samedi 3 janvier 2015

Jean-Claude ZELTNER, Les pays du Tchad et la montée des périls 1795-1850, Racines du présent, Paris, L'Harmattan, 1997, 149 p.

Jean-Claude Zeltner est un spécialiste de l'histoire précoloniale du Tchad, pays dans lequel il a vécu près de 50 ans (!). Dans cet ouvrage, il propose un portrait de ce qui deviendra le Tchad avec la colonisation française, au début du XIXème siècle, ainsi que des portraits individuels de grandes figures qui illustrent cette situation. A ce texte très intéressant manquent simplement des cartes pour se repérer a minima et des illustrations d'appoint.

Le plus grand changement entre le XVIème siècle et le XIXème siècle est la poussée de l'islam et une grande vague de migration est-ouest des Arabes vers l'intérieur de ce qui deviendra le Tchad. Emerge ainsi le sultanat du Ouaddaï, né au XVIIème siècle et qui s'impose comme un acteur majeur, en conflit perpétuel avec le Darfour soudanais. Au début du XIXème siècle, tous les royaumes au nord du 10ème parallèle sont passés à l'islam, y compris le Baguirmi. L'islam introduit l'écriture. Au sud du Tchad règne une trame de cités, pratiquant tissage, teinturerie, travail du bois, architecture. Les rites ancestraux sont conservés, y compris au Ouaddaï, seul royaume où l'on pratique des sacrifices humains. On connaît mal la situation du Bornou à l'époque, royaume le plus ancien de la région. Mais l'autorité semble bien reposer, partout, sur des rites pré-islamiques. Les oulémas réussisent à faire adopter par les souverains l'institution du califat, en récréant des généalogies artificielles rattachant les rois à la tribu des Quraysh.



L'autre phénomène important est la migration des Arabes d'est en ouest, en particulier vers le sud du Tchad. Ces Arabes nomades sont organisées autour de la famille, qui forme parfois une tribu, et par extension plusieurs tribus une confédération. Puis c'est la disparition, comme la tribu des Fazara au Soudan. D'où l'importance aussi des généalogies. Le pays des cités kotokos, victime de crues exceptionnelles et d'un effondrement démographique, est investi par les Arabes à partir du XVIIIème siècle : Bani Hasan, Bani Sayd, confédération des Salamaat. Les Bani Hasan vont chercher à dominer tout le Bahr el Gahzal, avant d'être vaincus.

Les portraits de grandes figures commencent avec celui de Yusuf Pasha de Tripoli (1795-1832). Celui-ci développe sa flotte corsaire, multipliant les prises ; la seule réaction ou presque est celle des Américains, qui viennent bombarder Tripoli (1802). Yusuf se tourne alors vers le commerce, en reconvertissant sa flotte commerce ; il affronte encore le royaume de Sardaigne. Pour les ressources, Yusuf bénéficie de l'impôt direct, d'impôts indirects, de la douane de Tripoli, de la rente de Cyrénaïque et des tribus de la cité de Ghadames et du royaume du Fezzan, plus le tribut sur les Arabes nomades, les plus rebelles à son autorité -Awlaad Sulaymaan et Mahaamid. Le pacha mène toute une série de campagnes, notamment au Fezzan, pour détruire les bases des premiers, les plus menaçants : c'est chose faite en 1816. Yusuf annexe Ghadames et le Fezzan, donnant ses frontières à la Tripolitaine turque et à la future Libye. Il contrôle aussi plus étroitement la traite des esclaves, et lance des expéditions dans les années 1820 vers le Kanem mais aussi le Baguirmi. Yusuf, cependant, ruine la traite des esclaves en soutenant les Turcs contre la révolte grecque, et les dérèglements de sa vie privée s'accentuent, notamment à l'égard de ses fils. La révolte éclate en 1830.

