dimanche 5 octobre 2014

Bernard LANNE, Histoire politique du Tchad de 1945 à 1958. Administration, partis, élections, Paris, Editions Karthala, 1998, 352 p.

Bernard Lanne (disparu en 2000) est un ancien administrateur de la France d'outre-mer, ayant servi au Tchad entre 1960 et 1975. Il a été directeur de cabinet de François Tombalbaye (1960-1961) et a été le premier directeur de l'ENA tchadienne (1963-1974). Sa carrière s'achève à la Documentation Française, où il devient rédacteur en chef de la revue Afrique Contemporaine. Il a beaucoup écrit ensuite sur l'histoire politique du Tchad au XXème siècle, dont il est devenu un des spécialistes.

Dans ce livre de plus de 300 pages, Bernard Lanne s'intéresse à la période s'étalant de 1945 à 1958, moment où le Tchad passe du régime colonial à une très large autonomie interne, préfigurant l'indépendance. L'auteur a bénéficié du concours de Gabriel Lisette, personnage politique important de l'époque. 

Le Tchad, qui fait partie de l'AEF depuis sa création, a souvent changé de statut. Il ne devient vraiment une colonie, dirigée par un gouverneur qui n'est pas un militaire, qu'en 1938... Le Tchad est divisé en 10 circonscriptions administratives, elles-mêmes réparties en subdivisions. Le gouverneur, qui dispose de peu de moyens, gouverne grâce aux chefs de cantons et de villages : les chefs traditionnels dans le nord musulman, ou ceux créés par le colonisateur dans le sud où il n'y en avait pas, historiquement. Les communications et les transports sont difficiles. C'est la Seconde Guerre mondiale, où le Tchad joue un rôle important pour la France Libre, qui ouvre le pays sur l'extérieur et de même sur le plan politique. Les libertés fondamentales, qui n'existaient pas ou de manière réduite, sont accordées ; les prestations dues par les indigènes, parfois de véritables corvées, sont abolies.



Il existait aussi deux justices, une française et une indigène, système aboli par une réforme de 1946-1947 qui ne conserve que la première. La participation des indigènes à l'administration est réduite. Sur le plan politique, il faut attendre 1937-1939 pour avoir une représentation des indigènes à travers un double collège, en plus des conseils. C'est avec la guerre qu'est créée la catégorie des "notables évolués" qui obtiennent le droit de vote (catégorie dont fait déjà partie François Tombalbaye).

Le Tchad, avec un suffrage restreint, adopte, appuie la formation de l'Assemblée constituante. Le corps électoral s'élargit progressivement et le Tchad rejoint l'Union Française. Si le poste de gouverneur de l'AEF est instable après la guerre, le premier titulaire du poste de gouverneur du Tchad, Rogué, reste en fonction jusqu'en 1949.

C'est en novembre 1946 qu'est élu un personnage politique amené à jouer un rôle important dans ces années du Tchad : Gabriel Lisette, fonctionnaire guadeloupéen arrivé au Tchad et qui se rattache d'abord aux compagnons de route du communisme, ce qui ne signifie pas d'ailleurs qu'il milite pour l'indépendance et la révolution.

Des incidents ont cependant lieu à Fort-Archambault où des partisans de Lisette tiennent un discours antifrançais, puis à Fort-Lamy où des Saras s'affrontent aux musulmans. Au même moment les institutions sont réformées avec la création d'un conseil représentatif. On voit alors émerger les premier partis politiques : le PPT, créé autour de Lisette en décembre 1946, qui suit le programme du RDA de Bamako ; l'UDT, loyaliste, autour de chefs de cantons et de certains chefs musulmans. Il y a encore des affrontements à Fort-Archambault et Fort-Lamy en 1947. C'est à ce moment-là qu'Abba Siddick, un médecin qui oeuvre dans l'est du Tchad, est accusé de complot antifrançais au moment du Ramadan, dans une véritable psychose française du soulèvement indigène. Les élections de 1948 montrent un déclin relatif du PPT mais celui-ci reste bien structuré. Les syndicats se développent, tout comme la presse.

Le PPT tient son congrès en 1950, malgré les barrières mises en place par le pouvoir français. Jusqu'alors influent auprès des fonctionnaires urbains, le parti étend son emprise sur les paysans aisés qui cultivent le coton. François Tombalbaye est l'un de ses meilleurs atouts, notamment au Moyen-Chari. Une véritable révolte contre les chefs abusifs éclatent dans le Logone, au sud, en 1950, qui montre la lassitude de la population, l'implantation du PPT et aussi les angoisses de l'administration française. C'est également en 1950 qu'apparaît le PSIT d'Ahmed Koulamallah, qui se place entre le PPT et l'UDT. 

Alors que le RDA rallie l'UDSR et se désapparente des communistes, le gouverneur De Mauduit, qui veut fêter le cinquantenaire de la bataille de Kousseri, est désavoué par Mitterrand, devenu ministre de l'Outre-Mer. La révision des listes électorales est très inégale selon les circonscriptions. L'UDT remporte les élections de 1951, le PPT se maintient bien au Moyen-Chari. Les partis battus fondent le Front de Défense des Droits Civiques du Tchad. L'UDT gagne cependant les élections locales de mars 1952, mais Lisette fait figure de chef de parti, alors que l'UDT n'en a pas.

Mais des troubles ont encore lieu dans le district de Moundou, dans le Logone. A Bébalem, les tirailleurs tirent sur la foule et tuent 24 personnes. Le chef local faisait l'unanimité contre lui. Les manifestants n'étaient cependant pas menaçants et la répression a été disproportionnée, le tout dans une période de vide de l'administration qui a favorisé les abus des chefs. La culture imposée du coton provoquait le mécontentement, le PPT était bien implanté, de même que le protestantisme.

Les années 1953-1956 sont marquées par un calme relatif. L'UDT, mal en point, est remplacée par l'AST créée en 1954. L'UDIT, fondée elle aussi en 1954, cherche à se placer entre l'AST et le PPT. De nouvelles collectivités territoriales sont formées, les chefferies et redevances coutumières revues. Les cantons du Logone sont morcellés. Une loi municipale donne de nouveaux postes aux Tchadiens. L'enseignement progresse, de même que la production de coton. Le PPT sort haut la main en tête des élections de 1956, où on vote surtout dans le sud du pays, moins dans le nord. Les lieutenants de Lisette provoquent encore des incidents dans le Logone cette année-là. Le parti remporte aussi les élections municipales à Fort-Lamy. Le socialisme tchadien, déchiré, donne naissance au Mouvement Socialiste Africain de Koulamallah (1957). Les élections suite à l'adoption de la loi-cadre de 1956 donne la victoire au PPT mais celui-ci ne peut gouverner sans ses alliés des autres partis.

La loi-cadre crée un conseil de gouvernement mais ne tranche pas entre l'autonomie interne et la décentralisation. Si la loi-cadre s'installe facilement, des incidents éclatent encore à Moundou (cette fois entre un couple d'Européens et des Tchadiens) et à Karmé entre nomades et sédentaires en 1957.

L'arrivée au pouvoir du général De Gaulle, en 1958, accélère les tensions entre les formations politiques tchadiennes. De Gaulle vient au Tchad en août. Le Tchad vote oui au référendum de septembre 1958, qui maintient donc la présence française. La République du Tchad est officiellement constituée le 28 novembre suivant. Elle conserve encore des liens institutionnels très forts avec la France.

En conclusion, Bernard Lanne souligne qu'en 1945, le Tchad était sans aucun doute le territoire le plus en retard de l'AEF. Le système colonial est profondément modifié par les réformes de 1946-47. Les intentions françaises sont bousculées par le PPT, qui veut un changement plus rapide, et la population aussi, comme elle le fait savoir notamment en 1951-1952. A ce moment-là, la constitution de 1946 avait plutôt opté pour l'assimilation, qui exigeait du temps. La loi-cadre de 1956, elle, ouvre vers l'indépendance, qui en aurait demandé également : le Tchad devient pourtant indépendant dès le 11 août 1960.


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