dimanche 4 janvier 2015

Joël DROGLAND, Histoire de la résistance sénonaise 1940-1944, ARORY/CDIHP, 1997, 238 p.

J'avais déjà présenté le travail de Joël Drogland, enseignant à la retraite, agrégé d'histoire et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale dans l'Yonne, au moment de la fiche consacrée à l'ouvrage collectif dédié au sujet par l'ARORY. Quelques années plus tôt, Joël Drogland publiait cet autre livre, qui retrace cette fois l'histoire de la résistance sénonaise, en prenant comme échantillon territorial l'arrondissement de Sens, peuplé de 72 000 habitants, essentiellement rural, où Sens, la principale localité, comprend 18 000 habitants.

La première partie du livre retrace les débuts laborieux de la résistance, de l'été 1940 à l'automne 1942. Le PCF est relativement peu puissant dans l'Yonne jusqu'au Front Populaire, date à laquelle il se développe, notamment via le courant pacifiste. Interdit le 26 septembre 1939, le parti ne se réorganise dans le département qu'une année plus tard. Dès la fin octobre, les premiers tracts sont distribués, qui, dans la ligne du parti, dénoncent la "guerre impérialiste" plutôt que l'occupation allemande, pacte germano-soviétique oblige. En janvier 1941, le parti crée l'Organisation Spéciale, petite structure pour accélérer le recrutement. La répression s'intensifie aussi, notamment sous l'égide du sous-préfet, Stéphane Leuret, virulent anticommuniste. Un camp d'internement est ouvert à Vaudeurs. Avec l'invasion de l'URSS, le parti s'allie dans l'Yonne sur la stratégie du Front National. Celui-ci, balbutiant, est décimé par une première vague d'arrestations en février 1942 : un responsable capturé a parlé, comme souvent dans les cas de décapitation des mouvements. En novembre 1942, le Front National se rapproche de de Gaulle et a plus d'autonomie par rapport au PCF. A Sens, les grandes figures de la Résistante sont alors Alfred Prieur, ancien membre de l'Armée de l'Air qui travaille pour le 2ème bureau en zone libre jusqu'en novembre 1942 ; le colonel Mathis, qui a commandé le 4ème régiment d'infanterie de Sens avant la guerre, et qui rejoint en novembre 1942, avec son réseau organisé autour de militaires, Ceux de la Libération. D'autres personnes ont une activité moins prestigieuse mais toute aussi importante : les époux Cherpi, qui cachent des prisonniers de guerre et autres clandestins ; Alice Guilhem, d'origine alsacienne, réquisitionnée comme interprète à la Kommandantur et qui est abattue par les Allemands en janvier 1941, probablement parce qu'elle fournissait des renseignements à la Résistance.



A côté du mouvement Résistance de Prieur et de Ceux de la Libération de Mathis, on voit coexister à Soucy le Groupe du même nom, où cohabitent le Front National, d'inspiration communiste, et Ceux de la Libération, plutôt à l'extrême-droite sur l'échiquier politique. A Villeneuve-sur-Yonne est installée une antenne de Libération-Nord. On trouve aussi dans l'arrondissement l'Organisation Civile et Militaire. Le réseau Jean Marie Buckmaster, affilié au SOE britannique, a pour tâche de préparer des parachutages et de stocker les armes. Le réseau Vélites-Thermopyles (où officie Catherine Janot) est un réseau de renseignement dépendant du BCRA français ; le réseau Comètes s'occupe d'évasion des pilotes alliés abattus, il est relié à l'Intelligence Service. En septembre 1941, le BCRA fait parachuter le réseau Ronsard qui s'occupe exclusivement de la transmission radio des renseignements. Avec la création du Bureau des Opérations Aériennnes par les gaullistes en mars 1943, deux parachutages d'armes interviennent les 23 juin et 17-18 juillet. Marius Guilmant, alias Etienne, est envoyé pour coordonner l'action du BOA et qui prend contact avec de nombreux réseaux de résistance sénonais. Malheureusement, Etienne est arrêté par les Allemands et choisit de se mettre au service de la Gestapo, ce qui aboutit à de nombreuses arrestations par celle-ci, le Sipo/SD et la Feldgendarmerie.  Certains y ont même vu une manoeuvre de l'Abwehr, qui contrôlait le réseau Jean Marie Buckmaster via un agent double, pour se débarrasser du BOA dans le secteur. Le Front National crée les premiers groupes FTP au début de l'année 1943. Un Groupe d'Action Immédiate fait figure de groupe de choc d'intervention. C'est que les armes manquent : quelques armes ont été récupérées en 1940, mais les FTP doivent souvent les prendre sur d'autres groupes, après les parachutages. Les premiers sabotages commencent en novembre 1942 ; un an plus tard est menée la "bataille du grain" contre les réquisitions allemandes, chez les paysans.