Abd al Kariim Sabuun (1804-1815) a été l'artisan de la puissance du Ouaddaï au début du XIXème siècle. Il réforme l'Etat dans le sens d'une meilleure justice, abaisse les grands du royaume, neutralise le Baguirmi et le Kanem et s'affronte au Bornou. Pour désenclaver le sultanat, il lance des expéditions vers le nord, à travers le désert libyen, pour rallier la Méditerranée. Non sans mal, le succès est au rendez-vous, mais après sa mort, en 1816. Les raids du fils aîné du pacha de Tripoli, cependant, empêchent le projet jusqu'en 1829.

Muhamad al Amin al Kanemi a été le shehu du Bornou (1820-1837). Appelé pour sauver le Bornou en déclin des Foulbés, il réussit, s'impose politiquement en 1819-1820, mais doit affronter ensuite la menace du Baguirmi. Vaincu, mais seul au pouvoir, il en profite pour transformer le royaume en monarchie absolue islamique. Il tente de réformer l'armée mais celle-ci est trop hétéroclite : il ne peut compter que sur les archers kanembous et la cavalerie légère arabe. C'est qu'il doit affronter les raids du fils aîné du pacha de Tripoli, qui règne sur le Fezzan. Ces raids de chasse à l'esclave sont particulièrement sanglants sur le Kanem, mais Al Mukni vise ensuite le Bornou. Al Amin en appelle alors au pacha pour qu'il l'aide contre ses ennemis du Baguirmi, façon détournée de neutraliser al Mukni, dont les ambitions inquiètent son père, et de liquider ses propres ennemis au Kanem. Mais l'armée baguirmienne se dérobe, même si les Tripolitains remmènent avec eux 6 000 esclaves après être arrivés jusqu'à Massenya, la capitale. Les Britanniques envoient une mission d'exploration qui attend longtemps l'accord du pacha, en 1823-1824. Al Amin est rassuré mais ne le sera vraiment qu'en 1831, quand les Awlaad Sulayman, ennemis du pacha, reprennent le contrôle du Fezzan. Amin se lie avec eux mais les Awlaad Sulayman sont chassés du Fezzan dès 1842. Son seul échec demeure le Kanem, qu'il ne parvient pas à placer sous la coupe du Bornou.

Abd al Jaliil est le fils de Ghayth, chef des Awlaad Sulayman tué au combat contre le pacha en 1806. Elevé à Tripoli avec ses deux frères, il est amadoué par le pacha, qui l'envoie mener des expéditions en soutien du Bornou. Mais il prend la tête d'une révolte en 1830, et dès l'année suivante, avec les Arabes nomades, il occupe tout le Fezzan. Ruiné, le pacha n'a d'autre choix, en juillet 1832, d'abdiquer en faveur de son fils. Peine perdue : une bonne partie de son royaume se soulève, derrière Mihimed, un de ses petits-fils exilé en Egypte. Le pacha semble condamné mais en mai 1834, des troupes turques débarquent pour l'appuyer : Mihimmed se suicide, la situation est renversée. Jusqu'en 1837 cependant, les Ottomans ne contrôlent guère que Tripoli. L'arrivée d'un nouveau gouverneur, Hasan Pacha, change la donne. Al Jaliil commet alors l'erreur de négocier en se portant garant pour les autres factions de l'insurrection. Ali Pasha Ashkar, le nouveau gouverneur turc qui arrive en 1838, joue de ces divisions qui font éclater le camp rebelle. Battu en 1840 par la trahison de certains contingents arabes, al Jaliil reprend la main devant Mourzouk en 1841. La France, qui investit alors l'Algérie, est intéressée par une alliance pour des raisons à la fois politiques et économiques ; al Jaliil compte aussi sur les Anglais qui servent de médiateurs avec les Ottomans. Pasha Ashkar profite des mauvaises récoltes et joue de l'arme alimentaire pour ramener les tribus à l'obéissance et susciter des trahisons. Al Jaliil est attiré dans une embuscade et tué en mai 1842. Son fils aîné conduit les Awlaad Sulayman survivants, peut-être 10 000, au Bornou, avec un millier de mousquets et 500 chevaux. Ils s'installent au Kanem.


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