vendredi 2 janvier 2015

Robert M. NEER, Napalm. An American Biography, The Belknap Press of Harvard University Press, 2013, 310 p.

Diplômé du département d'histoire de l'université de Columbia, Robert Neer offre la première histoire en anglais du napalm, arme incendiaire créée pendant la Seconde Guerre mondiale et qui devient un symbole de la guerre du Viêtnam. Comment commencer le livre autrement qu'en évoquant le bombardement par un Skyraider sud-viêtnamien du village de Trang Bang, au nord de Saïgon, le 8 juin 1972 ? Les photos et les images de la petite Kim Phuc, 9 ans, brûlée par l'explosion des containers de napalm largués par le pilote sud-viêtnamien, font le tour du monde. Né en héros, le napalm est devenu un paria.

Le professeur Louis Fieser, professeur de chimie à l'université d'Harvard, teste pour la première fois la nouvelle invention sur le terrain de football aménagé pour la circonstance, le 4 juillet 1942. Le napalm est mis au point sous l'égide du National Defense Research Committee, créé par Roosevelt en 1940 et qui associe les chercheurs universitaires, les entrepreneurs et les militaires. Le président de l'université d'Harvard, Conant, met tout son poids pour participer au projet. C'est lui qui recrute Fieser, chimiste réputé, qui va mettre au point le napalm. L'arme a des précédents historiques : qu'on pense au feu grégeois byzantin, jusqu'aux lance-flammes de la Première Guerre mondiale. Les Britanniques s'intéressent de près aux recherches américaines. Fieser, que la bureaucratie veut réorienter sur les armes chimiques, parvient à maintenir le projet des armes incendiaires.



La bombe M-47, mélange de caoutchouc, de gasoline et de poudre, est prête juste au moment de Pearl Harbor. Faute de caoutchouc naturel, les Américains tentent de trouver un substitut. Le meilleur gel incendiaire s'obtient en mélangeant le pétrole avec le naphténate d'aluminium et le palmitate d'aluminium, qui donnent le nom de "napalm". En réalité, le napalm est une soupe, un mélange entre du pétrole et une huile de noix de coco avec une faible concentration de naphténate. Pour maximiser la dispersion du gel, l'équipe mixe l'ensemble avec du phosphore blanc. Comme la bombe M-69 a tendance à se liquéfier suite aux vibrations durant le transport, les Américains créent des répliques de maisons allemandes et japonaises dans l'Utah pour poursuivre les tests, qui confirment l'efficacité du napalm. Les savants fabriquent des bombes incendiaires pour l'OSS. En janvier 1942, le docteur Adams, dentiste, pilote, et inventeur, propose même d'utiliser des chauve-souris pour larguer des bombes incendiaires sur les territoires ennemis. Des essais sont réalisés en mai 1943 sur une base près de Los Angeles, avec des déboires -les bombes brûlent une partie de la base elle-même... le projet, repris par les Marines, est finalement abandonné en mai 1944.

C'est que les savants américains travaillent d'abord à améliorer les lance-flammes portatifs, dont les Marines, entre autres, ont besoin dans le Pacifique et qui sont, en 1942, peu efficaces. Le napalm permet d'augmenter la portée et de faire brûler plus efficacement le liquide qui sort de l'engin. Il est utilisé pour la première fois en Sicile, puis dans le Pacifique à partir de décembre 1943. Les bombes incendiaires frappent l'usine de Fw 190 à Marienbourg en octobre de la même année. L'arme est très appréciée, non seulement pour ses effets concrets, mais aussi psychologiques, y compris contre les Japonais dans le Pacifique. Des chars lance-flammes sont également mis au point en 1944. Les bombes incendiaires vont devenir l'instrument de LeMay dans ses raids de B-29 nocturnes à basse altitude pour ravager les villes japonaises. Tokyo est dévorée par un ouragan de feu le 9 mars 1945. Les sorties continuent jusqu'à épuisement des munitions sur les autres villes japonaises. A la fin de la guerre, 42% des zones industrielles urbaines sont en centre, 330 000 personnes ont été tuées, les 66 plus grandes villes japonaises, sauf Kyoto, épargnée, sont détruites. Le napalm précipite, à son niveau, la défaite du Japon.

Le napalm ne reste pas limité à l'emploi par les Américains après la guerre. Révélé au grand public, le gel incendiaire est vendu aux amis des Etats-Unis dès les débuts de la guerre froide. L'armée grecque l'emploie dès 1948. Deux ans plus tard, le napalm est à l'oeuvre en Corée, notamment pour contenir la poussée des chars nord-coréens. Il est aussi utilisé dans les lance-flammes et par les B-29 qui opèrent de nouveau des bombardements stratégiques. 32 000 tonnes de napalm sont utilisées en Corée, le double du total largué sur le Japon. Mais les premiers témoignages sur ses terribles effets, surtout britanniques mais aussi américains, se multiplient : aux critiques répondent néanmoins de nombreux défenseurs de l'arme. Les troupes de Batista emploient du napalm à Cuba en 1958 ; puis les B-26 qui appuient le débarquement raté dans la baie des Cochons. Outre la Bolivie et le Pérou, l'un des grands utilisateurs du napalm est Israël, dans les guerres contre les pays arabes. La Turquie a aussi employé cette munition. Les Français bombardent au napalm en Indochine, en Algérie, et à Bizerte. Les Britanniques l'utilisent au Kenya, les Portugais dans leurs colonies. L'Egypte en envoie au Yémen, l'Inde l'utilise contre le Pakistan, et le gouvernement irakien contre les Kurdes.

