mercredi 8 octobre 2014

John PRADOS, The Blood Road. The Ho Chi Minh Trail and the Vietnam War, John Wiley & Sons, Inc, 1998, 432 p.

John Prados, historien militaire américain, est l'un des spécialistes "historiques" de la guerre du Viêtnam, sur laquelle il a beaucoup écrit : un ouvrage sur Khe Sanh, une histoire du conflit qui avait été traduite par Perrin en français il y a quelques années et que j'ai déjà commentée ici-même. En 1998, il livre ce livre important consacrée à la piste Hô Chi Minh.

Le terme est devenu familier aux Américains et aux autres habitants de la planète, mais peu de personnes savent exactement ce qu'il a recouvert pendant la guerre. La piste Hô Chi Minh est en réalité au centre du conflit : pour Hanoï, c'est le moyen principal pour procéder à la réunification du Nord et du Sud ; pour les Nord-Viêtnamiens, une expérience fondamentale que de l'emprunter. Ensemble complexe, la piste Hô Chi Minh représente un effort colossal, un véritable casse-tête pour le Sud et ses alliés américains. Les assauts à travers les frontières, au Cambodge et au Laos, provoquent la montée de la contestation aux Etats-Unis. La piste Hô Chi Minh représente la guerre du Viêtnam comme microcosme, et c'est bien en tant que tel que Prados a voulu l'étudier, à partir de nombreuses archives américaines, dont certaines inédites, tout en donnant aussi la parole aux adversaires nord-viêtnamiens et viêtcongs.



Un prélude à la piste Hô Chi Minh prend place au moment de la bataille de Dien Bien Phu, en 1954. Le Viêtminh ravitaille les forces assiégeantes au moyen d'une immense construction logistique que l'aviation française ne peut interdire. Diêm, le leader sud-viêtnamien, avait bien compris l'enjeu : il espérait bâtir une route entre Kontum et Pakse, au Laos, pour éviter un corridor logistique nord-viêtnamien vers le sud. Or Hanoï décide de le construire dès 1959, quand la décision est prise de relancer l'insurrection au sud. Le colonel Vo Bam construit les premières équipes à partir de la division 305, formée d'anciens Viêtminhs du Sud rapatriés au Nord en 1954. Le Groupe 559 opère au départ à travers la zone démilitarisée, dans sa partie ouest, aux alentours de Khe Sanh. Les premières embuscades montées par les Sud-Viêtnamiens aboutissent, dès 1961, à faire passer la piste par le Laos, pour plus de sécurité. Par mer, le Groupe 959 constitue la réplique du Groupe 559. Les Américains prennent conscience très tôt du problème des infiltrations, sans pouvoir y apporter des solutions.

Hanoï profite de la guerre civile au Laos pour construire la piste à l'ouest de la cordillère annamite. L'armée nord-viêtnamienne élargit le corridor au Laos : des Il-2 se posent à Tchepone pour débarquer du ravitaillement dès 1959. Les premiers groupes qui passent au Sud sont formés de cadres issus d'unités viêtminhs sudistes revenus au Nord en 1954. L'administration Kennedy s'occupe de la crise laotienne mais ne trouve pas de solution aux problèmes du Sud-Viêtnam, malgré les conseils d'Ed Lansdale qui veut créer une force spéciale sud-viêtnamienne le long de la frontière. Le général Taylor recommande déjà, lors d'une visite au Sud-Viêtnam en 1961, de conduire des opérations au Laos pour barrer les infiltrations.

Dans les dernières années du règne de Diêm, Hanoï cherche à la fois à camoufler la piste pour éviter les frappes tout en accroissant ses capacités pour développer le combat au Sud. Si la CIA puis les Special Forces prennent langue avec les montagnards des Hauts Plateaux, c'est que les Nord-Viêtnamiens ont commencé à le faire, de leur côté, dès 1961. Kennedy, préoccupé par la situation au Laos, envisage l'intervention militaire au sud du pays, que les militaires refusent. Le premier camp des Special Forces est attaqué en janvier 1963. Le renversement de Diêm en novembre précipite l'accroissement des infiltrations, Hanoï cherchant à capitaliser sur le vide politique au Sud.

