jeudi 11 septembre 2014

Charles E. NEU (éd.), After Vietnam. Legacies of a Lost War, The John Hopkins University Press, 2000, 166 p.

Ce livre est le produit d'un symposium tenu en 1998 et voulu par Louis Galambos, professeur d'histoire à l'université John Hopkins, lui-même opposant à la guerre du Viêtnam après avoir été un fervent soutien de la politique extérieure anticommuniste sous Eisenhower. Ce symposium, à travers quelques contributions seulement, s'intéressait à l'héritage de la guerre du Viêtnam pour les acteurs impliqués et à ses conséquences profondes pour les Etats-Unis. 

Charles Neu, qui a coordonné l'ensemble, rappelle que le premier ambassadeur américain envoyé au Viêtnam, après le rétablissement des liens diplomatiques entre les deux pays, en 1997, était un ancien prisonnier de guerre américain à Hanoï. L'année suivante, les Etats-Unis démolissent l'ancienne et imposante ambassade américaine d'Hô Chi Minh Ville (précédemment Saïgon) pour en construire une beaucoup plus modeste. Ces symboles montrent aussi que l'héritage de la guerre du Viêtnam aux Etats-Unis est présent au quotidien. La guerre du Viêtnam caractérise la décennie 1960 si importante pour l'histoire du pays. Elle a eu un effet puissant sur toutes les institutions américaines, au premier rang desquelles l'armée. Mais la guerre a eu également un profond impact pour les Viêtnamiens, vainqueurs ou vaincus. Les historiens ont réussi à faire intervenir dans le symposium Robert McNamara, secrétaire à la Défense de Kennedy puis de Johnson, qui a joué un rôle non négligeable dans l'escalade de l'engagement américain avant de plaider pour le retrait. McNamara n'a commencé à se confier dans ses mémoires qu'à partir de 1995 ; en tant qu'homme politique, l'expérience viêtnamienne lui sert à tirer des leçons pour le présent.



Comme le rappelle Charles Neu dans la première contribution, la guerre du Viêtnam a eu pour effet de faire sauter une partie de l'etablishment politique américain réuni autour de la défense des intérêts américains au nom de la guerre froide. Le Congrès passe d'un soutien massif en 1965 à une hostilité franche en 1969. Un basculement aussi flagrant que l'est l'inanité de la "théorie des dominos" prêtée à Eisenhower : la chute du Sud-Viêtnam n'a pas miné la position américaine en Asie du Sud-Est. La victoire durant la Seconde Guerre mondiale réinjecte aux Américains une dose appréciable de leur conscience d'une "destinée manifeste". Si l'administration Kennedy et sa "nouvelle frontière" sont divisées sur le conflit viêtnamien, il n'en demeure pas moins que les politiques américaines ont une vision de la guerre très marquée par la Seconde Guerre mondiale, tout comme les soldats qui débarquent au Sud-Viêtnam en 1965.  La méconnaissance est totale : la guerre ne correspond pas au "canon" américain, l'adversaire apparaît insaisissable, l'allié sud-viêtnamien est méprisé, et les Etats-Unis ne connaissent pas l'histoire, les traditions, la langue du pays. Le mythe du soldat américain libérateur de 1945 s'efface devant celui du GI évoluant au milieu d'une population hostile, ce qui entraîne parfois en réaction des exactions contre les biens ou les personnes. La division est précoce sur les causes de l'enlisement. Certains estiment qu'elle est dûe à des failles dans la société et la politique extérieure américaines ; d'autres à une "trahison de l'arrière" ; les soldats ont l'impression d'avoir été abandonnés. Tous s'accordent cependant sur le sentiment d'incertitude, de doute, qui marque les Etats-Unis.

Brian Balogh souligne que les mots les plus associés à la guerre du Viêtnam par les Américains sont tragédie, cauchemar, bourbier. L'héritage s'inscrit d'abord dans les chiffres : 1,7 millions de morts de 1965 à 1975, dont 58 000 Américains et 220 000 soldats sud-viêtnamiens au moins ; 60 % des tués américains sont âgés de 17 à 21 ans d'après lui, ce qui est en réalité inexact (l'âge moyen est plus élevé). Non seulement la guerre du Viêtnam a fracassé le mythe de l'invincibilité américaine et de son rôle moral, mais elle a servi de tremplin à la contestation domestique. La méfiance est désormais de mise à l'égard du pouvoir présidentiel. Les choix de Johnson ont affaibli le parti démocrate. Progressivement le conflit devient une métaphore aux problèmes intérieurs des Etats-Unis, puis la cause de ces mêmes problèmes. Le cinéma d'Hollywood connaît un vide de dix ans entre Les Bérets Verts de John Wayne (1968), à la gloire de l'intervention américaine au Viêtnam, et les premiers films très critiques sur l'engagement des Etats-Unis. En réalité le pays a été bouleversé par la lutte pour les droits civiques, le pluralisme des acteurs sur le plan politique, l'entrée dans l'économie globale puis la fin de la guerre froide. C'est seulement après ce dernier événement que l'Etat américain revient à une relation plus apaisée avec la société civile.

