était un rang que les djihadistes lui auraient donné (comme les émirs d'Al-Qaïda).
    Cordialement

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  2. Bonjour,

    Oui, je ne pense pas parfois à le faire : ici c'est dans le sens "sage", référence scientifique et surtout religieuse, ce n'est pas un titre que lui ont donné les djihadistes sur place, il l'avait avant.

    Cordialement.

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  3. dans votre premier paragraphe, vous parlez d'Abou Asma comme d'un martyr; ce n'est pas un martyr, c'était un assassin !

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  4. En fait, je reprends la désignation du groupe qui l'a utilisé comme kamikaze. Rien à voir avec une prise de position de ma part, je ne porte pas de jugement de valeur ici, j'analyse.

    Cordialement.

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