dimanche 13 novembre 2016

La ligne du Dniepr (Днепровский рубеж) de Denis Skvortsov (2009)

Le film raconte la défense de la ville de Mogilev, en juillet 1941, par les Soviétiques face au groupe d'armées Centre allemand. Il suit plus particulièrement le parcours du commandant de division de fusiliers Zubov (Igor Sigov, acteur biélorusse qui fait une très courte apparition, non créditée, dans le Stalingrad de Bondartchouk en 2013), relâché des geôles du NKVD pour orchestrer la défense de la ville. Zoe Sintsova (Xenia Knyazev), une jeune infirmière seule survivante d'un train mitraillé par des chasseurs allemands, oeuvre à l'hôpital de Mogilev et tombe amoureuse de Zubov qu'elle a rencontré avant la guerre.

A l'instar de la Russie, la Biélorussie réalise depuis la dernière décennie de nombreux films de guerre revalorisant la Grande Guerre Patriotique. Sorti avant Brest-Litovsk, qui a connu une certaine publicité en Europe de l'ouest, La ligne du Dniepr s'inscrit parfaitement dans l'esprit des films russes ou biélorusses valorisant l'héroïsme des combattants soviétiques de 1941, même dans la défaite, la romance n'ayant ici qu'un rôle très secondaire, pour ne pas dire décoratif.

L'épisode évoqué ici est tout à fait authentique et s'inspire de la progression allemande au centre du front, après la chute de Minsk et l'encerclement de plusieurs armées soviétiques à proximité de la ville, durant la première phase de l'opération Barbarossa. Les blindés allemands du Panzergruppe 2 contournent Mogilev et laissent l'infanterie réduire la poche avec les troupes soviétiques encerclées. Dès la fin juin, les Soviétiques avaient fortifié la ville, ses bâtiments, construisent des tranchées et posant des champs de mines. Le 13 juillet, la 13ème armée soviétique se replie au nord de Mogilev et laisse la ville sous la direction du 61ème corps d'armée du général Bakunin, qui est arrivé avec son état-major le 5 juillet. Les Allemands débordent Mogilev en franchissant le Dniepr au nord de la ville (46ème et 47ème corps motorisés), puis au sud (24ème corps motorisé), entre les 13 et 17 juillet, date à laquelle l'encerclement est complété. Le 61ème corps de fusiliers regroupe alors les 53ème, 110ème et 172ème divisions de fusiliers, des restes du 20ème corps mécanisé et du 20ème corps de fusiliers, du 48ème corps de fusiliers et la 1ère division motorisée. L'ordre de repli de la 13ème armée est donné dès le 16 juillet, mais le général Romanov, qui commande la 172ème division de fusiliers, mène la défense dans Mogilev, autour du 61ème corps, des restes du 20ème corps mécanisé et d'éléments de milice populaire. Côté allemand, les corps d'armée du Panzergruppe 2 de Guderian sont relevées le 17 juillet par l'infanterie de la 2. Armee, dont le VII. Armee Korps qui va se charger de prendre Mogilev. Les combats de rue ne commencent que le 24 juillet et se terminent trois jours plus tard après une tentative soviétique de percée. Il aura fallu pas moins de 4 divisions d'infanterie aux Allemands pour réduire la poche de Mogilev (l'une d'entre elles perd 1 000 hommes dans la bataille) : un retard a été pris et les Soviétiques ont eu le temps d'amener des renforts vers Smolensk.

Le général Romanov, qui commande la 172ème division, inspire probablement le personnage de Zubov. C'est un ancien officier de l'armée tsariste passé aux bolcheviks en 1917. Il combat contre Koltchak et il est blessé : il rencontre Frunze à l'hôpital. Remarqué pour ses talents d'officiers, il est nommé commandant de régiment. Il se bat ensuite contre les Basmachis en Asie Centrale. Il est général de brigade en 1939 puis général de division en 1940, et suit des cours à l'académie l'état-major général, avant de prendre la tête de la 172ème division qui arrive à Mogilev entre les 28 juin et 3 juillet, lui-même avec son état-major le 30 juin. Contrairement à ce qui est suggéré dans le film, il ne me semble pas avoir participé à la bataille de Khalkin-Gol ni avoir été emprisonné et torturé par le NKVD au début de Barbarossa. Romanov, après avoir dirigé la défense de Mogilev, est capturé par les Allemands et transféré au camp de prisonniers de Hammelburg en Allemagne. Blessé, il y serait décédé en juillet 1943 selon des historiens occidentaux. Son rôle est souligné dans le chapitre que Ieremenko consacre à la défense de Mogilev dans ses mémoires.



