lundi 27 octobre 2014

Libération (Освобождение) de Youri Ozerov (1970-1972)-Partie 1 : Le saillant de feu

Libération est la grande fresque brejnévienne à propos de la Grande Guerre Patriotique, plus précisément sur la libération par l'Armée Rouge du territoire soviétique en 1943 puis de la poussée jusqu'à Berlin en mai 1945. Réalisée par un vétéran soviétique, cette série de 5 films vise clairement à forger le culte de la Grande Guerre Patriotique pour servir de base à un nouveau nationalisme soviétique, tout en rivalisant avec les films occidentaux sur la Seconde Guerre mondiale qui évoque peu voire pas du tout le front germano-soviétique.


Un petit trou, un petit trou... en réalité, même le T-34/85 qui tire sur le Tigre dans le film, entré en service début 1944, aurait bien du mal à venir à bout du blindage frontal du Tigre à une distance raisonnable pour sa sécurité.

J'ai déjà eu l'occasion de présenter la série de films sur ce blog mais je voudrais maintenant revenir en détail sur chacun des films composant l'ensemble. Le premier film, Le saillant de feu, présente les préliminaires de l'opération Zitadelle et la bataille du saillant de Koursk, à l'été 1943.



Il débute sur une scène fameuse où Hitler assiste à un tir d'essai sur un char Tigre I, le 15 mars 1943 (alors que le char est en service depuis l'année précédente et a connu le baptême du feu sur plusieurs fronts). Un T-34/85 (anachronique ici, évidemment) vient à bout, avec un seul obus, du blindage frontal du Tigre, ce qui provoque la colère du Führer, lequel décide de retarder le déclenchement de l'offensive pour améliorer le blindé. Vieil argument selon lequel des considérations purement matérielles auraient amené Hitler à retarder l'assaut de l'opération Zitadelle. Côté soviétique au contraire, la scène où Staline décide, après avoir écouté les avis de Joukov et Vassilievsky, de se retrancher dans le saillant de Koursk avant de contre-attaquer après l'essoufflement de l'attaque, est remarquablement posée. En réalité, la décision n'a pas été automatique et il y a eu un débat, bien réel, sur les choix à faire côté soviétique.

Dans Libération, Staline est l'exemple même de la figure paternelle, du chef prenant les décisions mais sachant écouter les militaires compétents, ici Joukov et Vassilievsky, pour choisir la défense à Koursk.


Sans transition, le film, après le générique, passe directement aux premières heures du 5 juillet 1943, moment de l'attaque allemande contre le saillant de Koursk. Le réalisateur s'attarde sur le fameux récit de la capture d'un sapeur allemand qui aurait fourni aux Soviétiques le renseignement selon lequel l'attaque était imminente. L'occasion d'une confrontation entre ledit sapeur et Rokossovsky, commandant du Front Central qui tient la partie nord du saillant, le sapeur jouant les bravaches.

Le sapeur et le général. "You're kidding me, guy ?"

S'ensuit le fameux barrage d'artillerie préventif de l'Armée Rouge, qui selon la vulgate soviétique de l'époque a causé des dégâts considérables aux forces allemandes sur leur base de départ ; on sait aujourd'hui que les résultats furent moins probants. Le film se focalise par la suite sur le 206ème régiment de fusiliers de la 381ème division de fusiliers, qui tient des positions défensives au sein du Front Central de Rokossovsky. Plus précisément, nous suivons le destin des trois commandants de bataillon, Maximov, Orlov et surtout Tzvetzaev, un des personnages principaux de la fresque épique. L'introduction de ce dernier personnage est aussi l'occasion d'insérer la figure de l'infirmière éprise du vaillant officier, Zoya, un grand classique des films de guerre soviétiques. Autre personnage récurrent que l'on voit apparaître à ce moment-là : le lieutenant Vasiliev, commandant d'une section de chars T-34 dans la 1ère armée de chars de Katoukov.

Le lieutenant Vassiliev dérangé en galante compagnie dans son T-34/85 par un des membres de son équipage qui vient sonner la fin de la récréation...


Après une passe d'armes entre Model, commandant la 9. Armee, et von Kluge, son supérieur à la tête du Groupe d'Armées Centre, le film passe à l'assaut allemand contre les positions du 206ème régiment de fusiliers soviétiques. Autant les scènes de combat terrestres, malgré leurs défauts, ont quelque chose de grandiose, autant on ne peut dire la même chose des moyens aériens, réduits à la portion congrue, alternant ici entre images d'archives, utilisation de maquettes ou d'appareils vétustes fort peu crédibles dans leur rôle. En revanche, les premières séquences d'attaque allemande mettent en scène, déjà, des dizaines de blindés et autres véhicules qui donnent une proportion sans commune mesure au film. On peut déjà apercevoir certains des 10 "faux" Tigres I, des carcasses montées sur des chars soviétiques T-44. Vient après l'improbable scène où le général Vlassov tente de recruter des soldats dans le camp de concentration de Sachsenhausen, et entame un dialogue avec Yakov, le fils de Staline capturé à l'été 1941 et qui en fait mort en détention en avril 1943 (!) - alors que nous sommes le 5 juillet...

Tzvetzaev, commandant d'un bataillon de fusiliers, est l'un des personnages centraux de Libération.

"Youri ! Je crois qu'on va manquer d'obus antichars !" Ozerov a obtenu des moyens considérables pour tourner Libération : 150 chars, 2 000 pièces d'artillerie, des milliers de figurants dont de nombreux soldats de l'Armée Rouge, qui donnent un caractère grandiose au film.

"Tigre I, je présume ?" La psychose du Tigre est aussi présente chez les Soviétiques. Ozerov monte 10 carcasses factices sur des T-44, souvent mis en avant pour masquer les autres chars soviétiques utilisés en arrière pour figurer les vagues blindées allemandes. Dans le film, on retrouve le fameux chiffre (faux) de 700 Tigres (!) engagés à Koursk (en réalité, environ 150).

"Je vois des gens qui sont morts...". L'improbable rencontre entre Vlassov, général soviétique qui s'est engagé aux côtés des nazis après avoir été capturé, et Yakhov, le fils de Staline, prisonnier depuis l'été 1941... mais tué en avril 1943.


Le film revient ensuite à l'assaut allemand sur les retranchements du 206ème régiment de fusiliers. C'est l'occasion des premières vues aériennes du champ de bataille, avec ses dizaines de chars et véhicules en mouvement, sans parler des fantassins et pièces d'artillerie, qui sont une des marques de fabrique de Libération. Alors que le colonel Gromov, le commandant de la 381ème division, se rend au front, il manque de se faire tuer par un des chars allemands qui ont infiltré le dispositif soviétique. Maximov, un des commandants de bataillon, flanche et revient au poste de commandement, où il se fait vertement tancer par Gromov et le lieutenant-colonel qui commande en son absence le bataillon. Maximov repart vers ses hommes, pistolet au poing, avant d'être "sonné" par l'obus d'un Tigre. Le propos se concentre ensuite sur la résistance du bataillon de Tzvetzaev, et notamment des canons ZiS-3 de 76,2 mm que le chef de bataillon n'hésite pas à servir lui-même quand les servants deviennent trop peu nombreux sous le feu des chars allemands. Tzvetzaev doit aussi arrêter le reflux des hommes du bataillon d'Orlov, qui battent en retraite lorsque leur chef est blessé. Blessé, le chef de bataillon est secouru par Zoya, l'infirmière qui retrouve ici son rôle traditionnel -même si les femmes, dans les films de guerre soviétiques, n'ont pas forcément que ce rôle-là, de fait.

Les vues aériennes du champ de bataille sont une des caractéristiques principales de Libération, qui rendent l'affrontement encore plus impressionnant.

"What the f... ? What are you doing here ?" Maximov houspillé par le lieutenant-colonel et le général Gromov, commandant de la 381ème division de fusiliers.

"Mon royaume pour un Ratsch-Boum". Le canon de 76,2 mm est lui aussi un personnage à part entière du premier volet de Libération : c'est lui qui arrête l'assaut des chars allemands sur les positions du 206ème régiment de fusiliers.

"Ne quittez pas le terrain , la partie n'est pas finie !". Tzvetzaev arrête, pistolet au poing, la débandade du bataillon d'Orlov, blessé à la jambe.

"Tiger's fear". Un des Tigres reconstruits par Ozerov vu en gros plan.

Maximov, capturé, est conduit devant un commandant de division allemand, bientôt rejoint par Model. Le face-à-face qui s'ensuit est un peu le pendant de celui entre le sapeur allemand et Rokossovsky. Sauf que Maximov, bravache, retrouve son honneur en défiant les Allemands avant d'être abattu par ceux-ci. Le point culminant des combats est l'occasion d'introduire une réflexion sur la Seconde Guerre mondiale vue au-delà de l'URSS. Alors que Churchill s'inquiète sur la capacité des Soviétiques à résister à l'assaut allemand, le réalisateur fait comprendre que le "second front" tant attendu par l'URSS a déjà été ouvert, en réalité, par des chefs partisans comme Tito, en Yougoslavie, qui combat alors violemment les Allemands pour déplacer ses partisans et faire la jonction avec d'autres forces à l'intérieur du pays. La séquence yougoslave est l'occasion d'une scène fameuse où les partisans attaquent les Allemands progressant sur une route en contrebas avec des cordes jetées le long de la falaise.

"Baisse-toi chéri, on nous regarde". Encore une fois, le canon de 76,2 mm prend plus de place que Zoya accourue pour sauver son amant.

"C'est à moi que tu parles ?". La rédemption de Maximov, le chef de bataillon capturé par les Allemands.

Churchill made in USSR. Courte scène pour le Premier Ministre britannique dans le premier film.

"I am a legend". Pour Libération, c'est bien Tito et ses partisans qui ont ouvert un second front.

Cliffhanger. Les partisans yougoslaves en rappel pour tomber sur les Allemands en contrebas.

Le film bascule alors sur le déclenchement de l'opération Koutouzov par les Soviétiques, de manière un peu anachronique car située avant sa date réelle du 12 juillet 1943 (!). C'est le moment où apparaît Rybalko, le commandant de la 3ème armée de chars. Le paroxysme du film est, sans surprise, la légendaire bataille de Prokhorovka. Manstein réunit ses commandants de divisions blindées (ceux du II. SS-Panzerkorps et assez étrangement, celui de la 19. Panzerdivision, chose que l'on comprend mieux à la fin du film) pour leur faire comprendre l'importance de l'enjeu, en leur cachant l'arrêt de l'offensive sur la face nord du saillant en raison de Koutouzov. Les plans rapprochés des combats du 11 juillet sur les vagues de chars laissent clairement voir des T-54/55 utilisés pour combler les manques en chars plus anciens ou montages appropriés comme les Tigres sur châssis de T-44. On distingue aussi cette fois les carcasses de Panther montées sur des IS-2, moins convaincantes. Malheureusement, là encore, les combats aériens ne sont pas à la mesure de la formidable mise en scène terrestre. Les combats du 11 juillet reflètent déjà la vision canonique de la bataille de Prokhorovka telle qu'elle a été transmise par Rotmistrov, le chef de la 5ème armée de chars, et acceptée même à l'ouest, y compris par les Allemands. Vasiliev saute avec son T-34/85 par-dessus un char Panther (!). Des centaines de chars allemands et soviétiques sont imbriqués dans des combats à bout portant. Les blindés allemands sont engagés au canon, les équipages en fuite et l'infanterie d'accompagnement à la mitrailleuse. Lorsque le char de Vassiliev est touché et précipité dans un cours d'eau pour éteindre les flammes, les combats continuent ensuite entre les équipages de chars allemands et soviétiques, à la grenade, à la mitraillette, au couteau et à mains nues.

Rybalko, le commandant de la 3ème armée de chars. Ozerov a veillé à choisir des acteurs, particulièrement du côté soviétique, assez ressemblants par rapport aux figures historiques représentées.

"Deutschland, Deutschland, über alles". Manstein et son sermon aux commandants de Panzerdivisionen avant l'assaut final.

"Merde, on a mal cadré cette fois..."... plusieurs plans laissent clairement voir des T-54/55 ou T-62 mis en ligne aux côtés des chars soviétiques de la Seconde Guerre mondiale.

Ozerov n'a pas lésiné sur les moyens. Au premier plan, un exemple de Panther construit sur châssis d'IS-2.

"C'est toi le chat !". La séquence de bataille du 11 juillet donne lieu à des scènes ubuesques comme celle où le lieutenant Vasiliev saute par-dessus un Panther avec son T-34/85.

La bataille du 11 juillet reprend le récit canonique de Prokhorovka, selon Rotmistrov.

La bataille vue depuis la fente de mitrailleur de caisse d'un T-34/85.

"King of the hill". La bataille continue même une fois les chars détruits. On s'étripe dans l'eau au couteau et à mains nues.


Vatoutine presse finalement Vassilievsky d'appeler Staline pour obtenir le déblocage de la 5ème armée de chars de Rotmistrov, qui dépend du front de la Steppe. Ce qui est fait. L'engagement de la 5ème armée de chars le 12 juillet permet de repousser les Allemands. On distingue dans les vagues de blindés, aux côtés des habituels T-34-85, des IS-3 terminés juste à la fin de la guerre mais qui n'ont jamais été engagés au combat contre les Allemands. Le film se termine sur le suicide du général commandant la 19. Panzerdivision, qui vient annoncer à Manstein que son unité a été anéantie - en réalité, le général Schmidt se suicide le 7 août 1943, quelques jours après le déclenchement de l'opération Roumantsiev, contre-offensive soviétique au sud du saillant de Koursk, pour éviter la capture.


La 5ème armée de chars de la Garde en marche vers son destin.

Rotmistrov, qui commande la 5ème armée de chars et bâtit après la guerre la légende de Prokhorovka. On remarque encore une fois la ressemblance certaine avec le véritable Rotmistrov.

Oups ! . Au milieu des T-34/85, un IS-3 qui suit...

"Schmidt il est tombé !". Ozerov déplace et dramatise quelque peu le suicide du général Schmidt, commandant la 19. Panzerdivision, après Prokhorovka, alors qu'il a lieu en réalité bien plus tard, le 7 août, pendant l'opération Roumantsiev, la contre-offensive soviétique devant Kharkov.


Pour revoir le premier volet de Libération, avec sous-titres anglais, c'est sur la page Youtube de Mosfilms, par ici.

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