Les conseillers de Johnson, qui ont souvent servi sous Kennedy, comme Rostow, le poussent à l'intervention, y compris au Laos pour bloquer la piste Hô Chi Minh. Mais le président craint la réaction des soutiens communistes du Nord. La Chine a renforcé son dispositif aérien au sud du pays. C'est au début de 1964 qu'est créé le MACV-SOG, qui reprend le programme d'opérations spéciales de la CIA au Nord et le franchissement des frontières pour aller tâter la piste Hô Chi Minh et faire du renseignement. Les infiltrations s'accélèrent en 1964 : Nguyen Chi Tanh, qui va diriger le Viêtcong au Sud, emprunte la piste cette année-là. Les Américains obtiennent que l'aviation laotienne entame les bombardements aériens, modestes, avec des T-28.

Les attaques sur Bien Hoa et Pleiku entraînent l'intervention directe des Américains, avec la dégradation de la situation sur les Hauts Plateaux. La conférence de Honolulu en avril 1965 fixe les grandes lignes de l'engagement militaire américain au Sud-Viêtnam. Les Special Forces tentent de former leurs homologues sud-viêtnamiennes et encadrent déjà des milliers de montagnards. En août 1964 cependant, Hanoï fait emprunter la piste au premier bataillon constitué qui reste d'un seul tenant durant le trajet. A la fin de l'année et jusqu'en mars 1965, ce sont les 3 régiments de la division 325 qui empruntent la piste, sans subir trop de pertes de par l'action de l'aviation américaine. Un autre régiment indépendant utilise la piste dans la même période. Le général Tue, qui prend le commandement du Groupe 559 en avril, dispose d'effectifs considérables et de moyens du génie de plus en plus lourds (mécanisés). Les unités nord-viêtnamiennes commencent à attaquer les camps des Special Forces sur les Hauts-Plateaux, comme Duc Co, qui n'est sauvé que par l'intervention d'unités américaines extérieures.

C'est à la même époque, à la mi-1965, que Hanoï demande et obtient le soutien des Chinois, qui expédient des divisions de terrassiers et antiaériennes au Nord-Viêtnam. L'intervention est calibrée mais peut déraper sur une plus grande échelle, ce que craignent plus que tout les Américains. Ce problème va empoisonner toute la stratégie américaine au Viêtnam, d'autant que les Soviétiques fournissent aussi à partir de 1965 quantité d'armements, dont les premiers SAM. Aux Etats-Unis, l'opposition à la guerre enfle et les premiers Américains font le voyage à Hanoï.

La 1st Cavalry Division arrive bientôt au Sud-Viêtnam. Cette nouvelle formation ne va pas attaquer la piste Hô Chi Minh à travers la Thaïlande, comme le voulait son patron, le général Kinnard, mais sauver la situation sur les Hauts Plateaux où les régiments nord-viêtnamiens attaquent les camps des Special Forces. Westmoreland craint que le Sud-Viêtnam ne soit coupé en deux. La cavalerie sauve le camp de Plei Me, réalise une poursuite agressive jusqu'à la frontière cambodgienne, mais la bataille de Ia Drang s'avère particulièrement dure. Westmoreland est impressionné : il pense avoir remporté une victoire, mais en réalité le Nord reste maître du terrain et peut combler ses pertes, sévères, car la piste Hô Chi Minh n'est pas interrompue. Le MACVC-SOG, qui comprend 3 500 hommes en 1966, réalise des incursions au Laos, ramène des prisonniers et même des preuves du transfert d'unités complètes du Nord et de pièces d'artillerie, mais même avec le soutien aérien, il manque de forces d'intervention au sol pour exploiter ses découvertes. Malgré la multiplication des frappes aériennes au Laos, en employant jusqu'aux B-52, la piste fonctionne en permanence, et les troupes commencent à être transportées par camion.

15 régiments passent au sud en 1966, quelques autres en 1967 mais surtout des réserves pour combler les pertes. Les Américains étudient un échantillon de 800 prisonniers nord-viêtnamiens : presque tous sont des paysans, des soldats expérimentés, et membres du Parti. Il y a des célibataires mais aussi des hommes mariés. Les deux tiers des soldats viennent des provinces au nord de la zone démilitarisée, et la plupart n'ont aucune habitude de la jungle. Ils reçoivent un entraînement pour le passage sur la piste. Pour nettoyer le flanc est de la piste, les Nord-Viêtnamiens font tomber le camp d'A Shau en mars 1966. La piste est déjà organisée en stations à intervalles réguliers (binh tram). Les unités nord-viêtnamiennes s'installent autour de Khe Sanh pour protéger le corridor Nord-Viêtnam-Laos près de la frontière avec le Sud. Le Groupe 470 commence à prolonger la piste au Cambodge. Le MACV-SOG multiplie les incursions mais ne peut endiguer le flot, la piste débouchant déjà vers Dak To sur les Hauts Plateaux et se prolongeant au sud.

Westmoreland et les conseillers de Johnson bâtissent des plans, qui ne seront jamais appliqués, pour résoudre le problème de la piste Hô Chi Minh. Un premier projet prévoit une invasion en force du Laos pour nettoyer tout le dispositif ; une version plus réduite consiste à barrer la piste au niveau de Tchepone. L'autre version prévoit carrément une invasion du Nord-Viêtnam. Au-delà des risques internationaux, ce sont les coûts politiques qui dissuadent Johnson de franchir le pas. Reste la solution préconisée par McNamara, de plus en plus hostile à l'intervention américaine : la barrière. Mais l'ambassadeur américain au Laos ne veut pas en entendre parler : la ligne McNamara ne sera donc installée qu'au sud de la zone démilitarisée au Sud-Viêtnam. Les Américains tentent également de modifier la météo pour provoquer des pluies et inonder la piste, ou la transformer en torrent de boue (!), sans grand succès. En face, Hanoï se décide pour une offensive généralisée au Sud en 1967, pour le début de l'année suivante. Il s'agit notamment de capitaliser sur les ressources fournies par les soutiens extérieurs, entre lesquels l'équilibre est de plus en plus difficile à maintenir. Des milliers de combattants sont infiltrés dans les derniers mois de 1967, et le trafic de camions explose. Un bo doi capturé a même été transporté en hélicoptère sur une partie du trajet...

Westmoreland veut sa bataille autour de Khe Sanh, tête de pont d'une possible invasion du Laos et proche de la piste Hô Chi Minh. Pour les mêmes raisons, les Nord-Viêtnamiens cherchent à éliminer cette épine dans leur flanc, en engageant pour la première fois des blindés à Lang Vei, en janvier 1968. La piste permet aux Nord-Viêtnamiens de soutenir logistiquement l'effort du Têt et de combler rapidement les pertes subies avec des soldats venus du Nord. Westmoreland, qui monte l'opération Pegasus pour dégager Khe Sanh assiégée, envisage encore une extension des combats au Laos. Mais le Têt achève de démoraliser Johnson, qui abandonne la partie en mars 1968 en annonçant son choix de ne pas se représenter à l'élection présidentielle. Westmoreland lui-même est bientôt remplacé par Abrams.

A Nakhon Phanom, en Thaïlande, les Américains installent un système de surveillance électronique de la piste (les Pinball Wizards), avec des ordinateurs, qui permet les frappes des nombreux appareils engagés, dont les gunships à hélice qui opèrent de nuit. Le MACV-SOG, à cause du Têt, opère surtout au Sud, mais les incursions au-delà des frontières sont rendues de plus en plus dangereuses par la sécurité installée par les Nord-Viêtnamiens, sans compter leur réseau d'espionnage au Sud. Coup sur coup, les Américains perdent deux bases importantes du MACV-SOG, Kham Duc, prise par les Nord-Viêtnamiens durant la seconde vague du Têt en mai 1968, et Khe Sanh abandonnée en juin.

Nixon cherche à préparer l'opinion américaine à l'impossibilité d'une victoire militaire, tout en continuant à soutenir le sud et en terminant la guerre "honorablement" et rapidement. Cette stratégie suppose un rapport de forces favorable aux Américains et donc un renouveau de l'emploi de la force. Mais elle relance la contestation aux Etats-Unis, même si Washington profite du coup d'Etat au Cambodge qui place Lon Nol au pouvoir en 1970 pour détruire une bonne partie de la logistique de la piste sur place, avec leur courte incursion. 433 000 tonnes de bombes tombent sur la piste en 1969, via les B-52, les gunships ou les appareils tout temps.

70 000 combattants passent au Sud en 1969, surtout des unités spécialisées comme les sapeurs. La défense antiaérienne a été considérablement renforcée et les gunships deviennent vulnérables. En 1970, Abrams est surtout préoccupé par la viêtnamisation. Par contrecoup, l'incursion au Laos, en février 1971, est une affaire sud-viêtnamienne, les Américains ne pouvant plus opérer au-delà de la frontière, officiellement du moins. Les Américains réoccupent cependant la zone frontalière, et Khe Sanh, et restaurent -provisoirement- la route n°9. Les Nord-Viêtnamiens, prévenus de l'opération, sont en réalité présents en force autour de Tchepone, où doit aboutir l'incursion au Laos. Hanoï a tôt fait de repousser l'ARVN, prise en écharpe en mars sur les deux flancs de la pénétration, avec chars et artillerie lourde. Les Sud-Viêtnamiens ont tout de même eu le temps de découvrir un pipeline en dur installé le long de la piste Hô Chi Minh...

Des soldats américains refusent même d'entrer au Laos pour secourir les Sud-Viêtnamiens qui retraitent, preuve de la désintégration morale de l'armée américaine dans les dernières années du conflit. La multiplication des sites SAM et même l'intervention de MiG nord-viêtnamiens rendent dangereuses les missions aériennes au-dessus de la piste. Lam Son 719 montre surtout que l'armée nord-viêtnamienne est un adversaire redoutable et que l'ARVN n'a pas encore les moyens de lui faire face. Hanoï profite de l'élan pour sécuriser la piste au Laos, tandis que la contestation à la guerre face à Nixon atteint des proportions inégalées aux Etats-Unis. Au moment de l'offensive de Pâques en 1972, le Groupe 559 aligne 96 000 hommes (!) pour entretenir et garnir la piste. En 1973, c'est une véritable route qui va jusqu'au massif de Chu Pong, à côté de Ia Drang, à deux voies, et jusqu'au sud et la province de Tay Ninh sur une voie. 100 000 hommes arrivent au Sud cette année-là, 80 000 de plus l'année suivante. Lors de l'offensive finale contre le Sud, la division 316 est entièrement convoyée par une flotte de 500 camions. Paradoxalement, la piste a transformé la machine de guerre nord-viêtnamienne en une force conventionnelle de premier ordre, tout comme la décision prise trop tôt d'accélérer la guérilla pour l'emporter au sud ; et paradoxalement, les Etats-Unis ne peuvent plus affronter l'adversaire sur un plan conventionnel en raison des coûts politiques de leur intervention. Un million de bo dois ont emprunté la piste pour aller se battre au Sud. Le trajet a forgé toute une génération. Si l'armée américaine a déployé des trésors de technologie et un matériau humain de premier ordre pour interdire la piste, la mission était condamnée d'avance car la cible était déjà très organisée quand les premières opérations du MACV-SOG et autres sont intervenues. La barrière est inopérante car non étendue au Laos ; les projets d'invasion repoussés de peur d'une intervention chinoise ou soviétique et en raison des coûts politiques domestiques. Hanoï a réussi à mettre en oeuvre la piste de bonne heure alors que les Américains n'ont pas réussi à obtenir l'adhésion franche de la population : c'est donc le Nord-Viêtnam qui a gagné très tôt plutôt que les Etats-Unis qui ont perdu.

Avec ce livre, Prados signe sans doute la meilleure synthèse disponible sur l'histoire de la piste Hô Chi Minh. Il est dommage que les références citées en notes ne soient pas récapitulées dans une bibliographie ; l'ouvrage mériterait probablement, d'ailleurs, une réédition, pour profiter des découvertes récentes de la recherche (accès à des sources supplémentaires, etc). L'historien, à partir du microcosme de la piste (qui occupe néanmoins une place fondamentale dans le conflit), montre combien la guerre du Viêtnam est d'abord et avant tout une guerre entre Viêtnamiens, et non pas internationale, et combien celle-ci a été remportée sur des aspects logistiques.


2 commentaires:

  1. Merci du résumé.

    La mention d'Il-2 est surprenante, ce n'est pas un appareil de transport et il ne semble pas avoir été exporté au Viêt Nam. L'auteur a dû confondre avec l'Il-14 ou l'An-2.

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  2. Bonjour, la mention d'Il-2 m'a surpris également, Prados a dû faire une erreur en effet. Par contre les liaisons aériennes existaient bien.

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