Les 3 corps de Guderian commencent à franchir le Dniepr les 10-11 juillet : le 47. (mot.) Armee Korps, qui traverse au sud d'Orsha, fonce sur Smolensk, le 46. (mot.) Armee Korps à Shklov et le 24. Panzerkorps au sud de Moghilev. Les Soviétiques échouent à réduire les têtes de pont et Moghilev est bientôt encerclée par le nord, où la 53ème division de fusiliers est dispersée. Ce même jour, le 12 juillet, la 3. Panzerdivision de Model tente de forcer le verrou au sud de Moghilev, tenu par la 172ème division de fusiliers, qui oppose une résistance inattendue aux Allemands dans le secteur de Buinichi. Le 388ème régiment de fusiliers du colonel Kutepov (qui inspire dans le film le personnage de Shadrin : comme Romanov, ancien officier de l'armée tsariste, passe aux bolcheviks en 1917, a bien appris l'allemand mais n'a pas participé lui non plus à Khalkin-Gol ; tué pendant la bataille, sans que l'on sache précisément comment ; a inspiré à Simonov un personnage de son fameux roman Les vivants et les morts), en particulier, se distingue, et bloque encore la 3. Panzerdivision le lendemain, au prix de lourdes pertes, mais en revendiquant 39 véhicules détruits. Néanmoins les 3. et 4. Panzerdivisionen, en esquissant un mouvement de contournement, finissent par encercler Moghilev. Les contre-attaques soviétiques autour de Bobruisk détournent cependant pour un temps les Allemands de la réduction de la poche.

Buinichi, 14 juillet 1941. Un Panzer III de la 3. Panzerdivision est resté sur le terrain, victime de la défense efficace mais coûteuse de la 172ème division de fusiliers.

Ce n'est que le 17 juillet que l'infanterie allemande (7. Armee Korps : 7., 15., 23., 258. I.D., avec la 3. Panzerdivision en soutien) monte à l'assaut de Moghilev. Les restes du 61ème corps de fusiliers et du 20ème corps mécanisé sont tant bien que mal ravitaillés par air. Le haut-commandement soviétique magnifie la résistance des défenseurs de Moghilev, comparée à un nouveau "Madrid". Les combats de rue commencent le 23 juillet : les Allemands percent au niveau de la gare et de l'aérodrome qui recevait le peu de ravitaillement aérien. Trois jours plus tard, après avoir refusé une offre de reddition, les Soviétiques font sauter le pont sur le Dniepr. Les défenseurs percent dans la nuit du 26 au 27 juillet, vers l'ouest, ce qui va à l'encontre des ordres de la Stavka de tenir à tout prix. Bakunin, qui commande la 61ème corps et qui a fait replier ses troupes, passera d'ailleurs en jugement après la fin de la bataille et le commandant de la 13ème armée, Gerasimov, est immédiatement remplacé. Certains soldats encerclés arrivent à rejoindre les lignes soviétiques ou forment des unités de partisans. La résistance soviétique à Moghilev, qui ne change rien à la situation stratégique, est l'un des premiers exemples de mobilisation intensive de la population en soutien de l'Armée Rouge. Non seulement une division de miliciens est créée, mais des travailleurs construisent un énorme fossé antichar aux abords de Moghilev. Les miliciens, armés de vieux fusils britanniques et de cocktails Molotov, servent surtout de force d'appoint. La défense de Moghilev a inspiré des lignes fameuses à Konstantin Simonov, célèbre écrivain soviétique du conflit, qui a notamment été marqué par la défense héroïque de la 172ème division à Buinichi. Après la chute de l'URSS, en 1995, la Biélorussie fait construire un mémorial dans les champs de Buinichi, où la 172ème division de fusiliers avait stoppé pour un temps la 3. Panzerdivision.

Une des deux répliques de BA-20 utilisées dans le film, que l'on verra aussi dans le film Brest-Litovsk.


Le film joue d'un parallèle assez évident entre le héros, Zubov, et le maréchal soviétique Rokossovsky, qui lui aussi a connu les geôles du NKVD (où il a également laissé quelques dents...). Si le scénario est moins travaillé que pour d'autres productions biélorusses ou russes, et si les scènes de combat sont moins abouties que pour Brest-Litovsk, par exemple, il n'en demeure pas moins que, comme à l'accoutumée, la réalisation fait appel à un abondant matériel d'époque couplé à de non moins abondantes images de synthèse (en particulier pour les moyens aériens). Outre les armes de poing (Nagant M1895, TT-33, Mosin Nagant M1891/30 ou carabine M1938, PPD-40, SVT-40 côté soviétique, etc), on note les mitrailleuses PK modifiées pour ressembler à des MG 34 ou à des DT sur les véhicules allemands ou russes, les PKT transformées pour ressembler aux mitrailleuses des chars allemands, et le quad de mitrailleuses Maxim M-4 monté sur camion et sorti tout droit d'un musée biélorusse. On note même la présence d'une vieille Maxim 08 et surtout d'un FM 24/29 manipulé par les Allemands lors des combats de rues. Les Panzer III sont des répliques montées sur châssis des BMP-1 et seront réutilisés dans le film Brest-Litovsk tout comme les 2 BA-20 visibles à l'écran. On note aussi la présence d'un Nebelwerfer 41.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire