samedi 3 janvier 2015

Boris LAURENT, La guerre totale à l'est 1941-1945. Nouvelles perspectives sur la guerre germano-soviétique, Paris, Editions du Nouveau Monde, 2014, 557 p.

Après Nicolas Bernard et Philippe Richardot, Boris Laurent, journaliste spécialisé en histoire militaire et directeur du défunt magazine Axe et Alliés, propose ce qui est, en moins d'un an, la troisième synthèse sur le conflit germano-soviétique -un effet de mode, sans aucun doute, les ouvrages en français se multipliant depuis quelques années.

En introduction, l'auteur rappelle que le sujet a été longtemps traité de manière biaisée, guerre froide oblige. On est plus sceptique quand il dit que les Français tardent à s'intéresser à la question, d'autant que les deux noms qu'ils donnent (N. Werth et Jean Lopez, classé ici comme historien, ce qui en soi pose problème, mais on comprend pourquoi à la lecture du livre) sont loin de couvrir tout le spectre des spécialistes qui s'intéressent, depuis quinze ans au moins, au sujet (universitaires en particulier, méconnus des amateurs d'histoire militaire). L'ambition de cette synthèse, qui est de réaliser une "nouvelle histoire bataille" de la guerre germano-soviétique, correspond en fait, dans le livre, à ce que devient cette école : une histoire-bataille à la sauce contemporaine, nourrie par l'apport des travaux étrangers en particulier, mais qui peine à sortir de l'histoire militaire pure.



Après un prologue étrangement consacré à des combats d'août 1942 dans le saillant de Rjev, , qui suit la (trop ?) courte introduction, Boris Laurent entre dans le vif du sujet. Dès les prolégomènes de la guerre germano-soviétique, on constate cependant, comme dans son livre sur les combats dans le Caucase, que l'auteur emploie un nombre fort limité de sources -encore que le premier chapitre soit un peu l'exception. L'analyse de la planification de Barbarossa doit beaucoup aux travaux de David Stahel, et Boris Laurent reprend aussi de nombreux éléments d'historiens anglo-saxons (Glantz, Harrison, etc). On retrouve les ouvrages de Stahel dans la description de Barbarossa, de même que des auteurs parfois un peu plus problématiques, datés pour le côté allemand (Kurowski), et depuis le début du livre, aussi, des dossiers de magazine (Guerres et Histoire n°2 sur Barbarossa notamment), dont on peut se demander s'ils ont bien leur place comme référence dans un tel travail. Les sources de cette partie sont le Stahel, quelques autres travaux anglo-saxons (ouvrages ou articles spécialisés) et des mémoires d'officiers allemands. Glantz, Stahel, quelques autres auteurs anglo-saxons sont encore beaucoup utilisés sur la bataille de Smolensk -et Boris Laurent glisse même en note un de ses articles du magazine Axe et Alliés, dont là encore, on peut se demander si il est bien pertinent de le mentionner... Curieusement, l'auteur n'emploie ni le Joukov de J. Lopez, pourtant son auteur fétiche manifestement, ni le travail de Nicolas Bernard, paru un an avant la parution du livre. C'est ainsi que le récit des combats de l'automne et l'hiver 1941 repose beaucoup sur Glantz, Erickson et Ziemke.

La deuxième partie, qui traite en gros l'année 1942, a le même défaut qu'avait déjà l'ouvrage de Boris Laurent sur le Caucase : elle recoupe pour bonne partie le livre de Jean Lopez sur Stalingrad, qui lui-même n'est qu'une savante compilation (pour un exemple de la méthode utilisée par Jean Lopez, cf ma dernière fiche en date sur son dernier travail, Opération Bagration, sorti en mars 2014). Les notes et les références incluses dedans sont pour bonne partie reprises du livre de J. Lopez. Hormis ce dernier, les deux sources principales de la partie sont Glantz et Ziemke. B. Laurent utilise à un moindre degré M. Harrison et C. Merridale.

Dans la troisième partie, sur Koursk, le relais est pris par le Koursk de J. Lopez (!) : on reconnaît les passages sur la question du renseignement, côté soviétique, pendant la bataille, avec les mêmes limites (rôle du supposé "Werther", etc). Le récit de la bataille s'alimente essentiellement du livre de J. Lopez complété par Glantz et quelques auteurs spécialisés.

La quatrième partie, qui couvre la période allant de l'automne 1943 à la fin 1944, puise encore beaucoup dans le Korsun/Tcherkassy de... Jean Lopez, bien sûr, à nouveau renforcé par quelques auteurs anglo-saxons déjà croisés précédemment. Boris Laurent cite encore en note un article d'Axe et Alliés. Pour Bagration, l'auteur, qui n'a pas utilisé le dernier ouvrage de Jean Lopez, se sert surtout de l'ouvrage de W. Dunn (très visible p.400-404), de Glantz et de Ziemke. Le relais est pris pour la fin 1944 par le Berlin de Jean Lopez, qu va fournir la matière de la dernière partie sur l'année 1945.

C'est ce livre que reprend pour bonne part Boris Laurent, qui se paie le luxe de citer en note les sources de Jean Lopez, qui lui-même compile beaucoup, comme le volume correspondant du Das deutsche Reich und der zweite Weltkrieg, énorme somme des historiens militaires allemands que J. Lopez a beaucoup employé dans ses différents ouvrages. Pour le reste, quelques historiens anglo-saxons déjà vus (B. Laurent cite aussi I. Kershaw), et l'auteur n'oublie pas de renvoyer en notes vers Jacques Sapir pour la Mandchourie.

La conclusion débute d'ailleurs par le récit de cette dernière campagne. Chose surprenante au vu de ce qui a été écrit précédemment, il semble bien que Boris Laurent ait eu entre les mains le Joukov de Jean Lopez, puisque la conclusion en reprend une partie (qui a été le meilleur général de la Seconde Guerre mondiale, avec la comparaison Joukov/Eisenhower).

Bref, on l'aura compris, et cela se vérifie à la lecture de la courte bibliographie (moins de dix pages en tout), Boris Laurent est loin de réaliser une "nouvelle histoire bataille" du conflit germano-soviétique. Il ne traite quasiment que de l'histoire militaire, assez partiellement, -et non de la "guerre totale"- et son récit est très dépendant de quelques sources anglo-saxonnes (Glantz, Harrison, pour les plus modernes ; Erickson, Ziemke, plus anciens) et surtout de l'énorme travail de compilation déjà réalisé par Jean Lopez. Dans ce dernier cas, on s'explique mieux l'éloge décerné en introduction au vu des emprunts massifs qui sont faits à ce travail et d'autant plus que Boris Laurent répète souvent, jusqu'à la nausée, ce qui est devenu le credo ou la vulgate, comme on voudra, du discours de Jean Lopez : les Allemands ont été intellectuellement inférieurs aux Soviétiques, les ont méprisés, n'ont pas su raisonner au niveau stratégique et opératif qu'ont créé, dans ce dernier cas, les Soviétiques. En résumé : l'Armée Rouge maîtrise l'art de la guerre, la Wehrmacht tourne en rond dans son marécage intellectuel -encore que Boris Laurent soit plus germanocentré et que Jean Lopez, à partir du Joukov, est revenu sur cette vision très idyllique de l'art opératif, en particulier. A noter, à la décharge de l'auteur, que les trois cartes que l'on trouve en fin d'ouvrage aurait dû être une dizaine, que le titre et le sous-titre ne sont apparemment pas de lui, et que la version finale du livre n'aurait pas dû être celle-là, des ajouts à partir d'une bibliographie plus récente auraient dû être rajoutés... on est curieux de le voir pour une version poche, fréquente chez les éditions du Nouveau Monde. Au final, dans les trois synthèses qui s'offrent désormais au lecteur français depuis un an, celle de N. Bernard, qui n'est pas la perfection incarnée (cela reste une synthèse réalisée par un non historien, mais pour le coup beaucoup plus exhaustive que ce livre-ci), demeure  la référence.


2 commentaires:

  1. Bonjour,
    si j'avais lu votre analyse de ce livre, je ne l'aurais pas acheté.
    La 4eme de couverture est une pure escroquerie par rapport au contenu, et l'on se demande à quel moment l'auteur va déclarer que les soviétiques ont gagné cette guerre, tant son admiration pour les allemands transpire à chaque page. Son mépris pour les russes est tout aussi visible, et devient rapidement insupportable.
    Les efforts sémantiques en terme de qualificatif pour signifier les pertes de l'Armée Rouge sautent au yeux, il va d'ailleurs au bord de l'injure.
    Pertes qui sont fortement détaillés contrairement à celles des armées du Reich, qui ne perd...jamais, mais subit des "retards", des "manques", des problèmes du au climat, ou du à une "résistance qui se tend", tandis que russes s'enfuient systématiquement à toutes jambes, ou sont "haché" "soulevé" "déchiqueté" "cogné" "broyé", j'en passe et des meilleurs.
    Pauvreté des cartes qui ne permettent de ne...rien comprendre.
    3 misérables cartes pour un champ de bataille qui fait...14 fois la France
    La 1ere est fausse (Force Ger le long de la Volga) et les deux autres sont indéchiffrables par manques d'explications des symboles.
    J'ai cessé d'annoter ce "bouquin" à la page 240, après avoir constaté l'inutilité d'un tel acte afin de démontrer la malhonnêteté de l'auteur, qui se disqualifie de part l'absence de rigueur (contradictions d'une page à l'autre), et ses propres considérations admiratives envers les armées nazies. L'emploi de "Victoire perdue" pour les allemands aura achevé ma patience à la page 268.

    Si votre critique est "soft", elle tout à fait juste.
    Et si je réagis "à chaud" c'est que je déteste me faire avoir alors que l'historiographie autour de cette guerre qui a façonné le monde, est l’œuvre quasi-exclusive des anglo-saxons, et que son préambule laissait espérer d'autres sources.
    Après le Stalingrad d'A. Werth, je souhaitais avoir une vision globale des événements.
    J'exige qu'on me permette de lire ce que les historiens russes ont à dire. Et ce n'est évidemment pas dans ce saucissonnage parfois nauséabond, qu'il me sera permis de la faire.
    Je vais vous faire confiance et commander de ce pas le Bernard.
    Merci pour votre article.

    FV

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  2. Bonsoir,

    Ce qui est paradoxal dans cet ouvrage, c'est que Boris Laurent, effectivement plutôt marqué par un point de vue germanocentré voire germanophile qui peut interroger (cf son ouvrage sur le Caucase sur ce même point), se rallie dans le livre à une vision soviétocentrée voire soviétophile incarnée depuis quelques années maintenant par Jean Lopez. C'est assez ironique, quand on y réfléchit...

    Le livre de Nicolas Bernard est en effet très bien : l'auteur fait une synthèse pertinente, modeste en plus, avec force notes et bibliographie, contrairement à cette ouvrage-ci, basé en fait sur quelques sources.

    La vérité, c'est que le conflit germano-soviétique attend encore en français un véritable historien militaire, qui pourrait aussi cumuler la dimension militaire avec les autres thèmes actuels de l'historiographie, et puiser par la même occasion aux sources russes. Les efforts des compilateurs français, plus ou moins réussis, ne parviennet pas à combler ce manque, à mon sens.

    Cordialement.

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