samedi 22 novembre 2014

Netcho ABBO, Mangalmé 1965. La révolte des Moubi, Pour mieux connaître le Tchad, Editions Sépia, 1997, 106 p.

Netcho Abbo, un Tchadien, sort de l'ENA nationale en 1987. Au moment de la parution de ce livre dix ans plus tard, il est chef du service des Affaires Sociales et de la Famille au Secrétariat général de la présidence tchadienne. Dans ce mémoire de sa période d'élève énarque, Abbo évoque les événements de Mangalmé, en 1965, autrement dit la révolte des Moubi, population du groupe hadjeraï des montagnes du centre du Tchad (préfecture du Guéra), situées géographiquement entre le nord et le sud du pays.

Créée en 1956 seulement, la préfecture du Guéra est surtout peuplée par les Moubi, dont bon nombre de musulmans (mais il y a aussi des adorateurs de la Margaï dans la préfecture), et qui sont aussi des agriculteurs sédentaires ou des éleveurs.

La révolte de Mangalmé s'inscrit à la suite de la mainmise sur le pouvoir du président Tombalbaye, qui fait arrêter en particulier certains opposants politiques musulmans originaires du nord du pays (1962-1963). Des émeutes, violemment réprimées, éclatent à Fort-Lamy en septembre 1963. Economiquement parlant, le Tchad vit presque en autarcie, la seule culture d'exportation étant le coton introduit par le colonisateur. Un autre élément important de l'économie est l'élevage du bétail. Mais le Tchad reste encore très dépendant, économiquement et financièrement, de l'ancienne puissance colonisatrice. Tombalbaye favorise le développement économique du sud, dont il est originaire, mais Abbo rappelle cependant que l'équipement médical est équitablement réparti sur l'ensemble du pays, ce qui n'est pas le cas en revanche des infrastructures pour l'enseignement (concentrées au sud). En 1964, le président lance un emprunt national pour faire démarrer les projets d'aménagement du pays. Le recouvrement de l'emprunt donne lieu à des abus qui se cumulent avec ceux provoqués par la récolte de l'impôt. En outre les Moubi n'ont pas réussi à imposer leur candidat à la chefferie de canton après que le titulaire soit décédé. Le chef du village de Botchotchi, Zagalo, part en février 1965 dans la capitale pour rencontrer le faki Abdoulaye, représentant des Moubi sur place, et le ministre de l'Intérieur, Selingar. Celui-ci soutient Zagalo dans sa résistance aux autorités. En conséquence, à son retour, le chef de village encourage la révolte : les soldats ne peuvent plus récolter l'impôt et sont même malmenés par les Moubi. Un autre chef de village, Issaka, à Gormolo, rejoint la révolte et en vient aux mains avec le chef de canton. Le préfet vient visiter les deux villages fin mai, mais les choses tournent mal : à Gormolo, la situation dégénère et le préfet, blessé à la cuisse par une sagaie, expire un peu plus tard. En septembre, Issaka est abattu par des soldats. Le mois suivant, une délégation gouvernementale, dont fait partie Selingar, le ministre de l'Intérieur, se rend à Botchotchi. Selingar fait exécuter le faki Abdoulaye, ce qui déclenche la révolte : un député de la délégation est tué de même que le directeur de cabinet du ministère de l'Intérieur. En représailles, le village est incendié après que la population l'ait abandonné. Ce mouvement de révolte populaire, paysanne, survient peu avant la création du Frolinat, le mouvement rebelle tchadien qui va d'abord se développement dans le Batha puis le Guéra à partir de 1966.

Le déclenchement de la rébellion entraîne la dévastation de la préfecture : de nombreuses infrastructures scolaires et médicales sont détruites, laissant les habitants démunis. Les rebelles se montrent parfois très brutaux avec la société moubi, complètement déstructurée et soumise à une islamisation forcée. Les rebelles ciblent les activités économiques principales : coton, bétail, arachide, et coupent les voies de communication, détruisant les circuits économiques. Deux structures politiques parallèles coexistent : le gouvernement tient les villes tandis que les rebelles dominent les campagnes. Via les ladjana, les rebelles obtiennent des renseignements et petit à petit les Hadjeraï sont gagnés par le discours de la rébellion, d'autant que le gouvernement ne répond que par la force brute. Par la suite la rébellion se développe dans les préfectures voisines et dans d'autres parties du pays (nord surtout), entraînant les premières interventions françaises.

Comme le rappelle l'auteur en conclusion, la révolte des Moubi est la manifestation de frustrations économiques et politiques non prises en compte par le gouvernement. L'attitude du ministre de l'Intérieur a été plus qu'ambiguë. Cette révolte populaire s'est prolongée avec l'action du Frolinat, qui lui-même a été un facteur de déstabilisation du monde des Moubi.

La courte bibliographie de l'auteur est complétée de deux discussions du travail par des spécialistes français, dont Marie-José Tubiana. Celle-ci rappelle que cette "jacquerie" doit beaucoup à Selingar, proche collaborateur de Tombalbaye qui a peut-être cherché à prendre la place de ce dernier. Il est d'ailleurs arrêté en novembre 1966 et meurt en prison, dans des circonstances obscures. Elle souligne aussi que les Moubi se fient à la parole donnée, selon le Coran, et combattent à l'arme blanche : ils cachent les armes à feu prises aux soldats ou aux forces de sécurité, faute de savoir les utiliser. Les Moubi n'avaient pas prévu l'ampleur de la révolte et n'en ont tiré que peu de bénéfices. Marie-José Tubiana met en exergue la violence des rapports à l'intérieur du Tchad à cette époque. Claude Arditti explique que les activités économiques ciblées par les rebelles n'ont pas eu les effets ravageurs décrits par l'auteur ; le coton était surtout cultivé dans le sud, et l'Etat n'en tirait que peu de revenus pour les autres, bétail et arachide. L'activité du Frolinat a parfois dégénéré purement et simplement en brigandage.

Au final, ce livre édité par l'association Pour mieux connaître le Tchad se présente comme un aperçu par le bas de cette révolte paysanne, et de ses conséquences. Ce membre de l'administration tchadienne livre un travail d'historien où il se place du côté des administrés, avec les quelques défauts propres à un essai un peu trop académique (présentation administrative un peu aride au début du livre, nombreuses lignes consacrées aux phénomènes magiques, quelques raccourcis). Mais par son originalité et par la qualité des commentaires associés, il reste précieux.


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