George C. Herring, historien précoce du conflit viêtnamien, explique combien l'armée américaine a été fracassée par l'expérience viêtnamienne. En 1971, les problèmes sont patents : les deux tiers des soldats consomment de la marijuana, 45% des drogues dures, plus de la moitié des hommes évacués pour raison médicale en septembre de cette année-là le sont à cause de problèmes liés à la consommation de drogues. Non seulement les tensions raciales entre Blancs et Noirs enflent, mais au fur et à mesure des années, le ressentiment contre les Viêtnamiens eux-mêmes gonfle, ainsi que l'illustre le cas resté tristement célèbre du massacre de My Lai. Ces problèmes de discipline sont liés à la manière dont la guerre a été menée mais aussi aux choix des institutions internes à l'armée. Dès le retrait américain, celle-ci cherche à remettre de l'ordre dans sa machine. La principale réforme est le passage d'une armée de conscription sélective à une armée professionnelle mais où contrairement au Viêtnam, la réserve est très proche de l'armée régulière, un souhait d'Abrams, devenu chef d'état-major en 1972 après avoir commandé au Viêtnam. Les fonctions logistiques notamment impliquent de nombreuses unités de réserve, dont l'intervention en cas de conflit devient presque indispensable. L'armée américaine se replonge aussi dans l'analyse militaire, en particulier stratégique. Après Zumwalt pour l'US Navy, l'US Army crée le TRADOC et autres centres d'études, mais prend pour modèle un conflit on ne peut plus conventionnel : la guerre du Kippour de 1973. L'AirLand Battle est conçue pour répondre à la menace soviétique en Europe. Le débat le plus houleux a lieu dans l'USAF. Chaque branche améliore l'entraînement : la Navy avec Top Gun pendant le conflit, l'USAF avec Red Flag après, de même que l'Army avec le National Training Center en 1981. Les Marines n'entament leur propre réforme qu'à la fin de la même décennie. Le Goldwater-Nichols Act de 1986 donne plus de pouvoir de direction aux militaires pendant les opérations pour éviter l'imbroglio viêtnamien. La victoire écrasante de l'armée américaine pendant la guerre du Golfe renforce la tendance à oublier les erreurs commises au Viêtnam, accélère le tout conventionnel et technologique et la fracture entre direction militaire et civile. On s'explique mieux les réticences de l'armée américaine à intervenir dans des crises comme celle en Yougoslavie pour lesquelles elle se juge mal taillée. Une force composée uniquement de volontaires pose un autre problème : elle se coupe de la société. C'est ainsi que les militaires américains rejettent encore fréquemment la faute, pour l'échec viêtnamien, sur la direction civile ou un manque de soutien de l'arrière.

Robert K. Brigham montre que les dirigeants viêtnamiens communistes ont instrumentalisé l'héroïsme révolutionnaire notamment au temps des difficultés du Viêtnam réunifié, à partir de la décennie 1980. Les troubles commencent dès l'annonce de la réunification officielle des deux parties du pays et des premières nationalisations au sud. Le bureau politique du PC viêtnamien connaît des renouvellements générationnels mais tous ses membres sont des vétérans de la guerre d'Indochine puis de la guerre du Viêtnam. La valorisation de la guerre du Viêtnam se voit à travers l'incorporation massive, au 5ème congrès du parti en 1982, de milliers de soldats de l'armée vétérans de la guerre du Viêtnam. Il faut attendre la mort de Le Duan, un des principaux artisans de la guerre au Sud-Viêtnam, en 1986, pour que la chape de plomb se relâche, pour un temps. Des historiens et des écrivains commencent alors à contester la version officielle de l'histoire du conflit. Parmi ces derniers, Duong Thu Huong et Bao Ninh, une femme et un homme, tous les deux des vétérans de la guerre. Les bouddhistes aussi ont commencé alors à émerger comme une force de contestation, vite réprimée.

Robert McNamara, enfin, plaide pour la réintroduction de la morale dans la politique étrangère américaine, une organisation collective mondiale capable de résoudre les conflits, dans le cadre d'un monde devenu multipolaire. Un système où les Etats-Unis doivent jouer un rôle moteur et au besoin faire appliquer les décisions par la force militaire. McNamara plaide aussi pour un désarmement nucléaire généralisé.

L'ensemble représente un texte assez court (127 pages) mais appuyé sur près de 30 pages de notes pour toutes les contributions. Neu est le seul à spécifier explicitement que, de son point de vue, les Etats-Unis ne pouvaient remporter la guerre et n'aurait pas dû intervenir ; mais aucun autre ne prend la position inverse. Le titre de la contribution de Balogh peut tromper car le contenu renvoie plutôt au "syndrôme viêtnamien" en matière de politique étrangère, et au fait que la population américaine reporte toute la responsabilité sur la guerre du Viêtnam en lieu et place d'autres phénomènes qui font évoluer les Etats-Unis. Le papier de G.C. Herring est peut-être le mieux ficelé de l'ouvrage vu la place impartie. Le texte de McNamara n'est pas très convaincant, notamment parce que l'ancien secrétaire à la Défense se sert surtout de l'exemple revisité de la crise des missiles de Cuba en 1962 (!) et non de la guerre du Viêtnam, à peine évoquée. C'est d'autant plus consternant que dans son système de sécurité collective, les Etats-Unis seraient censés intervenir au nom de la défense de la démocratie ou de la violation des frontières, deux arguments utilisés pour l'intervention américaine au Viêtnam dont il a été l'un des plus ardents partisans, initialement... il y a quelques erreurs de détail et comme tout volume collectif, les contributions sont inégales, mais celles de Herring et Brigham, en particulier, valent le détour.



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