Au Sud-Viêtnam, deux Skyraiders sud-viêtnamiens larguent des containers de napalm sur le palais présidentiel de Diêm lors d'une tentative de coup d'Etat ratée en février 1962. Trois mixtures, M1, M2 et M4 sont utilisées au Viêtnam par les Américains. En 1966, 4 500 tonnes sont larguées chaque mois soit 13% du total des munitions ; le pic survient en 1968 avec 5 900 tonnes. Au total, plus de 388 000 tonnes de napalm sont utilisées, 10 fois plus qu'en Corée. Les hélicoptères sont également employés pour larguer la munition. Le Viêtcong et les Nord-Viêtnamiens surtout emploient parfois le napalm dans leurs lance-flammes portatifs, à une échelle évidemment bien moindre. Les critiques se font néanmoins de plus en plus vives, d'abord du fait des Britanniques, qui avaient déjà élevé la voix en Corée, puis des Américains eux-mêmes, notamment à l'encontre de Dow, une firme qui a mis au point sur la base d'Eglin, en Floride, une nouvelle variante, le Napalm-B. Les activistes anti-guerre mettent le siège devant l'usine de Californie, près de Los Angeles, et la contestation enfle à travers tout le pays.

3 articles de journaux parus en janvier 1967 jettent pour la première fois la lumière sur les victimes civiles du napalm au Sud-Viêtnam. Martin Luther King aborde bientôt le sujet dans ses discours. Des savants expliquent ensuite les effets terrifiants de cette arme chimique. Des incidents éclatent à l'université de Wisconsin-Madison puis de Harvard, pour la première lors d'une visite de représentants de la firme Dow. Fieser lui-même est attaqué : il faut dire qu'il a surtout considéré le napalm comme un progrès chimique, rien d'autre. En 1968, l'identification du napalm avec les horreurs de la guerre du Viêtnam, et Dow, est complète. A un point tel que la firme ne renouvelle pas son contrat avec la Défense en 1969. En 1973, ce sont près de 35 000 containers qui reviennent avec les troupes américaines et qui sont stockés près de camp Pendleton, en Californie.

Pendant la guerre, la culture s'empare du napalm : peinture, musique, et même les politiciens qui se dressent contre le conflit, en particulier dans le camp démocrate. La littérature fait peu pour s'emparer du thème, contrairement au cinéma : après Apocalypse Now en 1979, la plupart des films sur la guerre du Viêtnam auront leur scène de bombardement au napalm. Fight Club, en 1996, montre que le napalm est devenu une abstraction. Après les attentats du 11 septembre, un film comme Nous étions soldats, sur la bataille de Ia Drang en 1965, revient sur l'idée que le napalm est un mal horrible, mais nécessaire... le gel incendiaire reste américain, quoiqu'il en soit.

L'entre-deux-guerres et la fin de la Seconde Guerre mondiale n'ont pas proscrit les armes incendiaires. Malgré les efforts de la convention internationale des droits de l'homme, dans les années 1970, avec le Viêtnam, le napalm reste une arme de guerre qui peut être employée. Alors que l'armée américaine abandonne le FLASH en 1978, les Etats-Unis ne ratifient pas le protocole III de la convention sur certaines armes conventionnelles, en 1983, qui interdit l'utilisation du napalm. Barack Obama le fera seulement le 23 septembre 2008 (avec signature définitive en janvier 2009), 25 ans plus tard. Entretemps le napalm a été utilisé en Afrique, en Asie, aux Malouines, pendant l'opération Tempête du Désert (et par les Irakiens contre les chiites) et à Bihac par les Serbes. Le napalm est aussi utilisé dans des applications civiles : pour barrer les feux de forêt, pour brûler les carcasses d'animaux morts de maladie, et même pour lutter contre les marées noires. Mais à chaque fois que l'utilisation avoisine des zones civiles, la contestation est vive. La destruction du stock californien, via des transferts dans d'autres Etats vers des entreprises spécialisées, ne se fait pas sans mal. Et l'armée américaine emploie encore des variantes du napalm en 2003 pendant l'invasion de l'Irak, jouant adroitement sur les mots pour nier son utilisation.

Né aux Etats-Unis, le napalm a accompagné les guerres américaines depuis la Seconde Guerre mondiale. C'est avec le Viêtnam seulement que l'horreur est attachée à son nom. Les Etats-Unis n'en ont cure, tout comme Fieser, son inventeur, qui a considéré que l'évolution du regard porté sur le napalm avait fait grand dommage pour sa carrière -ses éloges, de son vivant et posthumes, ne mentionnent d'ailleurs guère son invention... la posture sur le napalm reflète d'abord la défaite américaine au Viêtnam et la montée d'une société globale.


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