Au premier semestre 1944, le Front National devient l'organisation la plus puissante du secteur et prône une stratégie d'insurrection. Une nouvelle vague d'arrestations survient encore en mars-avril 1944. Les premiers maquis FTP apparaissent sous l'égide de Robert Loffroy (Serge), qui est le recruteur régional. Ils réorganisent les groupes, disparates, rétifs à la discipline, et qui doivent fréquemment se déplacer, victimes de la traque allemande. Le maquis Bourgogne, créé à l'été 1943, rejoint bientôt National-Maquis, lié au réseau Résistance. Les maquisards, ravitaillés par la population, manquent d'armes, mais conduisent des opérations de sabotage/destruction et multiplient les accrochages avec les Allemands.

Après le 6 juin 1944, Sens, carrefour routier et ferroviaire, est bombardée à plusieurs reprises jusqu'au mois d'août. Les FTP ont créé des compagnies au maquis, la première est la compagnie Paul Bert, dirigée par le capitaine Castagne, un ancien des Brigades Internationales très à cheval sur la discipline militaire des maquisards. Cette compagnie bénéficie de l'acquisition de deux dépôts d'armes, dont l'un par des gendarmes passés à la Résistance. La compagnie Rouget de Lisle doit être recréée deux fois ; les FTP exécutent d'ailleurs le chef du détachement Bayard, Blondot, notoirement indiscipliné, en août 1944. Le réseau Jean Marie crée ses propres maquis particulièrement bien équipés. 4 autres maquis de moindre envergure sont également présents (Cudot, Machefer, Courlon et Kléber). Les FTP mettent en oeuvre la stratégie d'insurrection dès le 7 juin dans la forêt d'Othe : mais ils en comprennent l'inanité faute de percée alliée en Normandie, et les Allemands pour cette fois n'exercent pas de représailles. Les sabotages en revanche se multiplient, en particulier contre les voies ferrées. Les accrochages avec les Allemands forcent ceux-ci à ne circuler qu'en convois fortement armés ; la compagnie Paul Bert, qui se déplace vers Auxerre, est cependant durement accrochée par des SS au château de Passy. Les exécutions sommaires visent aussi les collaborateurs (63 exécutions attestées de décembre 1943 à octobre 1944). Les Allemands arrêtent alors des notables, exécutent des maquisards capturés (compagnie Paul Bert). Le premier état-major FFI de l'Yonne, créé seulement fin juin 1944, est décapité à Auxerre par une descente de la Gestapo le 17 juillet. Le colonel Sadoul (Chevrier) prend la tête des FFI du département. Sens, pour l'Yonne, a la distinction d'avoir été la seule ville directement libérée par l'armée américaine. Le 6th Cavalry Group de Patton y entre dans l'après-midi du 21 août : la résistance allemande n'est pas très forte, car la garnison est prise par surprise, mais la journée voit au moins une vingtaine de morts, dont 5 FFI venus épauler les Américains. Les Américains repartent dès le lendemain et ce sont les résistants qui libèrent les villes environnantes. La 3rd Army se heurte à l'est de Sens à deux brigades SS fraîchement amenées du Danemark, les 50ème et 52ème, et de violents combats ont lieu à Villeneuve-l'Archevêque. Le nouveau préfet de l'Yonne nommé par le GPRF, Paul Gibaud, doit s'imposer face à Chevrier. A Sens une municipalité provisoire se met en place. Le comité de Libération de canton, clandestin, s'installe en parallèle des autorités préfectorales. Les FFI, dont l'armement pose problème, doivent bientôt retourner à la vie civile ou s'engager dans la 1ère armée française débarquée en Provence. La presse renaît : L'Yonne Républicaine apparaît dès le 26 août 1944, mais avec en grande partie l'équipe de l'ancien journal collaborationniste, Le Bourguignon, ce qui n'est pas sans créer des remous. Les deux problèmes majeurs des autorités provisoires sont le ravitaillement, encore précaire, et l'épuration, que beaucoup jugent trop réduite.
Une résistance diverse, surtout animée par de jeunes gens malgré la présence d'anciens, le rôle notable des femmes, la diversité des motivations et des tendances politiques, solidarités politiques et militaires, imbrication des mouvements, pénétration de la Résistance par l'ennemi : en somme, l'arrondissement de l'Yonne est une sorte de cas d'école du sujet. L'épilogue du livre retrace le calvaire des résistants déportés.


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